Dominique Meeùs
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Louis Ségal, Principes d’économie politique : versions, table des matières, index des notions — Retour au dossier marxisme

Chapitre 4
Le capital et la plus-value

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1. La contradiction essentielle du capitalisme

En parlant de la production marchande dans le deuxième chapitre, nous avons envisagé l’échange entre des producteurs propriétaires des moyens de production qui produisent leur marchandise sans main-d’œuvre salariée. Une telle production marchande n’est pas encore la production capitaliste, c’est ce qu’on appelle la production marchande simple.

La valeur, la loi fondamentale de la production marchande, conserve toute sa force en régime de production capitaliste, celle-ci étant de la production marchande développée. Il y a plus : ce n’est que dans le régime capitaliste que la production marchande se développe intégralement et devient réellement dominante.

La petite production marchande engendre le capitalisme. Mais on aurait tort de s’imaginer que le capitalisme a pris naissance de la transformation lente et graduelle des petits producteurs, d’une part en prolétaires salariés, et de l’autre, en capitalistes. Telle est la conception favorite des économistes bourgeois qui veulent « démontrer » à tout prix que le capital est le fruit du travail du capitaliste.

Marx a raillé cette conception idyllique de l’accumulation primitive du capital.

On en explique l’origine en la racontant comme une anecdote du temps passé. Il était une fois, il y a bien longtemps de cela, une élite laborieuse d’un côté, intelligente et avant tout économe, et de l’autre, une bande de canailles fainéantes, qui gaspillait sans compter les biens de cette élite. […] Or il advint ainsi que les uns accumulèrent de la richesse et que les autres n’eurent en définitive rien d’autre à vendre que leur peau. Et c’est de ce péché originel que datent la pauvreté de la grande masse qui, en dépit de tout son travail, n’a toujours rien d’autre à vendre qu’elle-même, et la richesse de quelques-uns, qui croît continuellement, bien qu’ils aient depuis longtemps cessé de travailler.

Marx, Le Capital, Livre I, P.U.F., Paris, 2009, p. 803-804.
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En réalité, la production capitaliste est née tout autrement que par la voie pacifique.

Les conditions de la production capitaliste

Le mode capitaliste de production est un mode de production marchande dans lequel : 1. le producteur immédiat, l’ouvrier, ne possède pas de moyens de production, il est donc obligé, pour vivre, de vendre sa force de travail ; 2. les moyens de production sont la propriété des capitalistes qui ne travaillent pas et qui exploitent les ouvriers salariés pour en tirer le profit.

La naissance de la production capitaliste implique deux conditions :

Première condition : La formation d’une masse d’hommes privés des moyens de production et obligés de vendre leur force de travail. Par conséquent, il fallait enlever aux petits producteurs autonomes leurs moyens de production (les exproprier), ruiner et asservir les petits artisans, chasser de la terre les petits paysans, etc. D’autre part, il fallait que les petits producteurs dépouillés de leurs moyens de production, et obligés de vendre leur force de travail, fussent libres personnellement de vendre leur force de travail, qu’ils ne fussent pas dans la dépendance féodale ou servile à l’égard du seigneur.

Deuxième condition : Les capitalistes doivent concentrer entre leurs mains les moyens de production enlevés aux petits producteurs et des sommes d’argent suffisantes pour faire face aux nécessités de la production capitaliste qui est, dès ses débuts, une grande production.

L’accumulation primitive

Ces conditions de la production capitaliste furent créées dans la période dite de l’accumulation primitive du capital, lors de l’abolition du servage où les paysans furent chassés de leurs terres ce qui fut accompagné, surtout en Angleterre, de la destruction de villages entiers, de la transformation des paysans et des artisans ruraux en gueux et en vagabonds ; lorsque, d’autre part, les marchands accumulèrent des sommes d’argent considérables en pillant les colonies, en soutirant des impôts, en mettant à sac le trésor par le moyen des emprunts, etc.

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La soi-disant accumulation initiale n’est donc pas autre chose que le procès historique de séparation du producteur d’avec les moyens de production. […]

[…]

[…] Et l’histoire de cette expropriation est inscrite dans les annales de l’humanité en caractères de sang et de feu.

Marx, Le Capital, Livre I, P.U.F., Paris, 2009, p. 805.

La violence fut donc l’ « accoucheuse » de la production capitaliste. La petite production marchande qui a existé avant l’apparition du mode capitaliste de production et qui repose sur des moyens de travail artisanaux mis en mouvement par la force musculaire de l’homme ne pouvait prendre une rapide extension et faire face aux exigences du marché et de l’économie marchande en développement constant.

Concentrer, élargir ces moyens de production dispersés et étriqués, en faire les leviers puissants de la production actuelle, tel fut précisément le rôle historique du mode de production capitaliste et de la classe qui en est le support, la bourgeoisie.

Engels : Anti-Dühring, p. 308.

L’expropriation des petits producteurs de marchandises et la centralisation des moyens de production entre les mains des capitalistes impliquaient la transition de la petite production à la grande. La production capitaliste fut la forme sous laquelle les forces productives matérielles de la société ont pu se développer le plus rapidement.

Mais le remplacement de la petite production marchande par la grande production capitaliste ne signifiait pas la liquidation de la petite production en général. Le capitalisme est né sur la base de la production marchande et son rôle est de la développer. Aussi la production capitaliste ne signifie pas l’abolition de la contradiction fondamentale de la production marchande, mais son développement ultérieur.

La contradiction fondamentale du capitalisme

La contradiction fondamentale de la production marchande est celle entre le travail social et le travail privé. Mais dans la production marchande simple, non capitaliste, il n’y a pas d’opposition entre le mode de production et le mode d’appropriation.

Dans la production marchande simple

… la question ne pouvait même pas se poser de savoir à qui devait appartenir le produit du travail. En règle générale, le producteur individuel l’avait p. 75fabriqué avec des matières premières qui lui appartenaient et qu’il produisait souvent lui-même, à l’aide de ses propres moyens de travail et de son travail manuel personnel ou de celui de sa famille. Le produit n’avait nul besoin d’être approprié d’abord par lui, il lui appartenait de lui-même. La propriété des produits reposait donc sur le travail personnel.

Engels : Anti-Dühring, p. 309.

Il en est tout autrement dans la production capitaliste. Ici, le caractère social du travail s’exprime non seulement dans la division du travail entre les entreprises, mais encore dans son organisation méthodique à l’intérieur de chaque entreprise. Chaque entreprise capitaliste emploie des dizaines, des centaines et des milliers d’ouvriers dont chacun exécute une opération partielle. Les moyens de travail, ce sont de grandes machines. Dans une entreprise capitaliste, il y a de nombreuses machines compliquées et reliées entre elles. Ces puissants moyens de travail ne peuvent être mis en mouvement que par le travail de nombreux ouvriers, méthodiquement organisé, à l’intérieur de la fabrique.

Mais […] la bourgeoisie ne pouvait pas transformer ces moyens de production limités en puissantes forces productives sans transformer les moyens de production de l’individu en moyens de production sociaux, utilisables seulement par un ensemble d’hommes […] Et de même que les moyens de production, la production elle-même se transforme d’une série d’actes individuels en une série d’actes sociaux et les produits, de produits d’individus, en produits sociaux. Le fil, le tissu, la quincaillerie qui sortaient maintenant de la fabrique étaient le produit collectif de nombreux ouvriers, par les mains desquels ils passaient forcément tour à tour avant d’être finis. Pas un individu qui puisse dire d’eux : c’est moi qui ai fait cela, c’est mon produit.

Engels : Anti-Dühring, p. 308-309.

Malgré leur caractère social, les moyens de production sont propriété privée — non des ouvriers, mais des capitalistes. Les produits du travail social sont appropriés non par les ouvriers, mais par les capitalistes.

La contradiction fondamentale de la production marchande (entre le travail social et le travail privé) se développe en régime capitaliste et devient la contradiction entre la production sociale et l’appropriation capitaliste privée.

La contradiction entre la production sociale et l’appropriation capitaliste privée s’exprime dans l’antagonisme de classe entre la bourgeoisie et le prolétariat. La classe qui produit la richesse sociale c’est le prolétariat et la classe qui s’approprie cette richesse c’est la bourgeoisie. La nature p. 76des rapports de production entre la bourgeoisie et le prolétariat, le caractère de l’exploitation capitaliste, tout cela est mis en lumière par la théorie marxiste de la plus-value et du capital, qui constitue le développement de la théorie de la valeur.

2. La plus-value

Le capitaliste achète au marché les moyens de production (machines, matières premières et matières auxiliaires) et la main-d’œuvre. Son but est de tirer, en vendant les produits fabriqués, plus d’argent qu’il n’en a dépensé pour leur production. Ainsi, l’argent se transforme en capital, c’est-à-dire qu’il rapporte de l’argent. La valeur mise en circulation par le capitaliste se trouve accrue dans le procès de la conversion de l’argent en marchandise et de la nouvelle marchandise en argent.

C’est cet « accroissement » de la valeur de l’argent engagé au début que Marx appelle plus-value. (V. I. Lénine : Karl Marx…, p. 30.)

La plus-value, développement de la valeur

D’où vient cette plus-value ? Certains économistes bourgeois l’expliquent par le fait que le capitaliste vend la marchandise à un prix plus élevé que le prix d’achat, qu’il la vend au-dessus de sa valeur. Mais cette explication n’explique rien. En effet, à qui le capitaliste achète-t-il la marchandise ? À un autre capitaliste. Mais cet autre capitaliste doit lui aussi vendre sa marchandise au-dessus de sa valeur. Donc, notre premier capitaliste, en vendant sa marchandise au-dessus de sa valeur, est obligé, d’autre part, d’acheter des marchandises au-dessus de leur valeur. Ce qu’il gagne dans la vente, il le perd dans l’achat. Sans doute, un capitaliste adroit peut s’ingénier à acheter à un confrère des marchandises à leur valeur et les vendre au-dessus de leur valeur. Mais ce n’est qu’une exception. Tous les capitalistes ne peuvent pas de cette façon augmenter la valeur de leur capital.

Marx explique la formation de la plus-value non par la vente des marchandises au-dessus de leur valeur, mais par la vente à leur valeur. Marx prouve ainsi que même lorsque p. 77l’ouvrier vend au capitaliste sa force de travail à sa valeur et achète au capitaliste des moyens d’existence à leur valeur, le capitaliste n’en tire pas moins de la plus-value.

Marx a prouvé que la plus-value n’est pas la violation de la loi de la valeur, mais son développement. Les « socialistes » petits-bourgeois prétendent que le capitalisme viole l’échange équivalent des valeurs et la juste loi de la valeur ; ils cherchent à abolir le capitalisme, tout en conservant la production marchande. Marx a établi que la plus-value découle de la valeur, que le capitalisme est le développement et non la « violation » des lois de la production marchande.

Le capitaliste achète les moyens de production à leur valeur. Il achète ensuite la force de travail et il paye à l’ouvrier sa valeur. Nous connaissons la valeur des moyens de production achetés par le capitaliste : c’est le travail socialement nécessaire à leur production. Mais quelle est la valeur de la force de travail ? Qu’est-ce qui la détermine ? Qu’est-ce que la force de travail en général ?

Par force de travail ou puissance de travail nous entendons le résumé de toutes les capacités physiques et intellectuelles qui existent dans la corporéité, la personnalité vivante d’un être humain, et qu’il met en mouvement chaque fois qu’il produit des valeurs d’usage d’une espèce quelconque.

Marx, Le Capital, Livre I, P.U.F., Paris, 2009, p. 188.

Dans la société capitaliste, ce n’est pas l’ouvrier, mais sa force de travail qui est une marchandise. Si l’ouvrier lui-même était une marchandise, il ne serait pas un ouvrier salarié, mais un esclave, n’ayant pas le droit de vendre sa force de travail. Comme toute marchandise, la force de travail doit être une valeur d’usage et une valeur.

Valeur d’usage et valeur de la force de travail

On ne doit pas confondre la force de travail et le travail. Le travail est un procès de dépense de force de travail. On ne peut pas travailler sans avoir de la force de travail. Par contre, on peut avoir de la force de travail sans travailler, sans la mettre en œuvre ; comme un chômeur, par exemple. La force de travail est la capacité de travailler, tandis que le travail c’est la force de travail mise en mouvement, c’est la dépense de force de travail. L’utilité de la force de travail, p. 78sa valeur d’usage, consiste en ce que sa dépense (le travail) crée la valeur. C’est-à-dire, la valeur d’usage de la force de travail consiste en ce qu’elle est la source de la valeur.

Voyons maintenant quelle est la valeur de la force de travail. La valeur de toute marchandise est déterminée par la quantité de travail socialement nécessaire à sa production. Par conséquent, la valeur de la marchandise « force de travail » doit également être déterminée par la quantité de travail dépensée pour sa production.

Mais comment est produite la force de travail humaine ?

La force de travail n’existe pas en dehors de l’homme. Elle « existe uniquement comme une disposition de l’individu vivant. » (Marx : Le Capital, Livre I, P.U.F., Paris, 2009, p. 192.) Mais tant que l’homme existe, la production de la force de travail se ramène à sa restauration quotidienne. L’ouvrier, qui a dépensé pendant sa journée sa force de travail, rétablit cette force, la reproduit, en consommant une quantité déterminée de moyens d’existence — aliments, chauffage, logement, etc. Le travail dépensé pour la production de ces moyens d’existence consommés par l’ouvrier pour la reproduction de sa force de travail, est en même temps le travail dépensé pour la production de cette force de travail. Si, par exemple, pour la production des moyens d’existence consommés par l’ouvrier, il a été dépensé six heures de travail social, la valeur de la force de travail est de six heures de travail. La valeur de la force de travail se ramène ainsi à celle des moyens d’existence consommés journellement par l’ouvrier.

Quant à la quantité et à la qualité des moyens d’existence nécessaires à l’ouvrier, elles varient suivant les conditions de chaque pays. Elles dépendent également des conditions culturelles du pays, du niveau des besoins qui existaient au moment où la masse des petits producteurs s’est transformée en classe d’ouvriers salariés.

Par opposition aux autres marchandises, le détermination de la valeur de la force de travail contient donc un élément historique et moral. Cependant, pour un pays déterminé, dans une période déterminée, l’ensemble moyen des moyens de subsistance nécessaires est globalement donné.

Marx, Le Capital, Livre I, P.U.F., Paris, 2009, p. 192-193.

La production capitaliste implique la présence continuelle de la main-d’œuvre sur le marché. Mais l’ouvrier est mortel et, par conséquent, il faut le remplacer. Il est évident p. 79que la valeur de la force de travail doit comprendre celle des moyens d’existence de sa famille. Enfin, l’homme, de sa naissance, n’est pas travailleur de telle ou telle profession ou spécialité. Pour former une force de travail qualifiée, il faut une dépense déterminée pour son instruction, dépense plus ou moins considérable suivant le niveau de la qualification de l’ouvrier. Ces frais d’apprentissage doivent également être compris dans la valeur de la force de travail. Plus la qualification de l’ouvrier est élevée, plus a été dépensé de travail pour son apprentissage et plus grande sera la valeur de la force de travail.

La valeur créée par la dépense de la force de travail

De même qu’il faut distinguer entre le travail et la force de travail, de même il convient de discerner, sans jamais les confondre, la valeur de la force de travail et la valeur créée par la dépense de cette force de travail. L’ouvrier qui travaille dans une entreprise capitaliste, mettons huit heures par jour, crée une valeur de huit heures. Mais il n’en découle nullement qu’il faudra dépenser huit heures de travail pour la production des moyens d’existence de l’ouvrier. Admettons que tous les moyens d’existence de l’ouvrier se ramènent à deux kilogrammes de pain par jour. Cette quantité de pain contient tant de substances nutritives que l’ouvrier, l’ayant consommée, reçoit la quantité d’énergie nécessaire pour travailler pendant huit heures et pour créer une valeur de huit heures. Le temps pendant lequel l’ouvrier peut travailler ne dépend nullement du temps socialement nécessaire à la production de deux kilogrammes de pain. Pour la production de deux kilos de pain, il faut aujourd’hui mettons six heures. Si dans un mois ou dans un an, par suite de l’augmentation de la productivité du travail dans l’agriculture, il n’en fallait plus que quatre heures, les deux kilos de pain renfermeraient la même quantité de substances nutritives qu’avant, qui permettent à l’ouvrier de travailler pendant huit heures.

La valeur journalière ou hebdomadaire de la force de travail est tout à fait différente de l’exercice journalier ou hebdomadaire de cette force, tout comme la nourriture dont un cheval a besoin et le temps pendant lequel il peut porter son cavalier sont des choses tout à fait distinctes. La quantité de travail qui limite la valeur de la force de travail de l’ouvrier [c’est-à-dire la quantité de travail nécessaire p. 80à la production de ses moyens d’existence] ne constitue en aucun cas la limite de la quantité de travail que peut exécuter sa force de travail. (K. Marx : Travail salarié et capital, suivi de Salaires, prix et profits, p. 124. Éditions Sociales Internationales. Paris, 1931.)

Cela signifie que l’ouvrier peut travailler plus de temps qu’il ne faut pour la production de ses moyens d’existence, que l’ouvrier peut produire une valeur plus grande que celle de sa force de travail.

Cette capacité de l’ouvrier de produire une plus grande valeur que celle de sa force de travail n’est pas quelque chose de surnaturel. Cette capacité exprime la force productive du travail social qui est le produit du développement historique. À l’époque primitive, aux stades embryonnaires de la civilisation, quand l’homme venait seulement de sortir de l’état animal, il devait dépenser tout son temps à la recherche de moyens d’existence. Ce n’est que peu à peu, à mesure du développement des forces productives, que la production des moyens d’existence nécessaires a demandé moins de temps et a permis la constitution des excédents des produits. Ainsi est devenue possible l’existence d’une partie de la société aux dépens de l’autre, en d’autres termes, l’exploitation de l’homme par l’homme. La société se divisa en classes, en exploiteurs et en exploités.

Toute exploitation implique un certain degré de développement de la productivité du travail.

Si le travailleur a besoin de tout son temps pour produire les moyens de subsistance nécessaires à la conservation de sa race et de sa propre personne, il ne lui reste pas de temps pour travailler gratuitement pour des tiers. Sans un certain degré de productivité du travail, pas de temps disponible de cette espèce pour le travailleur ; sans temps excédentaire de cette espèce, pas de surtravail, et par conséquent pas de capitalistes, mais pas de maîtres d’esclaves non plus, ni de barons féodaux, bref, pas de classe de grands propriétaires.

Marx, Le Capital, Livre I, P.U.F., Paris, 2009, p. 573.

Lorsque naquit la production capitaliste, elle se trouva en présence d’un niveau de développement des forces productives où l’ouvrier pouvait travailler plus de temps qu’il n’en faut pour la production de ses moyens de subsistance. Le capitalisme développa encore plus la productivité du travail et diminua ainsi le temps nécessaire à la production des moyens de subsistance de l’ouvrier. Mais la valeur de la force de travail ne détermine pas la durée pendant laquelle s’exerce cette dernière.

p. 81

La capacité de l’ouvrier salarié de produire une valeur plus grande que celle de sa force de travail découle non des propriétés physiques innées à l’ouvrier, mais est le résultat du développement historique de la société.

Le rapport capitaliste nait d’ailleurs sur un sol économique qui est lui-même le produit d’un long processus de développement. La productivité du travail qui lui sert de base de départ n’est pas un don de la nature, mais le résultat d’une histoire qui englobe des milliers de siècles.

Marx, Le Capital, Livre I, P.U.F., Paris, 2009, p. 574. (C’est Ségal qui souligne.)

La force de travail est la capacité humaine de travailler. Dans la société capitaliste, la force de travail est une marchandise. La valeur de la force de travail est déterminée par la quantité de travail nécessaire à la production des moyens de subsistance de l’ouvrier et de sa famille. Cette valeur est moins grande que celle créée par un ouvrier ayant consommé ces moyens de subsistance, car la force productive du travail social est telle que l’ouvrier peut travailler plus de temps qu’il ne faut pour la production de ces moyens de subsistance.

La production de la plus-value

Le capitaliste achète les moyens de production et la force de travail. Les moyens de production se composent des objets les plus différents, mais ils peuvent tous être ramenés à deux groupes essentiels.

I. L’objet de travail. — C’est la matière qui sert à la production d’une marchandise donnée. Ainsi, dans la production du fil, l’objet de travail c’est le coton, la laine, le lin ; dans la production des tissus, l’objet de travail c’est le fil, dans la production du fer, l’objet de travail, c’est le minerai, dans la production des machines, l’objet de travail, c’est le fer, etc. Lorsque l’objet de travail est déjà un produit du travail, il porte le nom de matière première, par exemple, le coton, le fil, le minerai de fer, le fer. Mais le bois dans une forêt vierge, les gisements de charbon sont des objets de travail sans être des matières premières.

II. Les moyens de travail avec lesquels on transforme les objets de travail : les machines, les instruments, les outils, p. 82il faut y ranger également les bâtiments, qui jouent un rôle de condition matérielle dans la production.

Parmi ces moyens de production on classe aussi les matériaux auxiliaires : combustible, huiles lubrifiantes, vernis, etc.

Supposons que nous ayons à produire du fil de coton ; que : 1. un kilogramme de coton renferme déjà une heure de travail ; 2. qu’au cours de la transformation d’un kilo de coton en un kilo de fil, on use une quantité de machines, d’instruments, d’édifices et de matériaux auxiliaires qui contient un quart d’heure de travail ; 3. que pour la transformation d’un kilo de coton en un kilo de fil, il faille une heure de travail socialement nécessaire ; 4. que la valeur de la force de travail soit de quatre heures et enfin : 5. qu’une heure de travail social ait une expression monétaire : 1 franc.

Dans ces conditions, quelle sera la valeur d’un kilo de fil ?

Elle se composera de :

  Heures   Francs
1. La valeur d’un kilo de coton 1   1
2. La valeur des moyens de production usés ¼   0,25
3. La nouvelle valeur créée par l’ouvrier fileur 1   1
Total : 2 ¼   2,25

Si l’ouvrier n’a fait que quatre heures de travail, c’est-à-dire juste le temps nécessaire à la production de ses moyens de subsistance, c’est-à-dire la reproduction de la valeur de sa force de travail, on aura le résultat que voici. En quatre heures, l’ouvrier transforme quatre kilos de coton. La valeur de ces quatre kilos produits se composera comme suit :

  Heures   Francs
1. La valeur de quatre kilos de coton 4   4
2. La valeur des moyens de production usés 1   1
3. La nouvelle valeur créée par l’ouvrier fileur 4   4
Total : 9   9
p. 83

Combien coûtent à notre capitaliste ces quatre kilos de fil produits ? Il a acheté les moyens de production et la force de travail à leur valeur, ils lui ont donc coûté : 1. 4 kilos de coton : 4 francs ; 2. l’usure de l’outillage : 1 franc et 3. la force de travail : 4 francs ; total : 9 francs. Par conséquent, si l’ouvrier a fait quatre heures, le capitaliste n’aura aucune plus-value.

Mais l’ouvrier avait vendu sa force de travail au capitaliste et c’est ce dernier qui en dispose. Or, la particularité de la force de travail est de fonctionner plus de temps qu’il ne faut pour la reproduction de sa propre valeur. Si, pour la production des moyens de subsistance de l’ouvrier, il faut quatre heures de travail, l’ouvrier peut travailler plus de quatre heures, car

… la valeur de la force de travail est déterminée par la quantité de travail nécessaire pour son entretien ou sa reproduction, mais l’usage de cette force de travail n’est limité que par l’énergie agissante et la force physique de l’ouvrier. (K. Marx : Travail salarié…, p. 124.)

Si l’ouvrier, ayant consommé les moyens de subsistance nécessaires, peut travailler, mettons 8 heures, il devra travailler 8 heures, bien que ces moyens de subsistance ne contiennent que quatre heures de travail, car il a vendu au capitaliste sa force de travail dont la valeur d’usage forme 8 heures de travail. Or, la valeur de la quantité de fil produit en 8 heures se composera de : 1. la valeur des 8 kilos de coton travaillés, soit 8 heures ou 8 francs ; 2. la valeur de l’outillage usé, soit 1/4 d’heure multiplié par 8 soit 2 heures ou 2 francs ; et 3. la nouvelle valeur créée par le fileur et qu’il avait ajoutée au coton au cours de la transformation du coton en fil, soit 8 heures ou 8 francs. Total : 18 heures ou 18 francs. Or, le capitaliste a dépensé pour la production de ces 8 kilos de fil : 1. 8 francs pour le coton ; 2. 2 francs, l’usure de l’outillage ; et 3. 4 francs pour la main-d’œuvre ; total : 14 francs. Il vend les 8 kilos de fil à 18 francs, c’est-à-dire à leur valeur, et il réalise une plus-value de 4 francs. Il a acheté des moyens de production et de la force de travail à leur valeur, il vend des marchandises également à leur valeur, et il n’en réalise pas moins une plus-value.

La valeur initiale (14 francs) a subi un accroissement parce que la valeur créée par l’ouvrier dans la production p. 84dépasse celle de sa force de travail. Cet excédent créé par l’ouvrier sur la valeur de sa force de travail ou la différence entre la valeur créée par l’ouvrier et la valeur de sa force de travail forme la plus-value.

Une partie de sa journée, l’ouvrier travaille gratuitement pour le capitaliste, celui-ci s’approprie — sans débours — la valeur créée par l’ouvrier pendant cette partie de la journée. L’accroissement de la valeur s’opère grâce à l’exploitation de l’ouvrier.

3. Le capital et ses parties composantes

Le capital

Lorsque le capitaliste a acheté des moyens de production et la force de travail, son capital dont la forme initiale était monétaire a pris désormais la forme de moyens de production et de force de travail. À la fin du procès de production, le capitaliste aura son capital transformé en nouvelles marchandises. Mais la valeur de ces dernières est supérieure à la valeur initiale : elle contient la valeur initiale augmentée de la plus-value. Après la vente de ces marchandises, le capital reprend sa forme monétaire.

Le capital est une valeur qui s’accroît notamment dans la phase de la production. Le capital, c’est la valeur qui rapporte de la plus-value.

Le transfert de la valeur et la nouvelle valeur

En examinant les différentes parties du capital, nous verrons que chacune d’entre elles joue un rôle différent. Prenons, par exemple, les moyens de production : objets de travail et moyens de travail. L’objet de travail offre une valeur déterminée. Elle se communique à l’objet fabriqué ; dans notre exemple, la valeur du coton est transférée dans le fil. Mais comment s’effectue ce transfert ? En transformant le coton en fil, l’ouvrier conserve la valeur du coton, qu’il transfère dans le produit, dans le fil.

Le transfert de la valeur des moyens de production n’est pas nécessairement suivi du transfert de la substance matérielle des moyens de production dans le produit fini. La substance du coton passe dans le fil ; le fil, c’est le coton p. 85à qui on avait communiqué une forme déterminée. Mais il en est autrement, si nous prenons les moyens de travail, par exemple les machines à filer. La substance matérielle de ce moyen de travail n’entre pas dans le produit fini, mais sa valeur entre dans la composition de sa valeur. Seulement, elle n’entre pas intégralement dans la valeur du produit, comme la valeur de l’objet de travail (la valeur d’un kilo de coton entre intégralement dans la valeur d’un kilo de fil), mais par parties, proportionnellement à son usure. Cette valeur des moyens de travail est transférée par l’ouvrier dans le procès de travail.

La situation est tout autre en ce qui concerne l’autre partie du capital, la valeur de la force de travail. Pour transformer, à l’aide des moyens de travail, 8 kilos de coton en 8 kilos de fil, l’ouvrier doit dépenser 8 heures de travail. Pendant ce temps, il crée une nouvelle valeur qui n’existait pas auparavant. La valeur du coton et de la machine à filer a existé avant que l’ouvrier ait commencé à transformer le coton en fil. Leur valeur n’a pas été créée par le travail du fileur, mais par celui du planteur de coton, et des ouvriers qui ont construit la machine à filer. Mais le travail de ces ouvriers est du travail passé, un travail déjà transformé en valeur, tandis que celui du fileur est du travail présent, du travail vivant. La force de travail est donc la source d’une nouvelle valeur, contrairement aux moyens de production qui ne sont pas, en général, une source de valeur, car ils ne sont pas une source de travail.

La valeur de la force de travail n’est pas transmise dans le produit, mais est reproduite par la création d’une nouvelle valeur.

Comment un ouvrier peut-il créer une nouvelle valeur et transférer en même temps dans le produit la valeur des moyens de production ? En transformant le coton en fil, l’ouvrier fileur produit une certaine valeur d’usage. En tant que fileur, il transfère, par son travail concret, par le fait de transformer le coton en fil, la valeur du coton dans le fil. Mais son travail étant en même temps une dépense de force de travail en général, du travail humain abstrait, il communique à son objet de travail une nouvelle valeur.

Le transfert de la valeur et la création d’une nouvelle valeur ne sont pas deux opérations effectuées l’une à la suite de l’autre, le travail humain abstrait et le travail concret n’étant que deux aspects, deux propriétés d’un même et p. 86seul travail. L’ouvrier transfère la valeur des moyens de production dans le produit tout en créant en même temps une nouvelle valeur. Ce double résultat de son travail est déterminé par le caractère double de son travail concret et abstrait.

En vertu de sa propriété générale abstraite de dépense d’une force de travail humaine, le travail du fileur ajoute une nouvelle valeur aux valeurs du coton et des broches ; et, en vertu de sa propriété concrète, particulière et utile de procès de filage, il transmet au produit la valeur de ces moyens de production et la conserve ainsi clans le produit. De là l’aspect double de son résultat dans le même laps de temps. (K. Marx : le Capital, t. 2, p. 37.)

Supposons que le travail du fileur soit devenu deux fois plus productif et qu’en 8 heures il ne produise pas 8, mais 16 kilos de fil. La valeur du coton est restée la même, c’est-à-dire qu’un kilo de coton contient une heure de travail. En transformant maintenant en 8 heures 16 kilos de coton, notre fileur transfère dans le fil 16 heures de travail passé et il ajoute à ce travail passé 8 heures de travail présent.

Le capital constant et le capital variable

La valeur des moyens de production ne varie pas dans le procès de la production ; elle est constante. Les moyens de production ne sont que les conditions matérielles de l’accroissement de la valeur. La seule source d’accroissement de la valeur du capital est la force de travail. Seule la partie du capital dépensée pour l’achat de la force de travail subit un accroissement. Cette partie du capital varie et s’accroît dans le procès de la production. C’est une grandeur variable.

C’est pourquoi la partie du capital dépensée pour l’achat des moyens de production est appelée par Marx la partie constante du capital ou, plus brièvement, le capital constant et la partie du capital dépensée pour l’achat de la force de travail, la partie variable du capital, ou plus brièvement, le capital variable.

Le fait que le capital se divise en capital constant et capital variable a été découvert par Marx. Les économistes bourgeois le nient. Ils ne connaissent que la division du capital en capital fixe et capital circulant.

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Le capital fixe et le capital circulant

Le capital fixe c’est la valeur des machines, de l’outillage, des édifices, c’est-à-dire la partie du capital investie dans la production pour un délai durable et dont la valeur est amortie par fractions. Le capital circulant est la partie du capital engagée dans les matières premières et la force de travail. La valeur de cette partie du capital passe en entier dans les marchandises et revient au capitaliste, lors de la vente des marchandises.

Cette différence entre le capital fixe et le capital circulant découle des conditions de la production, notamment de la différence de transfert de la valeur des diverses parties du capital.

La valeur des moyens de travail est transférée dans le produit par fractions, tandis que la valeur des objets du travail est transférée intégralement. La valeur de la force de travail n’est pas transférée dans le produit, mais se trouve reproduite par la création d’une nouvelle valeur. Mais ce point est sans importance pour la division du capital en capital fixe et capital circulant. Pour cette division, ce qui importe c’est que la valeur de la force de travail, ainsi que celle des objets de travail, entre intégralement dans la valeur du produit, tandis que la valeur du capital fixe est transférée dans le produit par fractions.

Cette division du capital en capital fixe et capital circulant dissimule la différence entre les moyens de production et la force de travail ; la force de travail est classée dans la même catégorie qu’une partie des moyens de production, les objets de travail. Cette classification dissimule le rôle véritable de la force de travail comme source unique de plus-value.

La division du capital en capital constant et capital variable est ignorée — et pour cause — des économistes bourgeois.

La découverte de la division du capital en capital constant et capital variable a permis à Marx de percer le mystère du capital, mystère consistant en ceci que le capital est une valeur rapportant de la plus-value par l’exploitation du travail salarié.

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4. Les procédés d’accroissement de la plus-value

Marx n’a pas seulement découvert la nature des rapports de production entre la bourgeoisie et le prolétariat. Il n’a pas seulement montré comment s’opère l’exploitation du travail ; il a montré que la production capitaliste conduit à l’exploitation grandissante, que le développement même du capitalisme implique l’exploitation toujours accrue du prolétariat par la bourgeoisie.

Le degré d’exploitation

[*] Ne pas confondre « temps nécessaire » avec « temps de travail socialement nécessaire » que nous connaissons déjà au chapitre 2. Par ce dernier, on entend ce qu’il faut pour produire une unité d’une marchandise donnée, tandis que « temps nécessaire » représente une partie déterminée de la journée de travail. Ainsi, en ramenant à 2 kilogrammes de pain par jour les moyens d’existence de l’ouvrier et en admettant qu’il faut dépenser deux heures de travail socialement nécessaire pour produire un kilo de pain, le nombre de deux heures exprimera « le temps socialement nécessaire » pour la production d’un kilo de pain, alors que « temps nécessaire » pour créer la valeur de la force de travail sera égal à quatre heures.

La nouvelle valeur créée par l’ouvrier pendant sa journée de travail se divise en deux parties : 1. l’une compense la valeur de la force de travail ou celle du capital variable ; 2. l’autre forme la plus-value. En conséquence, la journée de travail de l’ouvrier se divise en deux parties : 1. le temps nécessaire à la reproduction de la valeur de la force de travail ; 2. le temps pendant lequel est créée la plus-value. Marx appelle temps nécessaire [*] la partie de la journée de travail pendant laquelle l’ouvrier reproduit la valeur de sa force de travail et temps supplémentaire, le temps pendant lequel l’ouvrier crée la plus-value. Dans l’exemple ci-dessus, la journée du fileur se compose de 4 heures de temps nécessaire et de 4 heures de temps supplémentaire. Le travail dépensé pendant le temps nécessaire est le travail nécessaire et celui dépensé pendant le temps supplémentaire est le surtravail.

Le rapport du temps supplémentaire au temps nécessaire exprime le degré de l’exploitation de l’ouvrier par le capitaliste. Dans notre exemple, le rapport du temps supplémentaire au temps nécessaire est de 100 % en d’autres termes, l’ouvrier travaille pour le capitaliste autant que pour p. 89lui-même. Plus le rapport du temps supplémentaire au temps nécessaire est grand, plus s’élève le degré d’exploitation. Si le temps nécessaire était de 2 heures et le temps supplémentaire de 6 heures, la journée de travail restant la même (8 heures), le degré d’exploitation serait plus grand : de 300 % (6 : 2) c’est-à-dire que l’ouvrier travaillerait pour le capitaliste trois fois plus de temps que pour lui-même.

Le rapport de la plus-value au capital variable exprime aussi le degré d’exploitation, la plus-value étant créée pendant le temps supplémentaire et le capital variable étant reproduit pendant le temps nécessaire. Nous appelons le rapport de la plus-value au capital variable le taux de la plus-value.

[*] Ce rapport de la plus-value à l’ensemble du capital porte le nom de taux du profit. Voir chapitre 7.

Les économistes bourgeois qui ne reconnaissent pas la division du capital en capital constant et variable ignorent le taux de la plus-value. Ils mesurent la plus-value uniquement dans son rapport à l’ensemble du capital [*], considérant qu’elle est le produit de l’ensemble du capital. Ils dissimulent ainsi le fait que la plus-value provient uniquement de l’exploitation du travail salarié et prétendent que les moyens de production sont susceptibles de créer une nouvelle valeur.

La plus-value absolue et la plus-value relative

La plus-value peut être accrue de deux manières. La première, c’est la prolongation de la journée de travail. En portant, dans notre exemple, la journée de travail de 8 à 12 heures, le temps supplémentaire ne sera plus de 4, mais de 8 heures, et le rapport du temps supplémentaire au temps nécessaire, au lieu de 100 %, sera de 200 %. Le procédé d’augmentation de la plus-value par la prolongation de la journée de travail est la production de la plus-value absolue. Le second procédé consiste à diminuer le temps nécessaire, sans prolonger la journée de travail. En réduisant, dans notre exemple, le temps nécessaire à 2 heures, tout en maintenant la journée de travail de 8 heures, le temps supplémentaire s’accroîtra de 4 à 6 heures et le degré d’exploitation passera de 100 à 300 % (6 heures de temps supplémentaire et 2 heures de temps nécessaire). Ce procédé d’augmentation de la plus-value par la prolongation du temps p. 90supplémentaire grâce à la réduction du temps nécessaire s’appelle la production de la plus-value relative.

La journée de travail

La plus-value absolue est créée par la prolongation de la journée de travail. Mais jusqu’à quelle limite la journée de travail peut-elle être prolongée ? Quelle est la durée normale de la journée de travail ?

La durée normale de la journée de travail permet à l’ouvrier de dépenser autant de force de travail qu’il est en mesure de restaurer journellement, sans user prématurément son organisme. On peut travailler pendant plusieurs jours, semaines et années, de telle manière qu’après, il sera impossible de restaurer la force de travail dépensée et usée. Dans ce cas, sans s’en rendre compte, l’ouvrier dépense, dans une journée de travail, plus qu’une force de travail journalière. Il en résulte l’invalidité prématurée, la vieillesse et même la mort. La durée d’une journée de travail normale doit être telle que l’ouvrier dépense dans sa journée la force de travail correspondante à la durée normale moyenne de la vie.

Mais le capitaliste ne s’intéresse pas à la durée normale de la journée de travail.

Le capital ne se soucie pas du temps que durera la force de travail. Ce qui l’intéresse, c’est uniquement le maximum de force de travail qu’il est possible de réaliser dans la journée. Il atteint son but en diminuant le temps pendant lequel peut durer la force de travail, semblable à l’agriculteur vorace qui augmente le rendement du sol en le dépouillant de sa fertilité. Ainsi la production capitaliste… amène l’épuisement prématuré et la mort de la force de travail ; elle ne prolonge d’une certaine durée le travail productif de l’ouvrier qu’en abrégeant la vie de ce même ouvrier. (K. Marx : le Capital, t. 2, p. 127.)

L’ouvrier vend au capitaliste sa force de travail pour un jour et il réclame que la journée de travail soit limitée à la dépense normale d’une force de travail journalière. Le capitaliste prétend qu’ayant acheté la force de travail, il a le droit d’en tirer toute la valeur d’usage et de prolonger à volonté la journée de travail. Les deux — l’ouvrier et le capitaliste — invoquent avec autant de raison les lois de l’échange des marchandises.

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Entre des droits égaux, c’est la violence qui décide. Et c’est ainsi que dans l’histoire de la production capitaliste la lutte pour la fixation normale de la journée de travail n’est que la lutte pour la limitation de la journée de travail ; et les deux antagonistes sont le capitaliste total, c’est-à-dire la classe capitaliste, et l’ouvrier total, c’est-à-dire la classe ouvrière. (K. Marx : le Capital, t. 2, p. 83-84. La phrase en italique manque dans la traduction.)

L’établissement d’une journée de travail normale est donc le résultat d’une guerre civile prolongée plus ou moins ouverte entre la classe capitaliste et la classe ouvrière. (K. Marx : le Capital, t. 2, p. 175.)

Au début du capitalisme, l’État prolongeait la journée de travail par la voie législative, mais avec la croissance de la classe ouvrière et de sa lutte pour la limitation de la journée de travail, l’État (surtout au 19e siècle) fut forcé de réduire la journée de travail par la voie législative.

Avant la guerre, dans tous les pays capitalistes, la classe ouvrière menait la lutte pour la journée de 8 heures. Pendant les premières années d’après-guerre, à la suite de l’essor formidable du mouvement révolutionnaire, la classe ouvrière a conquis la journée de 8 heures dans les pays capitalistes les plus considérables. Mais à partir de 1924 a commencé la prolongation de la journée de travail, souvent jusqu’à 12 heures et au-delà.

Seule, la lutte conséquente de la classe ouvrière décide de la durée de la journée de travail. La classe ouvrière ne pourra établir une journée de travail normale qu’après la conquête du pouvoir. Un exemple saisissant nous est offert par l’U.R.S.S. où on a passé de la journée de 8 heures à celle de 7 heures pour passer plus tard à celle de 6 heures.

La production de la plus-value relative

La lutte de la classe ouvrière pour la limitation de la journée de travail et la concurrence entre capitalistes conduisent à la production de la plus-value relative. Ce procédé d’augmentation de la plus-value consiste à diminuer le temps nécessaire pendant lequel l’ouvrier reproduit la valeur de sa force de travail et à augmenter le temps supplémentaire. Mais comment peut-on réduire le temps nécessaire ? Nous laissons de côté pour le moment la baisse des salaires au-dessous de la valeur de la force de travail, où une partie p. 92du temps nécessaire est convertie en temps supplémentaire. La question qui se pose est de savoir comment est réduit le temps nécessaire et accru le temps supplémentaire, la force de travail étant payée à sa valeur.

La valeur de la force de travail est déterminée par la quantité de travail socialement nécessaire à la production des moyens de subsistance de l’ouvrier. Avec l’accroissement de la productivité du travail dans les branches qui produisent les objets de consommation de la classe ouvrière, il faut moins de temps pour la production des objets de consommation, leur valeur diminue et, par conséquent, diminue d’autant la valeur de la force de travail. L’ouvrier consomme la même quantité de pain, de viande, de vêtements, etc., qu’auparavant, mais la valeur de ces objets est moindre, ainsi que la valeur de la force de travail et partant la durée du temps nécessaire à la reproduction. Le temps supplémentaire augmente proportionnellement.

Par conséquent, la plus-value relative est formée par l’augmentation de la productivité du travail dans les branches produisant les moyens de subsistance de la classe ouvrière. Mais ces branches sont liées étroitement aux autres branches de production. La valeur du vêtement ne baisse pas seulement en raison de l’augmentation de la productivité du travail des ouvriers occupés à la confection de vêtements. Avec la productivité accrue du travail du tisseur, du mécanicien, du fileur, etc., baisse la valeur des vêtements — cet objet de consommation — et par conséquent aussi celle de la force de travail. On voit donc que la plus-value relative est due à l’augmentation de la productivité du travail dans les branches qui produisent les objets de consommation de la classe ouvrière et (bien que dans une mesure moins grande) dans les branches produisant les moyens de production nécessaires à la fabrication de ces objets de consommation.

La plus-value extra

L’augmentation de la productivité du travail est un procès inégal : telle entreprise accuse une augmentation, alors que dans les autres elle reste inchangée, si bien qu’un capitaliste reçoit de la plus-value extra par rapport aux autres capitalistes.

Admettons qu’une heure de travail socialement p. 93nécessaire ait pour expression un franc. En une journée de travail de 8 heures, on produit 4 unités d’une marchandise donnée et, pour chaque unité, on dépense pour 3 francs de moyens de production. La valeur d’une unité de cette marchandise aura pour expression 5 francs (moyens de production 3 francs, et nouvelle valeur 2 francs). Le temps nécessaire est de 4 heures et le temps supplémentaire d’autant. Dans ce cas, la valeur de la force de travail et la plus-value sera de 4 francs. Le degré d’exploitation (le taux de plus-value) sera de 100 %.

Supposons maintenant que dans une entreprise la productivité du travail ait doublé par rapport aux autres : alors que partout ailleurs, un ouvrier produit 4 unités de cette marchandise dans une journée de 8 heures, dans cette entreprise, un ouvrier produit 8 unités dans la même journée de travail. Quelle sera la valeur de la marchandise produite dans cette entreprise ? S’il faut, comme auparavant, 3 francs de moyens de production pour préparer une unité de cette marchandise, il est clair que la valeur de cette marchandise sera de 4 heures, 3 heures en moyens de production et 1 heure de travail nouveau. Cette valeur aura pour expression 4 francs.

Cependant, la valeur de la marchandise n’est pas déterminée par le travail individuel, mais par le travail socialement nécessaire. Aussi, bien que dans l’entreprise qui accuse une augmentation de la productivité du travail, la production d’une unité de cette marchandise demande une heure de travail, la valeur sociale d’une unité de marchandise ne sera pas de 4, mais de 5 heures : un ouvrier de cette entreprise produira en une heure de son travail la valeur sociale de 2 heures, ou 2 francs. Notre capitaliste ne vend pas la marchandise à sa valeur individuelle, mais à sa valeur sociale, c’est-à-dire à 5 francs. Il vend 40 francs 8 unités de marchandises. Il a dépensé 24 francs pour les moyens de production, 4 francs pour les salaires, soit en tout 28 francs, par conséquent la plus-value formera 12 francs et le taux de la plus-value 300 %. Ce capitaliste touche par rapport aux autres confrères, une plus-value extra de 8 francs.

Nous constatons également une diminution du travail nécessaire, une augmentation correspondante du surtravail. Certes, l’ouvrier continue de toucher 4 francs avec lesquels il achète la même quantité de moyens d’existence qu’auparavant. Mais il reproduit le montant de ces 4 francs non p. 94en 4 heures, mais en 2 heures, car, en 1 heure de son travail, il produit une valeur sociale de 2 heures. Par conséquent, dans ce cas, le temps nécessaire sera de 2 heures, le temps supplémentaire de 6 heures et le degré d’exploitation de 300 %. Il s’est produit ici une diminution du temps nécessaire bien que la valeur des moyens de subsistance de l’ouvrier et, par conséquent, celle de sa force de travail reste inchangée.

La production de la plus-value extra implique une différence entre la productivité individuelle dans une entreprise d’une branche de production donnée et la productivité sociale dans toutes les entreprises de cette branche.

Cette différence est temporaire, passagère. Elle est appelée à disparaître tôt ou tard sous la pression de la concurrence.

En effet, le capitaliste dont l’entreprise accuse une productivité plus élevée, vendra sa marchandise au-dessous de sa valeur sociale, mais au-dessus de sa valeur individuelle, mettons 4 francs 75. À ce prix, sa plus-value sera de 1 franc 25, alors que pour les autres capitalistes, elle ne sera que de 1 franc pour une unité de marchandise vendue à 5 francs. Mais ces derniers, pour conserver leurs positions sur le marché, devront également augmenter la productivité du travail des ouvriers occupés dans leurs entreprises. Et lorsqu’elle aura doublé dans toutes les entreprises de la branche donnée, un ouvrier produira en une journée de 8 heures, 8 unités de marchandises ; la valeur sociale de chacune de ces unités ne sera pas de 5, mais de 4 francs et la différence entre la valeur sociale et la valeur individuelle sera effacée en même temps que disparaîtra la plus-value extra.

Pressé par la concurrence, chaque capitaliste cherche à augmenter la productivité du travail des ouvriers de son entreprise pour obtenir de la plus-value extra. Il se créera donc inévitablement à nouveau une différence entre la productivité individuelle et la productivité sociale du travail. Tantôt l’une, tantôt l’autre des entreprises augmentera la productivité du travail au-dessus du niveau moyen. Cette différence tantôt disparaît, tantôt apparaît, et, finalement, on assiste à une augmentation générale de la productivité du travail dans toutes les entreprises et dans toutes les branches de la production, à une baisse de la valeur des moyens de subsistance et de la force de travail. On constate une diminution générale du temps nécessaire et une augmentation p. 95correspondante du temps supplémentaire ainsi que de la production de la plus-value relative. Dans sa recherche de la plus-value extra, chaque capitaliste favorise la production de la plus-value relative.

Quand un capitaliste, en accroissant la force productive du travail, fait baisser, par exemple, le prix des chemises, il ne se propose pas nécessairement de diminuer d’autant la valeur de la force de travail et, par suite, le temps de travail nécessaire ; mais il ne contribue à la hausse du taux général de la plus-value que pour la partie qui lui revient en fin de compte dans ce résultat. (K. Marx : le Capital, t. 2, p. 201.)

L’intensité et la productivité du travail

Nous avons examiné deux procédés d’augmentation du degré d’exploitation de la classe ouvrière : 1. la production de la plus-value absolue par la prolongation de la journée de travail et 2. la production de la plus-value relative par l’augmentation du surtravail au détriment du travail nécessaire. Il nous reste à examiner à quel procédé se rapporte l’intensification du travail.

En une heure, on peut dépenser plus ou moins de travail suivant le rythme, l’intensité du travail, etc. Le travail peut s’intensifier sans qu’on fasse intervenir des modifications techniques, par l’introduction des salaires aux pièces, au lieu du salaire au temps.

Si, pendant la journée de travail de 8 heures, l’ouvrier dont l’intensité de travail avait doublé produit 8 unités de marchandise au lieu de 4, la valeur de l’unité de marchandise ne baissera pas. Bien qu’il faille aujourd’hui, pour la production d’une unité de marchandise, une heure au lieu de deux heures, l’ouvrier dépense pendant une heure autant de travail qu’avant en deux heures. La masse des marchandises qu’il a produites dans sa journée de 8 heures offre désormais une valeur de 16 heures. Une heure de travail plus intense vaut deux, trois ou quatre heures d’un travail normal. C’est pourquoi on peut considérer un travail plus intense et moins long comme un travail moins intense et plus prolongé. Avec l’intensification du travail, la valeur de l’unité de marchandise reste inchangée, mais la valeur de la masse de marchandises produites par l’ouvrier dans un laps de temps déterminé s’accroît.

Il en est tout autrement lorsqu’augmente la productivité p. 96du travail. Par ce dernier terme il faut entendre une augmentation de la quantité des marchandises produites dans un même temps grâce aux perfectionnements techniques de la production. Supposons que la productivité du travail ayant doublé, un ouvrier produise dans une journée de 8 heures 8 unités de marchandise au lieu de 4. L’intensité du travail restant la même, la valeur d’une unité de marchandise diminue de moitié (nous faisons abstraction de la valeur des moyens de production), puisqu’il faut pour sa production deux fois moins de temps qu’avant et que la valeur de la masse des marchandises créée dans la journée de 8 heures reste sans changement : 8 unités de marchandises ont la même valeur que 4 auparavant.

Quelle est l’influence de l’augmentation de l’intensité du travail sur le degré d’exploitation ? L’augmentation de l’intensité du travail équivalant à la prolongation de la durée de travail avec l’ancienne intensité (8 heures de travail d’intensité double valent 16 heures de travail de l’ancienne intensité), cette augmentation implique la production de la plus-value absolue. Mais cela n’est vrai que pour les cas où l’augmentation de l’intensité n’est pas générale, mais se produit seulement dans certaines entreprises ou branches de production.

S’il y avait intensification simultanée et égale du travail dans toutes les industries, le nouveau degré d’intensité supérieure deviendrait le degré social normal et ne compterait plus comme grandeur extensive. (K. Marx : le Capital, t. 3, p. 219.)

Il n’existe pas de travail sans un certain degré d’intensité. La valeur de la marchandise est déterminée par le temps socialement nécessaire.

Nous appelons temps de travail socialement nécessaire le temps exigé pour produire une valeur d’usage quelconque dans les conditions sociales normales applicables à cette production, le travail se faisant avec la moyenne sociale d’habileté et d’intensité. (C’est Ségal qui souligne. K. Marx : le Capital, t. 1, p. 9.)

Dans le cas d’une augmentation générale de l’intensité, il se crée un autre degré moyen d’intensité et, par conséquent, le temps socialement nécessaire pour la production d’une marchandise décroît par sa répercussion sur la valeur p. 97de la marchandise, l’augmentation générale de l’intensité équivaut à l’augmentation de la productivité du travail et, pour cette raison, l’augmentation générale de l’intensité donne lieu à la production de la plus-value relative.

L’unité de la plus-value absolue et relative et leur différence

La plus-value, tant absolue que relative, c’est toujours une valeur créée par l’ouvrier en plus de la valeur de sa force de travail. De ce point de vue, il n’existe aucune différence entre la plus-value absolue et la plus-value relative. Toute la plus-value, la plus-value relative y comprise, est de la plus-value absolue en ce sens qu’elle est le résultat de la prolongation de la journée de travail au-delà du temps de travail nécessaire pendant lequel l’ouvrier reproduit la valeur de sa force de travail. Toute la plus-value, la plus-value absolue y comprise, est de la plus-value relative en ce sens que sans un degré déterminé de développement, de la productivité du travail social, aucun surtravail n’est en général possible. Si l’homme était obligé de perdre tout son temps à la production de ses moyens de subsistance, toute la journée de travail serait du temps nécessaire.

La différence entre la plus-value absolue et relative apparaît quand il s’agit des procédés d’augmentation du degré d’exploitation. Cette augmentation s’effectue soit par la prolongation de la durée du travail, soit par l’augmentation de la productivité du travail, soit par les deux procédés simultanément.

Au début du capitalisme, quand la production était basée sur le travail manuel et, partant, quand la croissance de la productivité et de l’intensité du travail était très limitée, le principal procédé d’augmentation du degré d’exploitation était la prolongation de la journée de travail. Mais lorsque, d’une part, la base technique du capitalisme est devenue la production mécanisée et que la production mécanisée a accru les possibilités de croissance de la productivité du travail et lorsque, d’autre part, s’est accentuée la lutte de la classe ouvrière pour la limitation de la journée de travail, la production de la plus-value relative est devenue la méthode principale d’augmentation du degré d’exploitation. La croissance de la productivité du travail était accompagnée de celle de son intensité.

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Le développement de la productivité du travail

À ses débuts, le capitalisme utilise la forme de technique qu’il a trouvée, c’est-à-dire la technique des petits producteurs. Mais la production capitaliste est, dès le début, une grande production. Dans un atelier travaillent plusieurs fileurs, tisseurs, etc. Ces producteurs collaborent, mais c’est une collaboration encore élémentaire, c’est la coopération simple : tous accomplissent un même travail, mais l’accomplissent en commun, ce qui communique au travail une vitesse et une allure plus vives. Tous, ils sont surveillés et stimulés par le capital.

Les ouvriers qui travaillent en commun déploient déjà, au stade de la coopération simple, une force productive beaucoup plus grande que lorsqu’ils travaillent isolément. La productivité du travail commun de cinq hommes est supérieure à la productivité de cinq ouvriers isolés. Cette nouvelle force productive, purement sociale, ne coûte rien au capitaliste, puisqu’il rétribue seulement la force de travail individuelle de chaque ouvrier.

À côté de la coopération simple apparaît la coopération développée par la division du travail à l’intérieur de chaque entreprise. Chacun des ouvriers devient un ouvrier parcellaire, chacun d’eux accomplit une seule opération nécessaire à la production d’une marchandise. La productivité du travail s’accroît, mais le travail se fait encore à la main. La production capitaliste exista longtemps sous cette forme de la manufacture. Mais, dans cette dernière, la productivité du travail, tout en augmentant avec le développement de la division du travail à l’intérieur des entreprises, s’accroît très lentement : la force physique de l’homme étant la limite de l’augmentation de la productivité.

L’apparition de machines révolutionne d’un coup la production. Au début surgit la machine-outil, qui accomplit les opérations auparavant accomplies par l’ouvrier et qui remplace plusieurs hommes. Mais la mise en mouvement de ces machines dépassait la force d’un seul ouvrier. On découvrit un moteur mécanique : la machine à vapeur qui met en mouvement plusieurs machines-outils à la fois. Au début, les machines sont fabriquées à la main, mais à la longue parurent des machines pour la construction de machines ; l’industrie des constructions mécaniques naquit. p. 99La manufacture est remplacée par la grande industrie mécanisée ; la fabrique capitaliste fait son apparition.

La lutte des ouvriers pour la limitation de la journée de travail et pour l’augmentation des salaires ainsi que la concurrence entre les capitalistes oblige ces derniers à introduire des perfectionnements toujours nouveaux. Les machines deviennent plus grandes, leur vitesse s’accroît, des machines nouvelles sont sans cesse introduites, on adopte de nouvelles matières premières, à côté du moteur à vapeur apparaissent le moteur électrique et le moteur à explosion.

Cet essor de la technique qui indique la maîtrise de l’homme sur les forces de la nature, loin de faciliter le travail de l’ouvrier, le rend plus pénible, asservit de plus en plus l’ouvrier au capital.

Dans la société capitaliste, le progrès de la technique et de la science équivaut au progrès dans l’art de pressurer l’ouvrier.

Lénine, « Un système “scientifique” pour pressurer l’ouvrier », Œuvres, tome 18, p. 619.

L’influence de la machine sur l’ouvrier

Par elle-même, la machine est un moyen de travail, à l’aide duquel l’ouvrier produit des valeurs d’usage déterminées. Mais dans la société capitaliste, la machine est une forme de l’existence du capital, un moyen de soutirer du travail non payé, d’exploiter l’ouvrier.

L’ouvrier ne domine pas les conditions de travail, il est dominé par elles. (K. Marx : le Capital, t. 3, p. 83.)

L’ouvrier devient un appendice de la machine.

La machine, appelée à faciliter le travail, le rend plus pénible. Les mouvements de l’ouvrier sont subordonnés au mouvement uniforme des machines, le travail devient monotone, sans attrait.

En même temps que le travail mécanique fatigue à l’extrême le système nerveux, il supprime le jeu varié des muscles et tue toute libre activité physique et intellectuelle. Même la facilité plus grande du travail devient un moyen de torture puisque la machine ne dispense pas l’ouvrier du travail, mais enlève à celui-ci son intérêt. (K Marx : le Capital, t. 3, p. 82.)

Un des moyens les plus importants de perfectionner les machines, c’est d’accroître la vitesse de leur mouvement, qui p. 100a pour résultat un travail plus intense dépensé pendant le même laps de temps. Le développement du machinisme conduit donc à l’accroissement de l’intensité du travail.

L’intensité du travail a subi un accroissement particulier dans les pays capitalistes à la suite de la rationalisation d’après-guerre. Voici ce qu’écrit le professeur Schlesinger au sujet des entreprises Ford en Amérique :

Les chiffres de la fluctuation de la main-d’œuvre chez Ford attestent qu’en dépit des hauts salaires l’ouvrier ne peut pas tenir longtemps à ce travail. La première étude directe de la chaîne fait une impression profonde et le spectateur, même habitué aux conditions modernes du travail, se demande involontairement comment l’ouvrier peut tenir à cette monotonie du travail. Tous les ans, Ford embauche cent mille nouveaux ouvriers et met leurs nerfs à l’épreuve par ce travail monotone qui détruit leur corps et leur esprit.

Telle, ou à peu près telle, est la situation dans toutes les entreprises capitalistes « rationalisées ».

Moyen de réduire le temps de travail, la machine devient, en régime capitaliste, un moyen de le prolonger. Elle s’use non seulement quand elle fonctionne, mais aussi quand elle reste inactive. D’où la tendance des capitalistes à prolonger la journée de travail pour réduire l’usure improductive de la machine.

La machine simplifie le travail et, pour cette raison, il devient possible d’employer des femmes et des enfants. Elle détruit la famille ouvrière. Les femmes et les enfants, la partie la plus faible, la moins organisée et la plus arriérée de la classe ouvrière, sont soumis à un dur régime d’exploitation. L’entrée des femmes et des enfants dans la production accentue la concurrence sur le marché du travail, fait baisser les salaires des ouvriers adultes. Enfin, la machine évince l’ouvrier de la production et crée ainsi le chômage. (Voyez pour le chômage le chapitre 6.)

La machine asservit l’ouvrier au capitaliste. Mais cela ne découle pas des propriétés de la machine, mais de son application par le Capital.

Ainsi la machine prise en soi raccourcit le temps de travail, facilite le travail, permet à l’homme de triompher des forces naturelles, augmente la richesse du producteur ; mais, par l’emploi capitaliste, elle prolonge la journée de travail, accroît l’intensité du travail, assujettit l’homme aux forces naturelles, appauvrit le producteur. (K. Marx : le Capital, t. 3, p. 108.)

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La machine asservit la classe ouvrière, parce qu’elle appartient aux capitalistes, parce qu’elle s’oppose à la classe ouvrière comme une force étrangère qui la domine, force du capital.

5. Le capital et la plus-value — Rapports sociaux

Les moyens de production ne sont pas un capital par eux-mêmes, pas plus que l’homme n’est en lui-même ouvrier ou capitaliste, serf ou noble.

Un nègre est un nègre. C’est seulement dans des conditions déterminées qu’il devient esclave. Une machine à filer le coton est une machine pour filer le coton. C’est seulement dans des conditions déterminées qu’elle devient du capital. Arrachée à ces conditions, elle n’est pas plus du capital que l’or n’est par lui-même de la monnaie, ou le sucre, le prix du sucre. (K. Marx : Travail salarié…, p. 38.)

Les moyens de production et le travail humain sont toujours nécessaires à la production sociale. Mais les moyens de production ne sont pas toujours un capital et le travail humain n’est pas toujours du travail salarié. Tout dépend de la forme sociale de la production. Le procès du travail est celui de la production des valeurs d’usage. Mais le capitaliste oblige l’ouvrier à produire des marchandises pour lui soutirer de la plus-value. Il ne cherche nullement à satisfaire les besoins sociaux. Peu lui importe quelles valeurs d’usage il fait produire. Il s’applique surtout à accroître la grandeur de son capital. Pour le capitaliste, la production de valeurs d’usage est la condition indispensable de la production de la plus-value, c’est, pour ainsi dire, un mal inévitable.

L’esclavage salarié

Dans la société capitaliste, l’ouvrier est, du point de vue formel, libre et jouit des mêmes droits que le capitaliste. Il vend de bon gré, en apparence, sa force de travail. Mais en réalité, c’est un esclave salarié.

L’ouvrier salarié n’est autorisé à travailler pour sa propre existence, autrement dit à exister, que s’il travaille gratuitement un certain temps pour les capitalistes et aussi pour ceux qui, avec ces p. 102derniers, vivent de la plus-value ; tout le système de la production capitaliste vise à prolonger ce travail gratuit par l’extension de la journée de travail ou par le développement de la productivité ou par une plus grande tension de la force de travail, etc. ; le système du travail salarié est donc bien un système d’esclavage et, en vérité, un esclavage d’autant plus dur que se développent des forces sociales productives du travail, quel que soit le salaire, bon ou mauvais, que reçoive l’ouvrier. (K. Marx et F. Engels : Critiques des programmes de Gotha et d’Erfurt, p. 39.)

L’esclave appartient à son maître. L’ouvrier n’appartient pas au capitaliste. Il ne vend pas sa force de travail à perpétuité, mais pour un temps déterminé. Il a la « liberté » de choisir le capitaliste qui l’exploitera, mais il est voué à la servitude salariée.

C’étaient des chaînes qui attachaient l’esclave romain à son maître ; ce sont des fils invisibles qui relient le salarié au patron. L’apparence de l’indépendance n’est maintenue que par le changement perpétuel des patrons individuels et par une fiction juridique. (K. Marx : le Capital, t. 4, p. 21.)

L’esclavage salarié ne se distingue que par la forme de l’esclavage antique. L’esclave ne touche pas de salaire. La nourriture qu’il reçoit est aussi peu la rémunération de son labeur que le fourrage du cheval. L’ouvrier salarié reçoit ses moyens de subsistance sous forme de salaire, prix de la force de travail que l’ouvrier, maître « de cette singulière marchandise », vend « librement » au capitaliste. Si le maître d’esclaves cherche à conserver la force de travail de l’esclave, comme il se soucie de son cheval, le capitaliste abandonne ce soin à l’ouvrier. Mais au fond, malgré la différence de forme, l’un comme l’autre donnent aux producteurs qu’ils exploitent les moyens de subsistance nécessaires pour continuer leur exploitation.

L’esclavage et le salariat ne se distinguent, en tant que formes sociales économiques, que par le mode suivant lequel le travail supplémentaire est extorqué au producteur direct, à l’ouvrier. (K. Marx : le Capital, t. 2, p. 59.

) Le capital et la plus-value ne sont qu’un rapport social déterminé, dissimulé sous la forme matérielle du capital et de la liberté juridique de l’ouvrier.

p. 103

Le capital domine le prolétariat

Dans le procès de la production, la force de travail appartient, non à l’ouvrier, mais au capitaliste. C’est le capital qui réunit les ouvriers, c’est lui qui en fait une force productive sociale. C’est pourquoi la force productive du travail social apparaît comme celle du capital. Dans le procès de production, l’ouvrier n’appartient pas à lui-même, mais au capitaliste. Le travail social est placé sous le commandement du capital qui s’accentue avec le développement de la grande industrie mécanisée.

Revêtant la forme de capital, les moyens de production, qui, par eux-mêmes, ne sont qu’une force de la nature entre les mains de l’ouvrier, deviennent une force qui s’oppose à l’ouvrier et le domine. Cette force ne provient pas des moyens de production eux-mêmes, mais de la domination de la bourgeoisie sur la production sociale, de la subordination du producteur ouvrier au propriétaire capitaliste.

Les moyens de production, c’est du travail passé ; c’est du travail mort par rapport au travail vivant de l’ouvrier. Dans la société capitaliste, ce travail mort domine le travail vivant.

Ce n’est que la domination du travail accumulé passé, matérialisé, sur le travail immédiat vivant, qui transforme le travail accumulé en capital. Ce qui caractérise le capital, ce n’est pas le travail accumulé qui sert de moyen au travail vivant pour faire une nouvelle production, mais le travail vivant qui sert de moyen au travail accumulé pour maintenir et accroître la valeur d’échange de celui-ci. (K. Marx : Travail salarié…, p. 41.)

Le capital remplit son rôle d’autant mieux qu’il soutire à l’ouvrier davantage de travail vivant. Pour le capital, l’ouvrier n’est qu’une source où il puise ce travail vivant pour le convertir en capital. Le capital développe les forces productives, mais il les développe de telle façon qu’il gaspille et détruit la base fondamentale de la société : la force de travail. Le développement des forces productives par la destruction de la force de travail découle de la contradiction fondamentale du capitalisme, entre la production sociale et l’appropriation capitaliste.

p. 104

Le capital — rapport social matérialisé

L’exploitation capitaliste ne se manifeste pas ouvertement : elle est dissimulée sous forme d’objets, sous la forme d’argent, des moyens de production, de la marchandise. Et de même que, pour l’économiste bourgeois, la valeur est la propriété naturelle et éternelle de la marchandise (le fétichisme de la marchandise), de même le capital n’est pas pour lui un rapport social d’exploitation, dissimulé par des objets, mais une propriété inhérente de toute éternité à cet objet. Le caractère fétiche de la marchandise donne un caractère fétiche au capital. Voici un exemple. Un économiste bourgeois anglais, Torrens, écrivait en 1836 :

Dans la première pierre que le sauvage lance sur le gibier qu’il poursuit, dans le premier bâton qu’il saisit pour abattre les fruits qu’il ne peut atteindre avec la main, nous voyons l’appropriation d’un objet en vue d’en acquérir un autre et nous découvrons ainsi « l’origine » du capital. (Cité par K. Marx : le Capital, t. 2, p. 14.)

L’économiste bourgeois ne voit pas et n’a pas intérêt à voir que les moyens de production ne deviennent du capital que dans des conditions sociales déterminées. Il cherche à faire passer pour capital tout moyen de production pour faire accepter le capital et, partant, l’exploitation capitaliste, comme un phénomène naturel et éternel, condition d’existence de la société humaine. L’économie politique bourgeoise s’efforce de perpétuer le capitalisme.

Cent années se sont écoulées depuis la « découverte » de Torrens et en 1929, un professeur d’économie politique, le social-démocrate allemand Nœlting, écrivait :

Servir de moyen auxiliaire pour faciliter le travail, telle est la destination du capital. Sa forme primaire ce sont les armes primitives à l’aide desquelles le sauvage se procure les objets naturels et les travaille. (P. Nœlting : Introduction à la théorie économique, p. 48, édition allemande.)

Les théoriciens bourgeois et social-démocrates proclament que le capital est, en général, un moyen de production. Mais comment expliquent-ils la plus-value ?

p. 105

6. Les théories bourgeoises et social-démocrates

La plus-value produite par la classe ouvrière ne reste pas tout entière entre les mains des capitalistes exploitant directement les ouvriers dans le procès de production : une partie de cette plus-value passe aux commerçants sous forme de profit commercial, une autre passe au banquier sous forme d’intérêts, une autre va dans la poche des propriétaires fonciers sous forme de rente foncière et le reste constitue le profit de l’industriel. La plus-value se divise en plusieurs parties et affecte plusieurs formes : profit (industriel et commercial), intérêts et rentes.

Ces formes particulières de la plus-value dissimulent le fait que le profit, la rente foncière et l’intérêt ne sont que des parties de la plus-value. Le profit industriel étant empoché par l’industriel, le profit commercial par le commerçant, les intérêts par le banquier, la rente par le propriétaire foncier, on a l’impression que le profit industriel provient des moyens de production, le profit commercial de la circulation des marchandises, les intérêts de l’argent et la rente de la terre et que le travail crée seulement le salaire.

La théorie des trois sources du revenu

Dans toute la littérature économique bourgeoise domine, sous une forme ou sous une autre, la théorie dite des trois sources du revenu. D’après cette théorie, la valeur des marchandises est constituée par la coopération du travail, du capital et de la nature. Chacun de ces facteurs rend, au cours du procès de production, « un service productif » que les deux autres facteurs ne peuvent rendre. Chacun d’eux est indispensable à la production. Aussi, chacun d’eux reçoit-il sa part du produit créé par l’action conjuguée de ces trois facteurs. L’ouvrier touche pour son travail le salaire, le capitaliste encaisse pour les « services » de son capital le profit et le propriétaire foncier reçoit la rente pour les « services » rendus par sa terre. Telle est l’explication des revenus des différentes classes qui prédomine dans l’économie politique bourgeoise.

Les économistes bourgeois s’évertuent à faire croire que le revenu du capitaliste ne provient pas du travail de l’ouvrier. Ils attribuent aux moyens de production la force p. 106mirifique de créer de la valeur. Mais si le profit et la rente n’ont rien de commun avec le travail de l’ouvrier, s’ils proviennent des moyens de production et de la terre, il faudra conclure que le salaire est la rétribution complète du travail, que i’ouvrier est entièrement payé et qu’il n’est pas exploité. C’est ce que tendent à établir les économistes bourgeois par leur théorie des trois facteurs de la production qu’ils font passer pour trois sources indépendantes du revenu.

Les économistes social-démocrates partagent cette théorie. Ainsi, un des théoriciens de la social-démocratie allemande, Braunthal, écrit :

Seul celui qui participe directement au procès de production dans le sens étroit du mot, l’ouvrier ou le propriétaire des moyens de production, ou le propriétaire foncier, touche le revenu primaire.

On voit donc que d’après Braunthal, le capitaliste participe au processus de la production et que son revenu n’est pas un revenu dérivé, c’est-à-dire provenant du travail de l’ouvrier, mais un revenu primaire, ayant une source indépendante, les moyens de production appartenant au capitaliste.

La théorie de l’harmonie des classes

La théorie des trois sources du revenu prêche l’harmonie des classes. Si le profit ne vient pas de l’exploitation de l’ouvrier, mais des moyens de production, capitaliste, propriétaire foncier et ouvrier ont un intérêt commun, à savoir accroître au maximum la production, puisque plus la production sera abondante, plus sera grande la part de chacun. Et Braunthal invite les ouvriers à produire le plus possible.

On ne saurait jamais répartir plus qu’il n’a été produit. Plus on produira, plus il sera réparti. C’est pourquoi l’ouvrier est indéniablement intéressé à l’accroissement maximum de la production.

Comme en réalité il n’y a que l’ouvrier qui rend « les services productifs », l’appel de Braunthal n’est rien d’autre qu’un appel aux ouvriers pour qu’ils produisent le plus possible pour les… capitalistes.

La théorie des trois sources du revenu ne nie pas la lutte entre les ouvriers, les capitalistes et les propriétaires fonciers, mais elle considère cette lutte comme ayant pour p. 107objet la répartition du produit. Cette lutte implique une communauté d’intérêts. Pour obtenir le plus possible, chacun doit s’évertuer à produire le maximum « pour le bien commun ». Ainsi, les rapports de classe sont ramenés aux rapports de répartition. Le même Braunthal écrit :

La lutte de classe acharnée qui se déroule dans la société actuelle est, avant tout, une lutte pour la répartition du produit social, et ce n’est qu’après que viennent les problèmes relatifs à l’organisation de l’économie.

En d’autres termes, la lutte de classe entre la bourgeoisie et le prolétariat ne concerne ni l’organisation de l’économie sociale ni la question de savoir quelle classe doit gérer cette économie ; ce seraient là des questions secondaires. Le principal, c’est comment répartir le produit social, dans le cadre du régime capitaliste.

D’après cette conception, on peut concevoir en régime capitaliste une répartition de la production équitable pour la classe ouvrière ; il est inutile, par conséquent, d’abolir le capitalisme.

L’importance de la théorie marxiste de la plus-value

Marx a démasqué la légende des trois sources indépendantes du revenu. Il montre que les revenus de tous les exploiteurs, quelle qu’en soit la répartition, n’ont qu’une source : la plus-value. Dans une lettre à Engels, du 24 août 1867, Marx écrit :

Ce qu’il y a de meilleur dans mon livre, c’est… que la plus-value est traitée séparément de ses formes particulières, telles que le profit, l’intérêt, la rente foncière, etc. (K. Marx et F. Engels : Correspondance, tome 9, p. 193.)

Il a ainsi mis en lumière tout l’abîme qui existe entre le prolétariat et l’ensemble des exploiteurs, il a mis à jour dans toute sa nudité la contradiction fondamentale du capitalisme.

Marx a montré que l’exploitation de la classe ouvrière a lieu au cours du procès de production, que les rapports entre la classe ouvrière et la bourgeoisie sont des rapports de production. L’appropriation de la plus-value, que les théoriciens bourgeois et social-démocrates qualifient de p. 108« répartition », découle de ces rapports de production. On ne saurait donc modifier radicalement la répartition sans transformer le régime social de production. Pour supprimer la répartition capitaliste, il faut supprimer la propriété capitaliste des moyens de production et en faire la propriété collective. Mais cela veut dire que l’exploitation ne peut être abolie par la voie des réformes, mais par la voie révolutionnaire. Voilà pourquoi Lénine a dit que…

La théorie de la plus-value constitue la pierre angulaire de la théorie économique de Marx.

Lénine, « Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme », Œuvres, tome 19, p. 16.

7. Les rapports de production en U.R.S.S.

Marx a montré que le capital et la plus-value sont des phénomènes historiques passagers. L’économie socialiste de l’U.R.S.S. fournit la confirmation pratique de cette vérité.

Quelle est la différence essentielle entre les rapports de production socialistes en U.R.S.S. et ceux des pays capitalistes ?

L’abolition de l’esclavage salarié

En régime capitaliste, le prolétariat est une classe d’ouvriers salariés, privés des moyens de production. Or, en U.R.S.S., les moyens de production appartiennent au prolétariat dans la personne de son État. La classe ouvrière possède donc non seulement sa force de travail, mais aussi les moyens de production. La force de travail n’est plus une marchandise. En apparence, il semble qu’en U.R.S.S. aussi l’ouvrier vend sa force de travail : il entre comme salarié dans les entreprises de l’État, touche des salaires, etc. Mais à qui vend-il sa force de travail ? En régime capitaliste, il la vend à un capitaliste. En U.R.S.S., la classe ouvrière dans son ensemble « vend » sa force de travail non à une tierce personne, mais à elle-même. Mais cette vente par chaque ouvrier individuel, de sa force de travail à son propre État, n’est pas une vente au sens propre du mot. C’est la forme de la participation de chaque ouvrier au travail social et au produit du travail. La différence essentielle entre le socialisme et le capitalisme consiste précisément dans la propriété des moyens de production.

p. 109

Le mode de production capitaliste, par exemple, consiste en ceci que les conditions matérielles de la production sont attribuées aux non-travailleurs sous forme de propriété capitaliste et de propriété foncière, tandis que la masse ne possède que les conditions personnelles de la production : la force de travail.

En régime socialiste, « les conditions matérielles de la production formeront la propriété collective des travailleurs eux-mêmes ». (K. Marx et F. Engels : Critiques des programmes…, p. 25.)

Ce principe socialiste de la propriété collective est réalisé de la façon la plus conséquente dans nos entreprises d’État, c’est-à-dire que chaque entreprise appartient directement non aux ouvriers qui sont occupés dans celle-ci, mais à la classe ouvrière dans son ensemble, dans la personne de son État. En ce qui concerne les kolkhoz, seule la partie la plus importante des moyens de production (la terre, les tracteurs) appartient à l’État ; les autres moyens de production appartiennent à chaque kolkhoz séparément. C’est pourquoi les kolkhoz représentent une forme de rapports socialistes moins développée que les entreprises d’État qui sont des entreprises de type socialiste conséquent. Mais les uns et les autres sont des entreprises socialistes dans lesquelles il n’y a pas de propriété privée des moyens de production, dans lesquelles il n’y a pas deux classes — des exploiteurs et des exploités, dans lesquelles il n’y a pas d’exploitation.

Le trotskisme nie le caractère socialiste des entreprises soviétiques d’État et des kolkhoz. Au point de vue de l’opposition zinoviévo-trotskiste, nos entreprises sont des entreprises capitalistes d’État, car il existe encore l’argent, le salaire, etc. Et le fait que les capitalistes ont été expropriés par l’État prolétarien, que les moyens de production ont passé dans les mains de la classe ouvrière, c’est-à-dire le principal caractère qui distingue nos entreprises des entreprises capitalistes, ce fait est ignoré par le trotskisme. Cela ne fait que souligner une fois de plus le caractère entièrement contre-révolutionnaire de la « théorie » zinoviévo-trotskiste. En effet, si après l’expropriation des capitalistes, les entreprises confisquées par l’État ouvrier continuent à rester des entreprises capitalistes, il n’y a pas de raison en général de faire la révolution et d’exproprier les capitalistes. Cette appréciation trotskiste de nos entreprises correspond pleinement à la théorie trotskiste contre-révolutionnaire de l’impossibilité de la construction du socialisme en U.R.S.S.

Le caractère socialiste de nos entreprises d’État p. 110s’exprime non seulement dans le fait que leur base c’est la propriété socialiste, mais aussi dans le changement radical de tous les rapports par comparaison avec le régime capitaliste. Les moyens de production ne sont plus l’incarnation du capital dominant l’ouvrier. Ils sont subordonnés à la classe ouvrière et servent à édifier le socialisme et à augmenter le bien-être des masses. Ils représentent du

… travail accumulé qui sert de moyen au travail vivant pour faire une nouvelle production. (K. Marx : Travail salarié…, p. 41.)

Le développement de la production n’est plus subordonné au principe de la concurrence et du profit capitaliste, mais est dirigé conformément à un plan d’ensemble en vue de l’amélioration systématique des conditions matérielles et culturelles des travailleurs. (J. Staline : Deux Bilans, p. 50.)

La plus-value est supprimée. Tout le travail des ouvriers sert à construire la société socialiste. Une partie du produit social est employée pour la consommation immédiate, l’autre pour l’accumulation socialiste. Ce produit accumulé forme la propriété collective de la classe ouvrière personnifiée par son État. Elle n’est pas appropriée par une autre classe. Elle n’est donc pas de la plus-value.

Les rapports de production socialistes donnent lieu à une autre attitude de l’ouvrier à l’égard de l’État.

Tandis qu’en régime capitaliste le travail salarié est une forme d’esclavage, en U.R.S.S. le travail est accompli pour soi-même, libre. Le travail libre, cela ne veut pas dire que l’ouvrier est libre de travailler ou de ne pas travailler. Le travail a toujours été et sera de tout temps la condition fondamentale de l’existence de l’homme. La liberté de travail consiste en ce qu’il est accompli pour soi-même, pour sa propre classe, et non pour des parasites. C’est pourquoi il existe en U.R.S.S. une autre attitude à l’égard du travail que dans les pays capitalistes. En régime capitaliste,

… La classe ouvrière est une classe exploitée, travaillant non pour son propre compte, mais pour une autre classe, pour celle des exploiteurs.

En U. R. S. S., la classe ouvrière est maîtresse du pays, elle travaille pour son propre compte au lieu de travailler pour les capitalistes. (J. Staline : Deux Bilans, p. 50-51. Bureau d’éditions, Paris, 1930.)

Le plus remarquable dans l’émulation c’est qu’elle révolutionne les idées des gens sur le travail, qu’elle le transforme, alors qu’il était naguère une charge lourde et pénible, en une question d’honneur, de gloire, de vaillance et d’héroïsme. (J. Staline : Deux Bilans, p. 46.)

p. 111

Cette attitude socialiste des grandes masses des ouvriers et des travailleurs à l’égard de leur travail, attitude qui se développe de plus en plus chez nous, le processus de liquidation des survivances du capitalisme dans l’économie et dans la conscience des hommes, processus qui se produit devant nos yeux, tout cela est la source de la croissance rapide des forces productives et de l’essor du niveau matériel et culturel des travailleurs, au contraire de ce qui se passe dans le régime capitaliste, où la croissance des forces productives, non seulement n’améliore pas, mais rend encore plus mauvaise la situation de l’ouvrier.

Nous avons envisagé ci-dessus l’influence sur l’ouvrier du développement du machinisme en régime capitaliste. Examinons maintenant quel est le rapport entre la machine et l’ouvrier chez nous, en U.R.S.S.

L’ouvrier et la technique

… la machinerie en soi raccourcit le temps de travail alors qu'elle prolonge la journée de travail dans son utilisation capitaliste, …

Marx, Le Capital, Livre I, P.U.F., Paris, 2009, p. 495.

En U.R.S.S., les machines ne sont pas employées comme en régime capitaliste, et, par conséquent, la tendance essentielle en U.R.S.S. n’est pas la prolongation de la journée de travail, mais sa limitation. On a aboli les classes parasitaires qui s’appropriaient le fruit du travail des ouvriers. On attire à la production toute la population apte au travail.

À intensité et force productive du travail données, la partie de la journée de travail socialement nécessaire à la production matérielle est d’autant plus courte, et donc la partie de temps conquise pour des occupations libres, spirituelles et sociales des individus est d’autant plus grande que le travail est plus uniformément réparti entre tous les membres de la société en mesure de travailler et qu’il est moins possible qu'une couche de la société se défasse de la nécessité naturelle du travail pour en accabler une autre.

Marx, Le Capital, Livre I, P.U.F., Paris, 2009, p. 593.

En développant les forces productives sur la base de l’économie socialiste, ayant adopté la journée de 7 heures, on prépare en U.R.S.S. les conditions pour passer à la journée de 6 heures.

en soi elle [la machinerie] soulage le travail alors qu’elle accroît son intensité dans son utilisation capitaliste…

Marx, Le Capital, Livre I, P.U.F., Paris, 2009, p. 495.
p. 112

La large mécanisation et l’électrification de la production tendent à faciliter le travail. L’intensification du travail, elle, ne dépasse pas les limites normales et se trouve compensée par la réduction de la journée de travail et par les mesures relatives à la protection du travail. Ultérieurement, lorsque la nouvelle base technique de toute l’économie de l’U.R.S.S. sera achevée, on passera à la production mécanisée sur une vaste échelle et le travail sera ramené à la surveillance et au contrôle des machines.

elle [la machinerie] est en soi une victoire de l'homme sur les forces naturelles, alors que dans son utilisation capitaliste elle asservit l'homme par l'intermédiaire des forces naturelles…

Idem.

En régime capitaliste,

Même l'allègement du travail se transforme en moyen de torture, dans la mesure où la machine ne libère pas l’ouvrier du travail, mais ôte au travail son contenu.

Marx, Le Capital, Livre I, P.U.F., Paris, 2009, p. 474.

En régime capitaliste, l’ouvrier est un appendice de la machine, non seulement au sens économique, mais aussi au sens technique. En U.R.S.S., la classe ouvrière n’est pas seulement économiquement maîtresse de la production, elle est en voie de la maîtriser aussi techniquement, si bien que dans le procès même de la production, les ouvriers développent leurs capacités créatrices. Grâce à l’émulation socialiste, grâce à l’enseignement technique, l’ouvrier s’assimile la technique et devient maître des forces naturelles. L’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel s’efface peu à peu.

… en soi elle [la machinerie] augmente la richesse du producteur, alors qu'elle l'appauvrit dans son utilisation capitaliste, …

Marx, Le Capital, Livre I, P.U.F., Paris, 2009, p. 495.

En U.R.S.S., la machine constitue la propriété collective de l’ensemble de la classe ouvrière. À l’encontre de ce qui se passe dans le régime capitaliste, elle « accroît la richesse du producteur », c’est-à-dire qu’elle est un moyen d’augmenter le bien-être des masses travailleuses.

La contradiction fondamentale du capitalisme, entre la production sociale et l’appropriation capitaliste privée, p. 113a pour effet qu’en régime capitaliste, le développement des forces productives est suivi du gaspillage de la force productive essentielle, de la force de travail. Cette contradiction étant supprimée en U.R.S.S., le développement des forces productives signifie la croissance de la force de travail et du bien-être de la classe ouvrière.

Dans les pays bourgeois, le capitaliste ne songe qu’à augmenter sa fortune, son capital, qu’à tirer le maximum de plus-value en augmentant l’intensité ou la productivité du travail de ses ouvriers, sans s’inquiéter de leur bien-être et même de leur existence.

Dans l’Union soviétique, au contraire, dans les conditions de la dictature du prolétariat, on proclame que

De tous les capitaux précieux existant dans le monde, le plus précieux et le plus décisif, ce sont les hommes, les cadres. (J. Staline : l’Homme, le capital le plus précieux. Bureau d’éditions, Paris, 1935, p. 12.)

Table of contents

Date: 2008-2014