Dominique Meeùs
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Majuscule et trait d’union

Trait d’union diacritique

On peut parler de bas comme accessoire vestimentaire et celui-ci peut être de couleur bleue ce qui donne un bas bleu. Le sens de l’expression vient seulement de l’association des mots bas et bleu dans leur sens ordinaire. Il y a un syntagme homonyme bas-bleu (dans le sens de femme pédante, voir Molière) qui s’écrit avec le trait d’union pour marquer qu’il s’agit de ce sens spécial distinct du sens ordinaire. Le sens spécial ne prend le trait d’union que parce que le sens ordinaire existe, pour faire la distinction (c’est dans ce sens que je parle de trait d’union diacritique). Mais on n’utilise jamais de tiers monde « ordinaire », dont le sens ne résulterait que des sens ordinaires de tiers et de monde. On utilise seulement l’expression consacrée tiers monde dans son sens spécial défini ci-dessous. Il n’y a donc pas lieu de distinguer par un trait d’union diacritique (au sens de Grevisse 1986, § 108 b) le sens spécial parce qu’il n’y en a pas d’autre. 

Majuscule diacritique

La discussion de la fonction diacritique de la majuscule (au sens de Grevisse 1986, § 98 b), comme dans la distinction entre l’État belge et son état de santé, est très semblable. Dans tiers monde, la majuscule est aussi injustifiée que le trait d’union. La même discussion peut être appliquée à moyen âge (du moins pour le trait d’union ; on met parfois une majuscule à toutes les époques importantes, Antiquité… alors aussi Moyen Âge, tandis que le trait d’union serait certainement indu).

Cas particuliers divers

Assurance groupe et cetera

Si on cherche l’usage sur Google, on trouve très nettement plus souvent assurance groupe qu’assurance-groupe et de même pour assurance hospitalisation, assurance invalidité, assurance loi, assurance maladie, assurance mutuelle, assurance retraite, assurance santé...

Tiers monde

C’est le troisième (voir Tiers) après les deux camps, capitaliste et socialiste. Ce serait le camp des non-alignés, critère flou s’il en est !

Il me semble que cette définition pèche par étymologisme. Si on voulait aujourd’hui l’appliquer avec rigueur, le tiers monde serait bien vide. On devrait en exclure, comme appartenant au second monde, la Chine, la Corée du Nord, Cuba, le Laos et le Vietnam et, comme appartenant au premier – à moins de n’y compter que les pays du Centre, les clients des États-Unis et de l’Europe. L’usage moderne donne plutôt le sens de groupe des pays sous-développés ou en voie de développement.

Le Robert 1989 et Grevisse (1986, § 581 c) l’écrivent sans majuscules et sans trait d’union et cela peut se justifier par les raisons exposées ci-dessus.

Moyen âge

Minuscules à moyen âge et (Grevisse 1986, § 108 b) sans trait d’union pour les raisons exposées ci-dessus. Cependant certains font le choix de mettre la majuscule à toutes les grandes périodes historiques : si on écrit « l’Antiquité » avec majuscule, alors aussi « le Moyen Âge ».

État, ministère et autres institutions

On écrit l’État belge, coup d’État, avec une majuscule diacritique, mais état civil (Le Robert 1989, p. 701, II. 2°). Faut-il écrire le Parquet pour le ministère public afin de le distinguer du plancher qui le porte ? Plutôt non. La discussion ci-dessus dit quand il ne faut pas de majuscule ou de trait d’union dans un but diacritique mais c’est l’usage qui dit quand il en faut. Ce n’est pas toujours le cas. Il y a des homonymes dont aucun des deux ne reçoit une majuscule. J’ai cru un certain temps que la justice était le caractère de ce qui est juste tandis qu’on écrivait Justice pour toute acception plutôt judiciaire de ce mot. J’avais tort. On rend la justice. On se pose le problème de l’accès à la justice. La seule Justice, c’est le département ministériel.

On met d’ordinaire la majuscule au nom du domaine traité par un ministre, un ministère (et pas au ministre ni au ministère) (Grevisse 1986, § 98 b). Le portefeuille des Finances.

On met la majuscule au nom d’une raison sociale comme le nom d’une société. Dans le cas des institutions, on ne met la majuscule qu’à celles qui sont uniques dans le pays, comme la Cour de cassation, mais donc pas aux cours d’appel ni aux cours d’assises, ni aux tribunaux du travail. On ne met la majuscule qu’au premier mot. S’il y a un mot générique, on met plutôt la majuscule au spécifique : l’université de Paris parce qu’université est un nom commun. Par contre, l’Université catholique de Louvain parce qu’ici le mot université commence le nom propre d’une institution privée. Les institutions et les firmes privées pensent que la profusion de majuscules gonfle leur importance. On respecte leur majusculite.

Madame, monsieur

Madame et monsieur sont des noms communs qui s’écrivent avec une minuscule initiale. Cependant, il est d’usage (même si grammaticalement on ne devrait pas) de leur donner dans une lettre une majuscule au vocatif (comme on dirait en grammaire latine), je veux dire pour la personne à laquelle on s’adresse. Par exemple :

Monsieur,

Suite à la rencontre avec monsieur (minuscule) Dupont représentant le ministre (minuscule) Tartempion, et cetera, et cetera.

Je vous prie d’agréer, Monsieur (majuscule usuelle), l’expression et cetera.

Écrire Monsieur (majuscule) Dupont pour un tiers dont on parle dans le corps de la lettre ou dans un autre document serait incorrect.

Rues, avenues et autres boulevards

« Rue » et autres sont des noms communs. On écrit donc « Centre international, boulevard Lemonnier » (en abrégé bd Lemonnier) ou « La Braise, rue de Bouvy » avec une minuscule après la virgule. Sur une enveloppe, ces mots « rue » et autres se trouvant en début d’une ligne (si, comme en Belgique, le numéro dans la rue est rejeté derrière), on y met la majuscule, ce qui fait penser — à tort — que ces mots demandent toujours la majuscule.

Sigles et acronymes

On abrège une expression comme Union des républiques socialistes soviétiques en abrégeant chacun des mots importants, traditionnellement avec une majuscule, en formant un sigle comme U.R.S.S. Dans un cas comme U.N.E.S.C.O., on tend à prononcer comme un mot (ce qu’on appelle acronyme) et non comme une succession de lettres, et on écrit alors UNESCO. (Pour l’Union soviétique, certains prononcent aussi « l’urs ».) Cette distinction entre écriture avec ou sans points, marquant l’acronyme par l’absence de points, est celle proposée par l’Académie française dans ses Questions de langue ; c’est celle aussi d’une rubrique sur le site d’un éditeur de qualité (Wolters Kluwer) sur Du bon usage des majuscules.

Cependant on a tendance à abandonner les points et à écrire URSS même si on n’est pas de ceux qui disent « l’urs ». On en vient alors dans un usage plus récent à distinguer les acronymes par des minuscules comme dans Unesco ou Otan. Si l’acronyme est un nom commun, on ne met plus de majuscule du tout et SIDA devient sida.

Il y a donc deux usages en concurrence pour distinguer l’acronyme : l’opposition U.R.S.S./OTAN selon l’Académie, l’opposition URSS/Otan chez d’autres. On doit sans doute considérer un troisième usage, celui d’abandonner les points mais de toujours maintenir les majuscules, donc URSS/OTAN, renonçant à un marquage diacritique des acronymes. Il importe surtout d’être cohérent, dans son usage personnel, dans une revue, dans une maison d’édition.

Points cardinaux

Les point cardinaux s’écrivent normalement avec minuscule initiale. Ils prennent la majuscule s’ils sont partie intégrante d’un nom de lieu (toponyme) consacré comme l’Europe de l’Est, la mer du Nord.

Les points cardinaux prennent la majuscule aussi quand ils sont utilisés absolument, comme assimilés à un nom propre de lieu, pour désigner une région ou par métonymie ses habitants. Ils ne la prennent pas quand ils sont utilisés au sens propre de direction (« vers l’est ») ou avec un complément qui est lui-même un nom de lieu (on peut dire « les gens du Nord » pour les habitants du nord de la France). On ne met donc la majuscule que si le point cardinal est la seule indication géographique (c’est le sens d’ « absolument » ci-dessus). Le Sud peut avoir des compléments mais pas de complément de lieu, sinon ce n’est plus un Sud absolu. Dans l’article Sud du Trésor de la langue française informatisé de l’ATILF, sub C.2 on note qu’en France le Midi, rarement le Sud, (avec majuscules) désignent plutôt le sud-est (minuscules à cause du complément qui suit) de la France (le reste étant appelé Sud-Ouest). Ce qu’on observe dans le TLFI, on le trouve précisé normativement dans Grevisse au § 98, a) « On peut y joindre [aux noms de lieu] les noms des points cardinaux quand, employés sans complément de lieu [c’est moi qui souligne], ils désignent une région… »

La clause « employés sans complément de lieu » peut paraître une chicanerie arbitraire de grammairien. Il me semble qu’on éclaire la discussion en la reprenant du point de vue du nom propre. Si en France, on parle du Nord avec majuscule, c’est qu’on l’assimile à un nom propre comme les Ardennes. Dans le cas du nord de la France, le nom propre de lieu n’est pas nord (donc minuscule) mais France, dont on considère la partie nord. Lorsque dans le contexte des tensions nationalistes et séparatistes en Belgique on agite les transferts financiers du nord au sud du pays, le nom propre de lieu n’est ni nord ni sud (donc minuscule) mais Belgique (désignée, dans le contexte, par le mot pays), dont on considère les parties nord et sud. Quand ainsi nord et sud ne sont pas assimilés à des noms propres, il ne peut être question de leur donner la majuscule.

Ainsi l’Europe de l’Ouest (majuscule parce que toponyme) désigne certains pays de l’ouest (minuscule parce que pas absolu avec le complément qui suit) de l’Europe et ceux-ci appartiennent à ce qu’on appelle politiquement aussi l’Ouest (majuscule parce qu’absolu) par opposition à l’Est (du moins au temps de la Guerre froide — par opposition au tiers monde, on parle de l’Occident ou du Nord).

Certains ouvrages scolaires de grammaire ont, très gentiment pour les élèves, proposé une règle simplifiée : toujours la majuscule pour le point cardinal substantif désignant une région (avec ou sans complément et quel que soit celui-ci). Le Lexique des règles typographiques de l’Imprimerie nationale propose maintenant aussi cette règle simplifiée. Grevisse, tout en avançant la règle plus subtile, admet que l’usage est fluctuant. Personnellement, je crains l’inflation de majuscules et je trouve que, comprise du point de vue du nom propre, la règle stricte n’est pas abusivement compliquée.

Il faut cependant être prudent. Il peut y avoir une détermination sous-entendue pour éviter une répétition. Supposons qu’on oppose le nord de l’Europe au sud de l’Europe. Il serait plus élégant d’opposer le nord de l’Europe au sud, où il serait paradoxal de mettre la majuscule à sud dans le deuxième cas et pas dans le premier parce que la détermination Europe n’est plus explicite.

Plaidoyer pour un usage plus limité

Ce qui précède est dans une certaine mesure une théorisation de l’usage par des grammairiens. Je me demande s’il n’y a pas là un effort de généralité artificiel (et donc abusif, ou en tout cas peu utile). Y a-t-il vraiment autre chose que des cas particuliers ? Dans un contexte français, on dit effectivement le Nord. À l’opposé, il y a le Sud-Ouest et le Midi (pas le Sud). Les pays de l’Est, c’est une expression consacrée pour les pays d’Europe qui étaient liés à l’Union soviétique. Est-ce qu’il existe une définition, ou un usage constant selon lesquels, dans un contexte européen, le Sud veut dire (d’est en ouest) précisément Grèce, Italie, Espagne et Portugal ? Je pense que non. Donc dans la crise économique, parlant de l’Europe, opposer l’Allemagne et le Sud, c’est artificiel et pas clair. Je dirais les pays du sud (sous-entendu de l’Europe).

Ne peut-on pas dire qu’il n’y a que trois cas connus, deux de Nord et un de Sud ? Le cas le plus connu est celui où le Nord, c’est l’ensemble des trois unités riches et dominantes à divers degrés que sont les États-Unis, le Japon et l’Union européenne, et le Sud c’est la plus grande partie du reste du monde (la plus grande partie parce qu’on peut hésiter à laisser la Russie, par exemple, en dehors du Sud sans bien sûr l’inclure dans le Nord). En dehors de ça, il y aurait, dans un contexte clairement français, en France, le Nord.

Si vraiment on admet que seuls ces trois cas sont applicables, correspondent à un usage réel, il est plus facile de retenir par cœur ces trois cas (et donc de mettre sans hésitation et sans exception une minuscule partout ailleurs) qu’intégrer une tentative de théorisation.

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