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Dominique Meeùs
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Kevin Anderson, « The “Unknown” Marx’s Capital », 1983

Kevin Anderson, The “Unknown” Marx’s Capital, Volume I : The French Edition of 1872-75, 100 Years Later , Review of Radical Political Economics, vol. 15:4 pp. 71-80 (1983).

L’article porte sur le manque d’importance donnée en anglais à la version française, revue par Marx lui-même, du Livre I du Capital. Une traduction très souvent utilisée est celle de Ben Fowkes à l’initiative de la New Left Review et publiée en 1976 chez Penguin. Fowkes modernise la traduction classique Engels-Moore-Aveling en traduisant la dernière version allemande dans un de ses avatars qui est MEW Band 23 (peut être proche de la version IMEL) ; autrement dit, Anderson se demande si Fowkes se base directement sur le Capital tel qu’Engels l’a édité en 1890 ou sur les rééditions, éventuellement retravaillées, d’Allemagne de l’Est.

Anderson met sans doute l’accent sur les textes qui correspondent à ses préoccupations personnelles et à celles du courant du marxisme humaniste auquel on le rattache.

On aurait trop peu tenu compte, dit Anderson, p. 73-73, de la version française pour deux passages que Marx signalerait lui-même « in his own Postface to the French edition », concluant que la version française a « une valeur scientifique indépendante de l’original ». Anderson renvoie à l’édition Penguin, p. 105, où on voit que cette « postface » n’est autre que l’« Avis au lecteur » bien connu, où il n’est question ni de fétichisme ni d’accumulation. En fait c’est dans la postface de la deuxième édition allemande que Marx dit que « der letzte Abschnitt des ersten Kapitels, Der Fetischcharakter der Waare etc., ist großentheils verändert », le passage sur le caractère fétiche de la marchandise est modifié dans une grande mesure. Anderson, pour nous vendre la version française, insinue que c’est ce passage entre autres qui a « une valeur scientifique indépendante de l’original », alors qu’il appartient au contraire à « l’original ». Anderson revient dans la second moitié de la page 73 sur ces deux thèmes :

Sur le fétichisme, Anderson (p. 72) cite Dunayevskaya soulignant que Marx, après la Commune de Paris, a mis plus en avant le caractère de nécessité de la forme marchandise. Dans l’ensemble, Anderson se lamente sur ce qui est inaccessible en dehors de la traduction Roy, mais Dunayeskaya parle d’une amélioration par rapport à l’édition allemande de 1867 et cette amélioration est faite alors au moins autant en allemand qu’en français. Anderson cite là Dunayevskaya hors de propos, hors de son propos : on ne peut absolument pas dire que ce ne serait accessible qu’en français. Je me suis astreint à faire une édition comparée du quatrième paragraphe du premier chapitre du Livre I du Capital. Je ne vois pas là tant de supériorité du français sur l’allemand, que du contraire. (Le texte de 1867 est trop différent pour le comparer simplement en colonne.) (Le texte français de 1872-1875 est généralement plus pauvre que le texte allemand de 1872.) C’est alors que j’ai compris la manipulation d’Anderson dont je parle ci-dessus à propos de l’ « Avis au lecteur ». C’est bien gentil de dire que « Lukács and others since the 1920s have made the section on fetishism a central focus », mais si c’est dans toutes les éditions, et même meilleur en allemand qu’en français, cela nous dit quelque chose sur l’importance du fétichisme de la marchandise pour Lukács ; cela n’a rien à voir avec le problème que soulève Anderson sur les éditions.

Il cite (p. 73) un passage intéressant d’une lettre de Marx à Danielson :

Even though the French edition […] may be the work of someone quite knowledgeable in the two languages, he (the translator) often translated too literally. I was therefore compelled to edit anew, in French, whole passages which I wanted to make readable [to the French public]. Later, it will be all the easier to translate the whole from French into English and the Romance languages.

Marx à Danielson (en allemand) le 28 mai 1872. Anderson traduit le texte donné volume 33 des MEW, p. 477.

De nouveau, on se demande où Anderson veut en venir, sauf à enfoncer le clou de la dévaluation de toutes les autres éditions. Marx ne dit pas là qu’il a enrichi le contenu ; il pourrait même vouloir dire au contraire qu’il a sacrifié un peu de la rigueur à la facilité du lecteur ; admettons qu’il ait réussi à rendre mieux que Roy la rigueur de l’allemand dans une formulation plus lisible en français.

Sur l’accumulation, Anderson signale (p. 73-74) un long et important alinéa de Marx, que Fowkes donne, mais en note de bas de page (p. 786, note *), et que personne n’avait pu lire avant (sauf en français), donc pas Rosa Luxemburg par exemple. Quand Anderson dit « whole paragraphs and pages that have yet to be included in any English or German edition », ce n’est pas le cas de ceci qui se trouve non seulement chez Fowkes, mais aussi dans MEW 23:662, note 1*. Il est vrai que ce n’est pas dans l’édition de 1890 (p. 598) et que Lénine ou Luxemburg ne pouvaient alors le lire, sinon en français. IL faut attendre la NTA (ligne 21361) pour trouver ça dans le texte même et non plus en note. Ceci c’est un seul alinéa. Il faut encore que je cherche « les alinéas et les pages entières qui manquent dans toutes les éditions anglaises ou allemandes ».