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Dominique Meeùs
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John Bellamy Foster & Brett Clark, « Women, Nature, and Capital in the Industrial Revolution », 2018

John Bellamy Foster & Brett Clark, Women, Nature, and Capital in the Industrial Revolution, Monthly Review , vol. 69, no 8 (janvier 2018). En ligne : https://monthlyreview.org/2018/01/01/women-nature-and-capital-in-the-industrial-revolution/

L’article fait le point sur un sujet à la mode, la social reproduction theory, selon laquelle « household labor, including child care, constitutes a huge amount of socially necessary labor ». La survie humaine suppose certaines activités privées. En ce sens manger, dormir, concevoir et élever des enfants, tout cela est nécessaire à la société. Je ne suis pas sûr que faire l’amour ou dormir soit un travail, mais tout cela peut être qualifié de « socialement nécessaire ». On bute donc sur une première difficulté : il y a dans toute société un travail « social » au sens de collectif ; sous le capitalisme, c’est le travail sanctionné par le marché ; il y a dans toute société des activités privées, dont certaines peuvent être qualifiées de travail, qui sont bien « socialement nécessaires », mais ne tombent pas sous la définition de « travail social ». Ce sont deux domaines différents qui demandent un traitement spécifique : il est intéressant de tenir compte des deux dans une réflexion sur la société, mais on ne gagnerait rien à les confondre.

L’article nous apprend que certaines « conclusions with respect to Marx’s analysis are now so well established by contemporary scholarship that they can be regarded as definitive facts ». Les auteurs oublient de nous dire dans quel domaine de « contemporary scholarship » il y a une telle certitude sur des « faits définitifs », qui semblent d’ailleurs plutôt des jugements que des faits. Parmi ces « faits définitifs », il y a sur Karl Marx le jugement que « his assessment of women’s working conditions was seriously deficient with regard to housework or reproductive labor ». Je suppose que donc que ce consensus ne vaut que dans les milieux de la social reproduction theory. J’imagine que ce consensus sur le « fait » de « la sérieuse déficience » de Marx ne se retrouverait pas chez des économistes marxistes, ni d’ailleurs chez aucun marxiste sérieux.

Foster et Clark sont ainsi très dogmatiques : « tout le monde est d’accord » que la théorie de la reproduction sociale dont ils vont nous faire un exposé constitue la solution définitive de la compréhension complète des problèmes de la société y compris les questions de genre. Il est frappant de voir que dans un article pas tellement ancien, Cinzia Arruzza propose modestement d’apporter une contribution à « the small but significant revival of the notion of social reproduction during the last decade » (Arruzza 2016). Foster et Clark semblent ne pas avoir la même conception des ordres de grandeur.

On espère par là « throw light on such difficult problems as : (1) Why did Marx not extend his critique to reproductive work within the household […] ? ; and (2) How, if we follow Marx’s argument that capital denies (commodity) value to housework and subsistence activity, is it possible to speak of the expropriation of reproductive labor ? » Ça ne me semble pas des problèmes tellement difficiles : (1) Le Capital est une critique de l’économie politique, donc de ce qu’on a dit du travail social avant Marx et de ce que Marx en pense dans le capitalisme. Les activités de la vie privée ne font pas partie du travail collectif dont traite l’économie et on ne gagne rien à tout mélanger. Marx étudie le capitalisme, pas une société idéale. (2) Il n’est pas possible de parler d’ « expropriation du travail reproductif » parce que les activités privées ne sont pas toutes travail et ne sont pas des « propriétés » qu’on pourrait exproprier. Quand ma femme et moi avons fait des enfants, nous n’avions pas sur ces actes sexuels (ni sur ceux des autres jours), et ma femme n’avait pas sur ses grossesses, de titre de propriété que le capital aurait pu nous extorquer. Le capital bénéficie dans une certaine mesure d’activités privées, mais ne les exproprie pas. On ne peut pas dire que le capital « dénie » aux activités privées la valeur économique. Mais la valeur n’est pas quelque chose que le capital peut accorder ou dénier selon son bon vouloir, c’est un fait dans une société donnée. Les hommes et les femmes ont des gestes privés qu’ils ne proposent pas sur le marché. Il ne saurait dont être question de valeur, à moins de confondre valeur et valeur d’usage, valeur et valeur morale, valeur et utilité… Il me semble qu’on est un peu dans la même erreur que celle des gens qui pensent sauver la nature en lui « donnant » une valeur.

Ce n’est pas que l’article soit inintéressant. Même si les réponses sont mauvaises, les questions sont parfois importantes et l’article peut motiver à les creuser — à étudier Marx. Je vais essayer de trouver le temps d’en dire plus sur différentes questions soulevées.

Marx himself defined wealth in terms of the production of use values ; however, bourgeois political economy, in what he characterized as its greatest contradiction, is interested only in exchange value, and increasingly reduces wealth merely to value generated in commodity production 54. Use values derived from nature, natural processes, and the costs of the social reproduction of the household are therefore treated by the system as merely gratis, to be freely expropriated in its expansion. Here, in contrast to exploitation, there is no equal exchange, even on a formal basis, but actual robbery — usurpation, expropriation, dependence, enslavement 55.

54.
Karl Marx and Frederick Engels, Selected Correspondence (Moscow: Progress Publishers, 1975), p. 180; Marx, Capital I, Penguin, 1976, p. 132, p. 134.
55.
In The German Ideology, Marx and Engels refer to “the latent slavery in the family.” See Marx and Engels, Collected Works, vol. 5, p. 46. In referring to slavery in this context, Marx and Engels clearly had in mind not chattel slavery, but ancient slavery, and the common designation of women in the patriarchal (particularly aristocratic) family as occupying the status of slaves, in the sense of the disposal over their labor power by others. For a detailed analysis of this and its implications with respect to Marx’s analysis see G. M. E. de Ste. Croix, The Class Struggle in the Ancient Greek World (London: Duckworth, 1981), p. 98–111.

Marx a défini la richesse en valeurs d’usage produites en société. (La richesse, ce sont ces valeurs d’usage elles-mêmes, pas l’acte de les produire ; ce n’est donc pas « The production of ».) Et Marx, et l’économie politique bourgeoise étudient le capitalisme comme il est (même si les économistes bourgeois ont pensé à tort qu’il s’agissait de vérités éternelles) et non en choisissant « ce qui les intéresse ». Si Marx et l’économie politique bourgeoise étudient la valeur, ce n’est pas qu’ils ont des œillères, c’est que c’est ça qui compte dans le fonctionnement d’une économie marchande. Foster, Clark et d’autres ont bien raison de « s’intéresser » à la vie privée, mais leur intérêt ne modifie pas la réalité du capitalisme. Aucune société ne peut vivre en dehors de la nature et sans êtres humains. Dans toutes les sociétés, sauf à un stade très primitif, une classe dominante s’approprie un surplus du travail social, ce qui n’est évidemment pas possible sans la nature et sans que les travailleurs aient une vie privée. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit de s’approprier un surplus du travail, pas de la vie privée (sauf dans l’esclavage). Dans l’exploitation capitaliste, la valeur de la force de travail, c’est une valeur déterminée pour l’usage de la force de travail pendant un temps déterminé. (Ce qui détermine quelle valeur pour quel temps, c’est une question théorique délicate, mais ce n’est pas ça qui est en discussion ici.) Il s’agit bien d’exploitation parce que les contractants sont dans une situation inégale qui permet au capitaliste de s’approprier un surplus du travail social, mais parler de vol à ce stade créerait la confusion. Où il y a bien vol, c’est qu’en pratique, les capitalistes essayent de payer la force de travail en dessous de sa valeur et de l’utiliser un temps plus long. La misère et l’allongement de la durée du travail compromettent — parfois gravement — la vie privée des travailleurs, mais le vol intervient dans l’échange de la force de travail et ne porte pas sur la vie privée. La nature et la vie privée sont bien gratuites (elles n’ont pas de valeur). Il n’y a pas de « robbery — usurpation, expropriation, dependence, enslavement » de la vie privée et, effectivement, il n’y a pas « equal exchange », non pas que l’échange soit inégal, mais parce qu’il n’est tout simplement pas question d’échange ici.

On pourrait faire des remarques de ce genre sur chaque phrase de l’article ou presque. (J’ai marqué une trentaine de points en lisant.) Il me vient tout à coup à l’esprit que peut-être l’article n’en dit pas plus, qu’il ne fait que répéter la même chose, toujours les mêmes erreurs en environ 13 000 mots. Je devrais le relire, surtout les points que j’ai marqués, avec cette hypothèse en tête. Si elle se confirme, j’aurais avec l’alinéa qui précède une critique complète de l’article et mon travail serait terminé.

Je tiens à relever la conclusion surprenante : « if the revolutionary struggle for socialism in the past failed, it is because it was not revolutionary enough, and did not take on the capital system and its particular social metabolic reproduction as a whole ». Le prolétariat du 20e siècle, avec un courage admirable, dans des conditions difficiles, a réussi à conquérir le pouvoir sur une bonne partie de la planète. Cette révolution a connu de grands revers pour diverses raisons. Je ne crois pas que l’objectif de renverser le capitalisme pour édifier le socialisme soit un objectif tellement peu révolutionnaire. Il est vrai qu’il est important dans une révolution socialiste de prendre en compte l’environnement et la famille. Je ne crois pas que ce soit la principale raison des revers du socialisme européen.