Dominique Meeùs
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La décadence de l’esclavage

Sous le régime de l’esclavage, la technique ne se développait presque pas, l’ancienne Rome et la Grèce développaient surtout la production d’objets de luxe et d’armes, la construction de palais, de temples, de routes militaires. Mais la technique du travail, surtout dans l’agriculture, cette branche fondamentale de la production de ce temps, est restée presque sans changement. Le développement de la production avait pour base la main-d’œuvre bon marché des esclaves et impliquait l’augmentation incessante du nombre de ces derniers. Or, la principale source pour s’en procurer, c’était la guerre. En quelques siècles, Rome conquit presque toute l’Europe occidentale, l’Asie Mineure, la côte méditerranéenne de l’Afrique du Nord.

Les provinces conquises par Rome étaient soumises à une exploitation féroce. Elles étaient une source abondante d’où l’État romain soutirait des impôts. Les fonctionnaires romains qui administraient ces provinces, ainsi que les troupes romaines qui y stationnaient, pillaient impitoyablement la population de ces pays. L’exploitation barbare des peuples conquis avait pour effet la destruction générale des forces productives.

Si, à l’époque de sa naissance et à ses débuts, l’esclavage était un facteur de développement des forces productives, ce système devint, ultérieurement, une cause de destruction des forces productives. À son tour, cette décadence des forces productives devait conduire à la déchéance du régime de l’esclavage et à son abolition. À mesure de l’appauvrissement général, du déclin du commerce, des métiers et de l’agriculture, le travail des esclaves cesse graduellement d’être rentable.

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L’antique esclavage avait fait son temps. Ni à la campagne dans la grande agriculture, ni dans les manufactures urbaines, il n’était plus d’un rapport qui en valût la peine — le marché, pour ses produits, avait disparu.

Engels, L’Origine…, p. 178.

Avec la décadence des grandes exploitations, basées sur le travail des esclaves, la petite production redevint avantageuse. Aussi, le nombre des esclaves affranchis grandit sans cesse, et parallèlement on assiste au morcellement des latifundia en petits terrains cultivés par les colons. Le colon c’était un cultivateur qui recevait en jouissance perpétuelle un terrain et qui acquittait une redevance en argent et en nature. Ce n’était pas un fermier libre, puisqu’il était attaché à la glèbe et ne devait pas la quitter. Il pouvait être vendu avec son terrain. Mais, d’autre part, il n’était plus esclave, n’étant pas la propriété individuelle du maître de la terre : celui-ci ne pouvait pas l’obliger à accomplir tel ou tel travail ni le priver du terrain auquel il était attaché. Les colons étaient les prédécesseurs des serfs du moyen âge. Le gros des colons était constitué par les anciens esclaves, cependant des hommes libres aussi, bien qu’en moins grande quantité, passaient à l’état de colon.

Mais le colonat ne résolvait pas la contradiction créée par le système esclavagiste :

L’esclavage ne payait plus, et c’est pourquoi il cessa d’exister. Mais l’esclavage agonisant laissa son dard empoisonné : le mépris du travail productif des hommes libres. Là était l’impasse sans issue dans laquelle le monde romain était engagé. L’esclavage était impossible au point de vue économique ; le travail des hommes libres était proscrit au point de vue moral. Celui-là ne pouvait plus, celui-ci ne pouvait pas encore être la base de la production sociale. Pour pouvoir y remédier, il n’y avait qu’une révolution totale.

Engels, L’Origine…, p. 179.

Quand l’économie esclavagiste était encore forte et stable, les insurrections d’esclaves qui s’étaient produites de temps à autre (la plus grande de toutes fut l’insurrection de Spartacus en 73-71 avant notre ère) avaient abouti à la défaite. Mais la situation changea entièrement avec la décadence de l’économie esclavagiste et de l’Empire romain en général, dont nous avons parlé ci-dessus. Dès le 2e siècle, les insurrections d’esclaves prirent un caractère plus aigu et — ce qui est particulièrement important — rencontrèrent p. 19souvent un soutien du côté des couches pauvres de la population libre. En même temps se produisit l’irruption dans l’Empire romain des barbares germains, avec lesquels Rome était en guerre depuis plusieurs siècles. L’offensive des Germains facilita le développement des insurrections d’esclaves à l’intérieur de l’Empire, insurrection dont l’ensemble représente la révolution des esclaves. À leur tour, ces insurrections contribuèrent à la défaite de Rome par les Germains, qui accéléra le processus de la révolution des esclaves, la liquidation de l’esclavage.

À la fin du 5e siècle, la lutte des Germains contre Rome aboutit à la défaite complète et à la décomposition de l’Empire romain. Les peuples germaniques, au nombre de cinq millions environ, se trouvaient à un stade inférieur de développement, l’esclavage existait chez eux à l’état embryonnaire. En raison de leur lutte séculaire contre Rome, leurs clans portaient surtout un caractère de démocratie militaire. Mais, ayant conquis Rome, ils ont abandonné le régime des clans, avec lequel il était impossible d’administrer l’État. Les Germains ont créé un nouveau pouvoir politique : le pouvoir du chef militaire devint le pouvoir royal.

Les conquérants germaniques prirent aux Romains les deux tiers de l’ensemble de la terre qui fut distribuée aux clans et aux familles. Mais une partie considérable des terres conquises fut attribuée par les rois aux chefs militaires, qui les donnèrent à leurs guerriers en jouissance perpétuelle sans le droit de vente ou de rétrocession. Ces terres, restées sous le pouvoir suprême du roi, portaient le nom de fiefs et leurs propriétaires, celui de seigneurs féodaux. À cette époque d’incessantes guerres, la petite production paysanne ne pouvait exister sans la protection des grands seigneurs féodaux qui étaient en même temps des chefs militaires. Pendant 400 ans à partir de la chute de Rome, les paysans passent graduellement sous la dépendance de ces seigneurs. Les paysans étaient forcés de mettre leur terre sous la protection du seigneur féodal qui en devenait le propriétaire sans pouvoir la vendre ou la rétrocéder à un tiers. En échange, les paysans s’engageaient à fournir au seigneur féodal et à ses guerriers des produits alimentaires et à exécuter différents travaux. Ainsi, vers le 9e siècle, se forma le régime féodal, ou la féodalité.

Date: 2008-2014