Remarque sur les limites de la notion de régénération de la nature pour penser l’environnement

Il y a dans l’environnement un certain nombre de cycles. L’exemple le plus connu et le premier sans doute qu’on apprend à l’école est celui de l’eau douce : la partie de l’évaporation des mers qui tombe en pluie sur les terres retourne à la mer par les rivières. Les végétaux participent à un cycle du CO2 qui joue un rôle important pour le climat.

Dans certains domaines, il y a une situation d’équilibre. La situation est normalement stable. S’il y a une perturbation pas trop importante, divers mécanismes en œuvre dans la nature ramènent vers l’équilibre après un certain temps. Si la perturbation est trop importante, on peut arriver à une situation de déséquilibre permanent, ou à retrouver un équilibre à un niveau différent du niveau de départ et peut-être défavorable pour l’humanité. C’est le cas du réchauffement climatique où il pourrait y avoir emballement ou stabilisation à une température supérieure à celle que nous connaissons en moyenne aujourd’hui.

Ces notions de cycle et d’équilibre sont très fécondes pour penser certains aspects de notre environnement. Elles jouent en particulier un rôle important dans la compréhension des mécanismes de réchauffement climatique et des mesures que nous pourrions prendre pour éviter de provoquer un réchauffement climatique ou le limiter à un niveau supportable.

Ces notions sont donc massivement présentes dans la réflexion sur l’environnement, sous diverses formes, outre cycle et équilibre, comme draagkracht, sustainability, soutenable [1], régénération naturelle, overshoot day, empreinte écologique…

C’est cependant une illusion dangereuse de croire qu’on puisse penser l’environnement entièrement dans ce cadre. Des tas d’autres aspects de l’environnement, des plus importants pour nous, échappent totalement à ces notions. Le cuivre, par exemple, existe sur la Terre dans une quantité donnée (et assez limitée) qui ne fait l’objet d’aucun cycle et qu’aucun mécanisme ne régénère. On peut et on doit faire un effort pour récupérer le cuivre dans les équipements qu’on n’utilise plus, mais il y a inévitablement une partie du cuivre trop dispersée pour être récupérable. Ce cuivre perdu retourne à la nature, mais aucun mécanisme naturel dans aucune échelle de temps ne va le reconcentrer dans des mines de cuivre où des générations futures pourraient l’exploiter à nouveau. 0n ne peut donc que l’économiser et y chercher des substituts [2]. Il n’y a pas d’empreinte écologique du cuivre et l’empreinte écologique des hommes passe totalement à côté d’une grande partie des problèmes d’environnement. La notion d’empreinte écologique est certainement intéressante, à condition d’en comprendre les limites.

Même en agriculture, il n’y a pas de possibilité de régénération complète. Avant que les hommes n’inventent l’agriculture, il y avait sans doute un certain équilibre des terres portant des végétaux. En mourant, les végétaux et les animaux qui en vivaient rendaient à la terre les éléments prélevés. Avec l’agriculture, il y a nécessairement épuisement des sols parce que tout ne peut être rendu. Une partie de l’agriculture est à usage industriel, non alimentaire et les hommes n’ont pas pour habitude de répandre ni leurs excréments ni leurs cadavres en kip-kap sur les terres agricoles. Le retour des déchets végétaux est une bonne chose, mais parler de déchet c’est admettre un déficit. De plus, il y a concurrence entre le retour de déchets comme engrais et la production de biocarburant. Dans une agriculture rationnelle, il faut donc absolument prévoir une fourniture à la terre d’éléments minéraux de compensation de son épuisement [3]. La restauration de l’azote dans le sol par la culture alternée de légumineuses n’est pas vraiment un mécanisme naturel de régénération, c’est un mécanisme de régénération activé par une initiative humaine. Ainsi même dans cette situation particulièrement naturelle, le concept de régénération naturelle ne suffit pas.

Dans de nombreuses situations, il ne suffit pas à l’homme de respecter une certaine capacité de régénération de la nature, mais il doit prendre l’initiative de mobiliser des mécanismes naturels, de recycler ce qui peut l’être, d’utiliser les ressources de manière économe et de rechercher des matériaux de substitution.

Il me semble que ce n’est pas un problème seulement scientifique, mais aussi un problème idéologique. Notre point de départ, ce sont les intérêts des travailleurs et, à terme, de l’humanité tout entière, dans une vision d’avenir. La problématique de régénération naturelle est parfois associée, au-delà du niveau scientifique, à un culte de la nature pour elle-même. Il y a une idéologie écologiste de respect de la nature a priori, comme en vertu d’un principe supérieur, comme il y a une idéologie bourgeoise des « valeurs universelles de la démocratie ». Les communistes respectent (ou devraient le faire) autant et même mieux la nature que les écologistes, mais ils ne le font pas en vertu d’une « valeur universelle », ils le font du point de vue des « gens d’abord » : dans la mesure où cela fait partie de l’exploitation rationnelle de l’environnement dans l’intérêt des travailleurs.

Si, pour articuler la problématique de l’environnement avec celle du socialisme, on fait des plans de travail collectif de recherche sur l’environnement, il faut éviter de les définir d’avance, d’en fixer le cadre, en termes de régénération naturelle ou de draagkracht. Ce cadre trop étroit, si on devait le respecter, introduirait un biais et scientifique et idéologique dans les travaux. Il me semble qu’on devrait parler d’exploitation rationnelle de l’environnement (ce qui comporte évidemment, là où c’est applicable, de tenir compte des capacités naturelles de régénération).

Notes

1. Développement durable, duurzaam ontwikkeling et sustainable development sont des équivalents officiels (commission Brundtland 1987). Il s’agit de préserver l’avenir, un peu dans le sens que je développe plus loin. Mais certains veulent entendre littéralement dans sustainability ce que la nature est capable de supporter, sens que je critique.

2. Le cuivre est utilisé comme conducteur électrique. On fait déjà des lignes à haute tension en aluminium. On devra peut-être envisager de modifier les techniques et les matériels d’installation électrique domestique ou industrielle pour y utiliser également l’aluminium.

3. C’est Liebig, un des premiers, qui a abordé scientifiquement ce problème. Marx le cite à plusieurs reprises là-dessus.