Dominique Meeùs
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Chapitre 8
Le développement capitaliste de l’agriculture

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1. La propriété privée du sol comme facteur freinant
le développement de l’agriculture sous le capitalisme

D’une part, le capitalisme développe les forces productives de la société et de l’autre, il freine leur développement. Nous avons déjà vu cela en étudiant la loi de la baisse du taux moyen du profit et nous le montrerons, d’une façon encore plus détaillée, dans les chapitres suivants. Mais c’est surtout en agriculture que le régime capitaliste freine le développement des forces productives. Le retard de l’agriculture sur l’industrie, l’opposition grandissante entre la ville et la campagne sont tout à fait inévitables en régime capitaliste. La raison essentielle en est la propriété privée du sol.

La propriété privée du sol empêche le locataire capitaliste d’engager plus de capital dans l’agriculture. Elle engendre la rente absolue, en empêchant la plus-value créée dans l’agriculture de participer à la formation du taux moyen du profit. Elle réduit donc le taux moyen du profit, ralentit l’accumulation du capital, fait monter les prix des matières premières agricoles, nécessaires à l’industrie et des moyens d’existence de la classe ouvrière.

Le prix de la terre

La propriété privée du sol détache d’une application productive des capitaux énormes lors de l’achat de terrains. La terre, comme telle, n’a pas de valeur, n’étant pas le produit du travail. Cependant, dans la société capitaliste, elle est une marchandise, elle s’achète et elle se vend. Ne possédant pas de valeur, la terre a pourtant un prix ; tel terrain se vend et s’achète à tel ou tel prix. Or, le prix de toutes les p. 196marchandises est déterminé par la valeur. Par quoi est déterminé le prix de la terre, qui n’a point de valeur ?

Si un terrain donné rapporte annuellement 100 francs de rente, le propriétaire de ce terrain, en le vendant, devra toucher une somme d’argent qui, placée dans une banque, donnera annuellement un revenu de 100 francs. Si la banque paye un taux d’intérêt de 5 %, le propriétaire du terrain vendra ce dernier pour 2 000 francs, car 2 000 francs avec un intérêt de 5 % rapportent 100 francs par an. Le prix de la terre, dans le cas donné, est 2 000 francs. Le prix de la terre c’est la rente capitalisée, c’est-à-dire la rente convertie en intérêt, en revenu d’un capital de prêt d’une grandeur déterminée. Lors de la vente du terrain, le propriétaire cède à l’acheteur le droit à la rente. Il touche pour cela un tribut qui lui permet de recevoir à l’avenir un revenu sous la forme d’intérêt.

Lorsque le capitaliste achète le terrain, la somme d’argent qu’il a payée n’est pas une application productive du capital. Il pourrait organiser la production sur un terrain loué aussi bien que sur un terrain acheté. S’il n’avait pas dépensé un capital-argent pour l’achat du terrain, il aurait pu acheter plus de moyens de production et de force de travail, améliorer les procédés de culture, etc.

C’est pourquoi la dépense de capital argent pour l’achat de la terre n’est pas un placement de capital agricole. Elle est en contradiction avec le mode capitaliste de production. (K. Marx : le Capital, t. 14, p. 100-101.)

Avec le développement du capitalisme, le prix de la terre ne tombe pas, mais augmente. Cet accroissement du prix de la terre est provoqué par deux causes. La première, c’est la croissance de la rente. La rente augmente parce que, avec le développement du capitalisme, la demande de terre grandit et qu’il se produit de nouveaux investissements de capitaux dans l’agriculture. Mais l’accroissement de la rente signifie l’augmentation du prix de la terre. Si dans l’exemple cité la rente est non de 100, mais de 200 francs, il faudra un capital de 4 000 francs pour obtenir un revenu annuel de 200 francs au taux de 5 %.

La deuxième cause de l’accroissement du prix de la terre c’est la baisse du taux d’intérêt. Ce dernier est au-dessous du taux moyen du profit. C’est pourquoi, avec la baisse du taux moyen du profit, diminue aussi le taux d’intérêt. La p. 197rente étant de 100 francs et le taux d’intérêt de 5 %, le prix de la terre sera de 2 000 francs. Avec une rente de 100 francs et un taux d’intérêt de 4 %, le prix de la terre sera de 2 500 francs. Pour une rente de 200 francs et un taux d’intérêt de 4 %, le prix de la terre devra atteindre 5 000 francs. La croissance de la rente et la baisse simultanée du taux d’intérêt accélèrent l’augmentation des prix de la terre.

La propriété privée du sol détourne donc de plus en plus de capitaux de leur application productive. Plus le capitalisme se développe, plus la propriété privée du sol devient un obstacle au développement des forces productives de l’agriculture.

La séparation de la production agricole d’avec la propriété foncière

L’existence et le développement du capitalisme (et même un développement beaucoup plus rapide) sont possibles sans la propriété privée du sol. Cela est prouvé par le fait même qu’avec le développement du capitalisme, la production agricole se sépare de plus en plus de la propriété privée du sol. Cette séparation se manifeste sous deux formes : la croissance de la location de la terre et celle de la dette hypothécaire à long terme.

Dans l’affermage, le capitaliste conduit son exploitation sur une terre qui ne lui appartient pas. La production agricole sur des terres affermées s’accroît dans tous les pays. Ainsi, en Grande-Bretagne — pays où le développement de l’agriculture capitaliste est le plus ancien — 15,3 % seulement de l’ensemble de la superficie agricole étaient cultivés en 1887 par les propriétaires fonciers eux-mêmes, 84,7 % l’étaient par les affermataires. En 1912, 89,1 % de la superficie étaient cultivés par des affermataires. Aux États-Unis — pays où le capitalisme est relativement jeune — la terre affermée formait en 1880, 25,6 % de l’ensemble de la surface cultivée et en 1925 déjà 47,4 %. Cette croissance de l’affermage n’est rien d’autre que la séparation grandissante de la production agricole d’avec la propriété foncière, et signifie que le capitalisme peut de plus en plus se passer de la propriété privée du sol.

La deuxième forme de la séparation de la terre comme moyen de production d’avec la propriété foncière est la croissance des dettes hypothécaires. En achetant de la terre, p. 198l’acheteur reçoit d’habitude de la banque un prêt à long terme sous l’hypothèque de la terre achetée. Le nouveau propriétaire touche la rente sur laquelle il verse à la banque l’intérêt pour l’argent emprunté. Si bien que dans le cas de l’hypothèque, l’intérêt payé à la banque n’est rien d’autre que la rente. La terre est hypothéquée non seulement lors de l’achat, mais en général chaque fois que le propriétaire foncier a besoin d’argent. Cette opération est fort avantageuse aux banques agricoles ou de crédit hypothécaire non seulement parce qu’elles touchent la rente sous forme d’intérêt, mais aussi parce qu’en cas d’insolvabilité du débiteur, la terre devient la propriété de la banque. Et comme d’autre part le prix de la terre monte, la revente de ces terrains apporte à ces banques des profits importants.

Les terres hypothéquées restent formellement la propriété de leur propriétaire officiel, mais pratiquement elles appartiennent à la banque. Car la propriété de la terre c’est le droit à la rente. Or, la terre étant hypothéquée, le propriétaire est obligé de verser la rente à la banque sous forme d’intérêt.

Le mode capitaliste de production a surtout eu le résultat… d’établir une distinction très nette entre la terre, condition de travail et la propriété foncière ou le propriétaire foncier pour lequel la terre ne représentait en somme qu’une contribution déterminée que son monopole lui permettait de réclamer du capitalisme industriel — l’affermataire. (K. Marx : le Capital, t. 13, p. 9-10.)

Le capitalisme et la nationalisation du sol

Les propriétaires fonciers (il s’agit ici des gros propriétaires fonciers) sont des exploiteurs. Mais parmi les exploiteurs ils forment un groupe à part, opposé à la bourgeoisie. La propriété foncière n’est pas la condition nécessaire de l’existence du capitalisme. La classe des propriétaires fonciers est un reste de la féodalité au sein du capitalisme.

Dans le mode capitaliste de production, le capitaliste est l’agent non seulement nécessaire mais absolu de la production. Le propriétaire foncier y est complètement inutile. Tout ce qu’il faut c’est que la terre ne soit pas la propriété commune, qu’elle s’oppose à l’ouvrier comme quelque chose qui ne lui appartient pas. Il en est ainsi quand elle est la propriété publique et que l’État touche lui-même la rente foncière. Le propriétaire foncier, agent tellement essentiel de la production dans l’antiquité et le moyen âge, est superflu dans la production industrielle. (K. Marx : Histoire des doctrines économiques, tome 3, p. 250.)

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Avec le passage de la terre entre les mains de l’État bourgeois, c’est-à-dire lors de la nationalisation bourgeoise du sol, on pourrait abolir la rente absolue qui est le résultat du monopole de la propriété privée du sol. La rente différentielle subsisterait dans ce cas, car elle est le résultat non de la propriété foncière privée, mais d’un autre genre de monopole, à savoir le monopole de l’économie capitaliste sur la terre, monopole qui découle de l’étendue limitée de la terre et de ses meilleurs lots. Si l’on pouvait produire de la terre, le profit supplémentaire dans l’agriculture aurait le même caractère inconstant que dans l’industrie et ne se transformerait pas en rente différentielle. L’étendue limitée de la terre aboutit au fait que, parmi les capitalistes qui investissent leurs capitaux dans l’agriculture, les uns sont dans des conditions plus avantageuses que les autres. Ce monopole de l’économie capitaliste sur la terre, qui engendre la rente différentielle, de même que la rente différentielle elle-même, ne peuvent pas être supprimés par le passage de la terre dans les mains de l’État bourgeois. Avec la nationalisation bourgeoise de la terre, la rente différentielle subsisterait, mais ce serait l’État qui l’encaisserait. Bien que la nationalisation du sol par l’État bourgeois aurait pour effet d’accélérer le développement du capitalisme, la bourgeoisie ne peut pas la réaliser pratiquement pour deux raisons.

D’abord, l’abolition de la propriété privée du sol en régime capitaliste serait un coup porté à la propriété privée en général.

S’attaquer à une forme quelconque de propriété, ce serait les menacer toutes. (K. Marx : Histoire des doctrines économiques, tome 3, p. 250)

Le coup porté à la propriété foncière faciliterait des coups ultérieurs inévitables à la propriété en général. (V. I. Lénine : Œuvres complètes, tome 7, p. 223.)

En second lieu, à mesure du développement du capitalisme, le bourgeois lui-même est du reste devenu propriétaire foncier.

D’une part, la bourgeoisie achète de plus en plus de terre, et, d’autre part, la terre qui n’appartient pas à la bourgeoisie, de plus en plus hypothéquée, devient pratiquement la propriété des banques capitalistes.

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Au fur et à mesure de l’aggravation des contradictions entre la bourgeoisie et le prolétariat qui lutte pour l’abolition de la propriété privée en général, les intérêts de la bourgeoisie et des gros propriétaires fonciers se rapprochent et s’interpénètrent de plus en plus. La bourgeoisie maintient la propriété privée du sol qui entrave le développement du capitalisme. Ce dernier devient un facteur qui freine la croissance des forces productives de la société.

Dans de pareilles conditions, la propriété privée du sol ne peut être supprimée que par la révolution : dans certains pays, par la révolution bourgeoise démocratique se transformant en révolution socialiste, dans d’autres, dans les pays capitalistes plus avancés, par la révolution prolétarienne. La nationalisation de la terre par l’État prolétarien ouvre la voie non au développement libre du capitalisme, mais, au contraire, est le commencement de la liquidation du capitalisme et représente une des bases les plus importantes de la construction du socialisme et du développement rapide des forces productives sociales.

En U. R. S. S., la nationalisation du sol a aboli d’un coup la propriété privée du sol et la rente foncière. C’est là l’une des raisons les plus importantes du développement rapide de l’agriculture, l’une des plus importantes conditions de la rapide croissance des formes socialistes de l’agriculture.

2. La grande et la petite production dans l’agriculture

Les lois fondamentales du développement du capitalisme agissent dans l’agriculture comme dans l’industrie : la production y est de plus en plus concentrée, la petite production est évincée par la grande, les petits producteurs individuels sont de plus en plus ruinés.

Lorsque, à la fin du siècle passé, le réformisme a procédé à la révision de la théorie marxiste de la concentration du capital, il invoquait principalement le maintien de la petite agriculture paysanne. Il affirmait que les conditions naturelles de l’agriculture limitent le développement de la grande production, que la grande production agricole n’offre pas d’avantages sur la petite et que cette dernière, loin de dépérir, évince la grande production. Le point de vue sur la question du sort de la petite production dans l’agriculture est devenu le point de vue officiel de la 2e Internationale.

La question de savoir si les lois du développement du p. 201capitalisme dans l’industrie s’appliquent à l’agriculture est d’une portée énorme pour définir les tâches de la lutte de classe du prolétariat. Si, dans l’agriculture, les petits producteurs ne sont pas ruinés ni prolétarisés, si en régime capitaliste les paysans ne sont pas exploités, alors le prolétariat dans sa lutte contre la bourgeoisie ne peut pas compter sur l’appui de la paysannerie. Alors l’hégémonie sur la petite bourgeoisie sera toujours exercée par la bourgeoisie et le prolétariat devra renoncer à son rôle dirigeant à l’égard de la paysannerie. Les menchéviks et les trotskistes faisaient et font de telles conclusions.

Si la nature elle-même empêche le développement de la grande production dans l’agriculture et favorise la croissance et le raffermissement de la petite production, le socialisme, c’est-à-dire la grande production socialisée, est impossible dans l’agriculture. Mais alors le socialisme devient impossible en général puisqu’il implique la socialisation de l’ensemble de l’économie.

C’est pourquoi la lutte contre le révisionnisme dans la question agraire a une importance de principe. Dans cette lutte, les bolcheviks, Lénine en tête, ont suivi seuls la ligne du marxisme. Lénine a mené une lutte implacable, non seulement contre les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires russes, mais aussi contre le révisionnisme dans toute la 2e Internationale d’avant-guerre.

Marx a élaboré la théorie de la rente foncière, mais il n’a pas eu le temps d’élaborer en détail la question des particularités du développement du capitalisme dans l’agriculture. Dans sa préface au Livre III du Capital, Engels indique que Marx a commencé l’étude des rapports agraires de la Russie, afin d’approfondir ultérieurement sa théorie de la rente foncière. Dans l’élaboration de la théorie de la rente et aussi de la question du développement du capitalisme dans l’agriculture,

la Russie devait jouer le rôle que l’Angleterre jouait au premier livre dans le salariat industriel. (K. Marx : le Capital, t. 9, p. 20.)

Marx mourut sans avoir eu le temps d’accomplir cette tâche.

Cette tâche fut remplie par Lénine, qui, dans une série d’ouvrages (le Développement du capitalisme en Russie, le p. 202Programme agraire de la social-démocratie dans la première révolution russe de 1905-1907, Nouvelles données sur les lois du développement du capitalisme dans l’agriculture, et bien d’autres), a développé la théorie marxiste de la rente, et sur cette base, a élaboré la théorie de la question agraire et, en particulier, la question de la grande et de la petite production dans l’agriculture.

L’évincement de la petite production par la grande

Lénine a montré que dans tous les pays le machinisme se développe. Non seulement dans l’industrie, mais aussi dans l’agriculture, la machine remplace de plus en plus le travail à la main et ruine les petits producteurs. Dans la petite production, le machinisme ne peut être appliqué que dans des proportions tout à fait restreintes. Par suite des dimensions réduites de la petite production, la machine ne peut pas y être entièrement utilisée, et c’est pourquoi le machinisme coûte beaucoup moins cher dans la grande production que dans la petite. Les machines compliquées ne peuvent pas du tout être appliquées dans la petite production. Dans la petite production, le travail est beaucoup moins productif que dans la grande, les produits de la grande production peuvent être vendus beaucoup moins cher, dans l’agriculture non plus, la petite production ne peut pas soutenir la concurrence de la grande.

En outre, la grande entreprise capitaliste dans l’agriculture offre sur la petite exploitation paysanne des avantages énormes quant à l’écoulement des produits. Le grand entrepreneur est plus étroitement lié au marché dont il connaît les conditions, il peut attendre avant de vendre sa production, alors que le petit paysan est obligé de vendre sa production la plupart du temps aussitôt après la moisson. Le crédit qui joue un grand rôle dans l’agriculture, en raison du caractère saisonnier de la production, est offert au gros entrepreneur à des conditions beaucoup plus avantageuses qu’au petit paysan.

Toutes ces conditions aboutissent à l’évincement de la petite production agricole.

Les social-démocrates invoquent les données de la statistique officielle pour prouver qu’il n’existe pas de concentration dans l’agriculture. Ainsi, la statistique d’État allemande montre que le nombre de propriétaires possédant une p. 203superficie de 0,05 à 2 hectares est passé de 2 577 000 en 1907 à 3 027 000 en 1925 et que leur superficie globale est passée de 1 506 000 hectares à 1 588 000 hectares. Le nombre des exploitations avec une superficie de 20 à 100 hectares a diminué pendant ledit laps de temps de 229 000 à 200 000 et leur superficie totale a baissé de 8 091 000 à 6 769 000 hectares. Avec les économistes bourgeois, les social-démocrates concluent que la grande production est évincée par la petite.

Lénine a démontré, par une abondante documentation, que, surtout en Russie et aux États-Unis, la grandeur de la surface emblavée ne saurait servir d’indice sur l’importance véritable de l’exploitation. Deux exploitations peuvent avoir les mêmes surfaces, mais se distinguer radicalement par les proportions des capitaux investis. Il peut arriver même que l’exploitation à la plus grande superficie soit plus petite par les capitaux investis et par la rentabilité.

Le procès d’intensification de la culture se produit lors de la réduction de l’étendue moyenne de terre cultivée. La croissance du nombre des ouvriers salariés aux États-Unis — c’est le principal symptôme du capitalisme dans l’agriculture — dépasse la croissance de la population rurale et de toute la population. Lénine cite des données selon lesquelles, de 1900 à 1910, aux États-Unis, le nombre des ouvriers salariés dans l’économie rurale a augmenté de 27 %, tandis que le nombre des fermiers augmentait de 5 %.

Le fait que le nombre des propriétaires parmi les fermiers soit tombé de 74 %, en 1880, à 63 %, en 1910, qu’il y ait eu, en même temps, croissance du nombre des affermataires, que, pendant 10 ans, la population rurale se soit réduite de 59,5 à 53,7 %, que le nombre des chevaux dans les petites exploitations ait diminué, — tout cela témoigne de l’évincement et de la ruine des petites exploitations, de l’exacerbation et de la recrudescence inévitable des contradictions de classe.

La tendance essentielle du capitalisme consiste dans l’évincement de la petite production par la grande, aussi bien dans l’industrie que dans l’agriculture. Mais on ne peut entendre cet évincement seulement dans le sens de l’expropriation immédiate. La ruine, qui peut se prolonger pendant des années et des dizaines d’années, l’aggravation des conditions pour les exploitations des petits cultivateurs, c’est aussi un évincement. Cette aggravation se manifeste par le travail excessif ou la sous-alimentation du petit cultivateur, par l’augmentation de ses dettes, par une qualité inférieure de fourrage et, en général, par un p. 204plus mauvais entretien du bétail, par l’aggravation des conditions de culture des terres, de leur labour, de leur fumure, etc., et par la stagnation de la technique, etc. (V. I. Lénine : Œuvres complètes, tome 17, p. 619, édition russe.)

La statistique bourgeoise représente l’exploitation de 0,05 hectare, c’est-à-dire d’un vingtième d’hectare comme une exploitation indépendante qui, de plus, évincerait la grande exploitation capitaliste de 100 hectares et plus. Et les social-démocrates s’accrochent à cette statistique bourgeoise et construisent la théorie de l’impossibilité de la victoire de la grande exploitation agricole sur la petite.

Les données les plus récentes pour un certain nombre de pays comme l’Allemagne, les États-Unis, le Danemark, etc., confirment l’analyse de Lénine en montrant combien est avancé ce procès de l’évincement de la petite production. Les dettes des paysans sont actuellement si grandes qu’elles forment 50 % et plus de la valeur de leurs biens ; ainsi la terre n’est propriété de la paysannerie que de nom.

Dans l’agriculture se produit le même procès de concentration capitaliste que dans l’industrie. Sans doute, en régime capitaliste, la croissance de la grande production dans l’agriculture suit un rythme beaucoup plus lent que dans l’industrie. Mais cela provient non de conditions naturelles, mais seulement des conditions sociales, à savoir de l’existence de la propriété privée du sol qui entrave le développement du capitalisme, mais que celui-ci ne peut pas abolir par crainte de porter ainsi un coup à la propriété privée en général.

L’exemple des sovkhoz et des kolkhoz en U.R.S.S. montre mieux que tout que ce n’est pas la nature qui limite la grande production dans l’agriculture. La suppression de la propriété privée du sol et l’expropriation des capitalistes ont permis à l’État prolétarien de créer d’énormes entreprises agricoles comme il ne peut y en avoir en régime capitaliste. L’exemple de l’U.R.S.S. réfute définitivement la légende de l’impossibilité ou du désavantage de la grande production dans l’agriculture.

Nous disposons maintenant d’un argument nouveau contre les économistes bourgeois qui proclament la stabilité de la petite économie paysanne dans sa lutte contre la grande production. (J. Staline : « La transformation socialiste du village soviétique… », Correspondance internationale, 1930, p. 15.)

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Le capitalisme en général, tout en développant les forces productives, entrave en même temps leur développement. Aussi bien dans l’agriculture que dans l’industrie, la petite production est sans cesse évincée par la grande production capitaliste.

Dans l’agriculture, ce procès se différencie par certaines particularités qui consistent dans le fait que l’évincement de la petite production n’implique pas nécessairement la ruine immédiate du paysan et sa transformation en ouvrier salarié. Dans l’agriculture, il existe une série de conditions dont la plus importante est la propriété privée du sol et qui permettent au grand capital d’exploiter le petit producteur beaucoup plus intensément qu’il n’exploite le petit producteur dans l’industrie (l’artisan).

3. L’exploitation des paysans en régime capitaliste

La prétendue « stabilité » ou la « vitalité » de la petite production paysanne invoquée par les économistes bourgeois et les théoriciens social-démocrates pour « réfuter » Marx, découle du fait que la petite culture présente des avantages sur la grande grâce aux privations indicibles endurées par le petit cultivateur qui s’accroche à son économie « indépendante ».

Les formes de l’exploitation des paysans

Le capitaliste-affermataire n’engagerait pas son capital dans l’agriculture, si le taux du profit était inférieur à la moyenne. Par contre, pour le petit paysan, le but de la production c’est simplement de maintenir son existence. Aussi persiste-t-il dans son exploitation tant que son travail lui donne la moindre possibilité de subsister.

Le petit paysan est placé dans des conditions beaucoup plus défavorables que le gros affermataire. Le capitaliste peut louer une terre sans égard à son lieu de séjour, il peut même habiter la ville et investir son capital dans l’agriculture. C’est pourquoi il est libre de choisir la terre à louer.

Par contre, le petit cultivateur est attaché à son domicile, la culture est pour lui étroitement liée à son économie domestique. Il est donc obligé de prendre de la terre à ferme tout près de son domicile. Le grand propriétaire foncier en profite et fait payer au petit fermier un loyer à l’hectare plus p. 206élevé qu’au gros fermier, de même que le prix de la terre achetée par le petit cultivateur est supérieur à celui payé par le gros capitaliste. C’est pourquoi le grand propriétaire foncier préfère donner sa terre à ferme ou la vendre par petits que par grands lots. C’est donc la propriété privée du sol (et nullement les conditions naturelles) qui entrave la croissance de la grande production dans l’agriculture. Le petit cultivateur qui emprunte de l’argent à la banque pour acquérir de la terre ou en général pour entretenir son exploitation doit payer un taux d’intérêt élevé et s’endetter pour toute sa vie. Aussi, la vente de ses produits laisse-t-elle au petit paysan à peine de quoi vivre.

Dans les pays où prédomine la petite culture, les prix du blé sont inférieurs à ceux des pays de grande agriculture capitaliste. Cela n’est pas dû au rendement supérieur du travail paysan, qui est, au contraire, moins productif que celui de l’ouvrier salarié dans les entreprises agricoles capitalistes, mais au fait que

… le paysan donne gratuitement à la société (c’est-à-dire à la classe des capitalistes) une partie du produit supplémentaire. (V. I. Lénine : Œuvres complètes, tome 18, p. 24, édition russe.)

Ce bas prix est le résultat de la pauvreté des producteurs, mais nullement de la productivité de leur travail.

Le faible rendement du travail du petit cultivateur, la rente, les impôts, etc., tout cela l’oblige à fournir bien plus de travail pour maintenir tant bien que mal son existence. Le bas niveau de sa vie est donc en liaison avec le travail excessif qu’il doit fournir.

L’existence de la petite paysannerie dans toute société capitaliste s’explique non par la supériorité technique de la petite propriété agricole, mais par le fait que les petits paysans rabaissent leurs besoins au-dessous du niveau des besoins des ouvriers salariés et s’éreintent au travail infiniment plus que ces derniers. (V. I. Lénine : Œuvres complètes, tome 3, p. 5, édition russe.)

Voilà ce qu’est la fameuse « supériorité » de la petite exploitation paysanne sur la grande exploitation capitaliste.

Le petit cultivateur n’est nullement, en réalité, un propriétaire indépendant. Son indépendance n’est qu’apparente.

Il est exploité par le grand propriétaire foncier, le gros paysan, l’usurier, le marchand, par l’État des bourgeois et des propriétaires fonciers.

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Mais le petit cultivateur s’accroche désespérément à son indépendance illusoire.

En effet, qu’est-ce qui attachait, attache et attachera encore le petit paysan d’Europe occidentale à sa petite économie marchande ? Avant tout et surtout le fait qu’il a son propre lopin de terre, l’existence de la propriété privée du sol. Des années durant, le petit paysan amasse de l’argent pour acheter un lopin de terre et quand il l’a acheté, il ne veut évidemment pas s’en séparer, il préfère souffrir toutes les privations, tomber dans un état misérable voisin de la barbarie, plutôt que de lâcher son morceau de terre, qui est la base île son économie individuelle. (J. Staline : « La transformation socialiste du village soviétique… », Correspondance internationale, 1930, p. 15.)

La prolétarisation de la paysannerie

Le petit artisan, exploité par le capital, est réduit, lui aussi, à une vie de privations et de travail excessif, mais il n’est pas lié par la propriété foncière que le paysan acquiert avec tant de peine. Le petit cultivateur qui possède déjà un lopin de terre rêve de devenir un paysan aisé.

Mais il n’y a qu’une minorité insignifiante dans la paysannerie qui puisse éviter la ruine.

Or, avant la ruine, il a défendu désespérément son indépendance économique… Résultat fatal : il se dégage une minorité de paysans riches, aisés… et la majorité tombe dans une misère de plus en plus grande qui détruit par une famine chronique et un travail excessif les forces de l’homme, amoindrit la qualité de la terre et du bétail. Résultat inévitable : création d’une minorité d’exploitations capitalistes basées sur le travail salarié et nécessité croissante, pour la majorité, de chercher « un gagne-pain auxiliaire », c’est-à-dire de se transformer en ouvriers salariés industriels et agricoles. (V. I. Lénine : Œuvres complètes, tome 4, p. 278.)

Le petit cultivateur est de plus en plus obligé de recourir à la vente de sa force de travail. Il devient semi-prolétaire. Son exploitation devient pour lui de plus en plus une source auxiliaire d’existence. Ainsi, en Allemagne, sur les 3 027 000 petits paysans qui possèdent une superficie de 0,05 à 2 hectares et qui, d’après les théoriciens social-démocrates, évincent la grande production, plus de la moitié, à savoir 53,9 %, travaillent en qualité d’ouvriers salariés dans l’industrie ou dans l’agriculture.

Le petit paysan qui se ruine ne rompt pas complètement avec son exploitation, non seulement pour les raisons indiquées ci-dessus, mais aussi parce que, bien souvent, cela lui p. 208est impossible, surtout pendant les crises, où il ne peut pas trouver du travail comme ouvrier salarié.

Le chômage ayant pris des proportions sans précédent, le paysan ruiné ne sait pas où aller et il est obligé de mener une existence misérable sur son lopin de terre, bien que la statistique bourgeoise le classe parmi les cultivateurs « indépendants ».

L’exode rural, le dépeuplement de la campagne est un phénomène qui a commencé bien avant la guerre. Ce fait avait créé pour les grandes exploitations la menace de manque de main-d’œuvre à bon marché. Pour enrayer l’exode rural, on attachait les paysans à la terre en leur accordant des possibilités de se créer des « exploitations indépendantes ».

Lorsque la petite production est évincée à un rythme trop accéléré, les gros cultivateurs cherchent à la consolider ou à la régénérer en lui vendant de la terre ou en lui en donnant à ferme. (V. I. Lénine : Œuvres complètes, tome 2, p. 453, édition russe.)

On crée aussi un type d’ouvrier agricole salarié possédant un lot :

L’attribution de la terre aux ouvriers agricoles a lieu bien souvent dans l’intérêt des cultivateurs eux-mêmes et voilà pourquoi le type de l’ouvrier agricole possédant un lot de terre est propre à tous les pays capitalistes. (V. I. Lénine : Œuvres complètes, tome 3, p. 129.)

Ainsi, en régime capitaliste, la croissance de la grande production agricole détermine jusqu’à un certain point la conservation et même la croissance du nombre des petites exploitations. Mais il est tout à fait clair que ces petites exploitations n’évincent pas les grandes entreprises capitalistes dont elles sont un appendice nécessaire. En réalité, ces exploitations « indépendantes » constituent, avec les petits producteurs évincés, une source permanente de main-d’œuvre pour les grandes exploitations capitalistes. De la sorte, l’évincement de la petite production se fait de manière à conserver en apparence l’existence de la petite production « indépendante ».

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L’importance de la théorie léniniste de la question agraire

Lénine a montré que là où la « science » bourgeoise et réformiste voit la prospérité et le bien-être des petits producteurs « indépendants », règne en réalité une incroyable exploitation, la ruine, la misère et la barbarie. Après avoir mis à jour les contradictions qui existent entre la grande masse des petits paysans et la bourgeoisie, Lénine a démontré la possibilité et la nécessité pour ces masses de se séparer de la bourgeoisie et de se placer sous la direction du prolétariat dans sa lutte contre la bourgeoisie. Lénine a découvert dans les paysans qui se ruinent une réserve pour la révolution prolétarienne, réserve qui a une importance décisive pour la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie.

La théorie marxiste-léniniste enseigne au prolétariat non seulement comment gagner les couches paysannes semi-prolétariennes en vue de renverser la dictature de la bourgeoisie, mais encore comment gagner à l’édification socialiste les masses de la paysannerie pauvre et moyenne.

Ayant affranchi ces couches paysannes de l’exploitation des propriétaires fonciers et des capitalistes, la dictature prolétarienne leur ouvre la voie du socialisme, élève leur bien-être, liquide leur retard séculaire et leur barbarie et anéantit ainsi l’antagonisme créé par le capitalisme entre l’industrie et l’agriculture, entre la ville et la campagne.

Les progrès de la reconstruction socialiste de l’agriculture confirment la justesse de la théorie et de la politique léninistes dans la question agraire. Cette théorie et cette politique ont été brillamment développées et continuées par le camarade Staline, sous la direction duquel fut résolue la tâche la plus difficile de la révolution prolétarienne, la reconstruction socialiste de l’agriculture.

En U.R.S.S., sur la base de la collectivisation de l’agriculture, les koulaks ont été liquidés en tant que classe, la majorité des paysans moyens et presque tous les paysans pauvres sont entrés dans les exploitations collectives. Déjà, au cours du premier plan quinquennal, a été supprimé le paupérisme à la campagne. Avec le premier plan quinquennal, l’U.R.S.S. est devenue le pays de la plus grande agriculture du monde. L’agriculture en U.R.S.S. est basée sur une technique avancée, l’emploi des tracteurs et des p. 210machines compliquées se développe à une allure rapide. Pendant le premier plan quinquennal, le nombre des tracteurs a passé de 26 700 en 1928 à 148 500 en 1932, c’est-à-dire a augmenté de cinq fois et demie, et leur puissance a passé de 278 000 CV à 2 225 000 CV, c’est-à-dire a augmenté de huit fois. En quatre ans, la surface emblavée s’est accrue de 21 millions d’hectares. La récolte a considérablement augmenté. Le mot d’ordre lancé par le camarade Staline : « rendre tous les kolkhoz bolcheviks et tous les kolkhoziens aisés », a remué les grandes masses des kolkhoziens. La productivité du travail dans les kolkhoz s’est considérablement accrue ainsi que les revenus des kolkhoz et des kolkhoziens.

Les statuts kolkhoziens de Staline, qui sont la source du nouvel essor de la production et un puissant moyen de renforcement économique des kolkhoz, jettent de solides bases pour une vie culturelle et aisée de toute la masse des kolkhoziens.

Si, vers la fin de la première période quinquennale, le chiffre des économies collectivisées s’est élevé à 61,5 %, au cours de la seconde période quinquennale la collectivisation sera entièrement terminée. La production de l’agriculture, pendant la seconde période quinquennale, va doubler. Le nombre de stations de machines et de tracteurs montera de 2 446 en 1932 à 6 000 en 1937. La puissance globale des tracteurs grandira de 2 225 000 C.V. en 1932 à 8 200 000 C.V. en 1937. Le nombre des machines agricoles augmentera beaucoup. La reconstruction technique de l’agriculture sera achevée.

La révolution culturelle qui se déroule à la campagne est inséparable de la réorganisation socialiste de l’agriculture. La liquidation de l’analphabétisme, la formation de millions d’organisateurs de la production socialiste, le développement des connaissances techniques, l’affranchissement de la femme, l’augmentation du réseau des institutions culturelles, le développement de la conscience socialiste des kolkhoziens, tout cela accompagne le développement du socialisme à la campagne.

La seconde période quinquennale crée les prémices pour la solution d’une tâche importante de la révolution communiste, de la suppression de la contradiction entre la ville et la campagne.

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Pendant la seconde période quinquennale, l’U.R.S.S. fait un pas en avant en vue de faire disparaître l’antagonisme séculaire de la société humaine : l’antagonisme entre la ville et la campagne, et crée toutes les prémices nécessaires pour supprimer cet antagonisme. Par sa forme sociale, l’agriculture ne se distingue plus de l’industrie ; le travail agricole devient une des variétés du travail industriel ; les moyens de communication entre la ville et la campagne s’accroissent rapidement ; on voit se rapprocher sensiblement les rythmes d’accroissement de la production, de l’industrie et de l’agriculture ; on voit se rapprocher les niveaux de bien-être matériel et culturel des travailleurs de la ville et de la campagne. (En avant pour le deuxième plan quinquennal ! p. 28. Bureau d’éditions, 1934.)

Dans le monde capitaliste, le tableau est tout opposé. Durant les dernières années, les surfaces ensemencées ont été réduites en moyenne de 8 à 10 %. Aux États-Unis, la valeur de la production agricole est passée de 11 milliards de dollars en 1929 à 5 milliards en 1932, soit une diminution de plus de 50 %. La valeur de la production des céréales a baissé de plus de 68 % et celle du coton de 70 %.

Alors qu’en U.R.S.S. la production des machines agricoles croît à une allure prodigieuse, aux États-Unis, elle a subi une baisse de 90 % par rapport à 1929, en Allemagne de 43 % et en Pologne elle a presque complètement cessé.

La crise agraire s’est renforcée au cours de cette période embrassant toutes les branches agricoles, y compris l’élevage, et poussant l’agriculture à la dégradation, jusqu’à substituer le travail manuel à la machine, le cheval au tracteur, jusqu’à réduire brusquement, et parfois renoncer complètement à l’application des engrais chimiques. (J. Staline : Deux Mondes. Bilan capitaliste, bilan socialiste, p. 5. Bureau d’éditions, 1934.)

La crise a ruiné des millions de paysans. Ainsi, le revenu annuel du fermier moyen aux États-Unis est tombé de 847 dollars en 1929 à 187 en 1932. L’endettement des paysans ne cesse de croître ; on assiste à la vente aux enchères des exploitations paysannes. Aux États-Unis, il a été vendu en 1929 45 000 exploitations paysannes et en 1932 150 000, en Allemagne 10 000 en 1928 et 18 000 en 1931 (seulement d’après les données officielles).

Pendant que des millions de chômeurs et de paysans meurent de faim, les capitalistes détruisent, pour relever les prix, des quantités formidables de blé, de coton, etc.

La victoire du socialisme en U.R.S.S., la croissance de l’agriculture socialiste et de l’aisance des paysans kolkhoziens révolutionnent les masses paysannes et renforcent l’essor révolutionnaire dans le monde entier.

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Date: 2008-2014