Dominique Meeùs
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Les formes de la surpopulation relative

Il existe trois formes de surpopulation relative.

La première forme c’est la surpopulation flottante. Elle comprend les ouvriers temporairement sans travail, évincés d’une entreprise ou d’une branche de travail et qui, après un certain laps de temps, reprennent le travail dans une autre entreprise ou branche de production. À mesure du développement du capitalisme, le nombre des ouvriers absorbés dans l’industrie dépasse celui évincé de la production. Néanmoins, en dépit de l’accroissement général du nombre des ouvriers occupés, une masse d’ouvriers en excédent existe continuellement, même dans les périodes d’essor industriel, seulement sa composition change : tels ouvriers en sortent, tels autres y entrent. C’est pourquoi Marx appelle cette forme la surpopulation flottante. Les jeunes ouvriers sont rangés dans cette forme de surpopulation relative. Dans une grande production capitaliste mécanisée, il faut toujours un grand nombre de jeunes gens qui ne sont nécessaires ici que jusqu’à leur majorité. Une fois majeurs, ils sont mis hors de l’entreprise et restent sans travail en attendant de se placer ailleurs. La surpopulation flottante (le chômage au sens étroit du terme) s’aggrave surtout lors des crises. Mais elle existe toujours. Voici les données pour l’Allemagne concernant le pourcentage des sans-travail syndiqués (il faut considérer que les syndicats sont loin de grouper tous les ouvriers et que le chômage sévit le plus intensément parmi les ouvriers non syndiqués) :

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p. 136Années % des chômeurs Années % des chômeurs
1904 2,0 1910 1,9
1905 1,6 1911 1,9
1906 1,1 1912 2,0
1907 1,4 1913 2,9
1908 2,9 1914 7,7
1909 2,8

Telle était la situation dans tous les pays capitalistes. Mais ce n’est qu’après la guerre que le chômage prit des proportions particulièrement menaçantes en connexion avec la crise générale du capitalisme. Ainsi, en Allemagne, le pourcentage des chômeurs n’est jamais descendu depuis la guerre au-dessous de 6-7 % et a atteint, en 1932, 45 % sans compter les chômeurs partiels et les membres des familles de chômeurs. En Angleterre, avant la guerre, le nombre des chômeurs était de 1 à 2 % aux années d’essor industriel et de 6 à 9 % aux années de crise ; depuis la guerre, il n’est jamais descendu au-dessous de 7 et a atteint, en 1933, le chiffre de 47 %. Aux États-Unis, avant la guerre, les chômeurs représentaient de 1 à 3 % aux années d’essor et de 8 à 9 % aux années de crise ; après la guerre, aux années d’essor, le pourcentage était de 8 à 9 % et en 1932 atteignait le chiffre de 40 %.

En 1933, suivant les données de statistiques bourgeoises, le nombre des chômeurs dans le monde entier était de 30 millions. Mais si l’on tient compte de ce que les données officielles des statistiques bourgeoises diminuent le chiffre véritable des chômeurs et que dans beaucoup de pays il n’existe pas de statistiques de chômage, nous arrivons à la conclusion qu’en 1933 il y avait, dans tout le monde capitaliste, beaucoup plus de 30 millions de chômeurs.

Au cours des années 1933-34, dans une série de pays capitalistes s’est produit un certain accroissement de la production, mais cela n’a pas amené une diminution notable du chômage. Cet accroissement de la production est dû surtout à une augmentation de l’intensité du travail. Ainsi, par exemple, suivant les données statistiques officielles, la production industrielle aux États-Unis, en 1933, s’est accrue de 20 %, par rapport à la production de 1932, mais le pourcentage des ouvriers occupés, au cours de cette période, s’est accru seulement de 6,5 %.

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Dans le dernier chapitre du présent ouvrage, nous reviendrons encore sur la question du caractère et de la portée du chômage d’après-guerre. Pour le moment, nous nous bornerons à noter que les dimensions formidables de ce chômage ne permettent pas de conclure qu’il n’est consécutif qu’aux crises. Tous les chiffres donnés plus haut attestent que le chômage existe toujours dans les conditions du capitalisme, bien que ses proportions varient.

La deuxième forme de la surpopulation relative, c’est la surpopulation latente. Les ouvriers salariés de l’agriculture font partie de ce groupe. À la différence de l’industrie, dans l’agriculture, l’accumulation du capital sur la base de la croissance de sa composition organique entraîne toujours une diminution absolue du capital variable et, partant, des ouvriers occupés. En outre, la campagne fournit sans cesse des masses considérables de paysans ruinés. Toute cette multitude d’ouvriers agricoles et de paysans ruinés est obligée de se contenter d’un salaire de famine et entre dans l’industrie dès que l’occasion se présente.

La troisième forme de la surpopulation relative c’est la surpopulation stagnante. Ce sont des ouvriers privés de travail et qui vivent tant bien que mal en travaillant irrégulièrement. À cette catégorie appartiennent entre autres les ouvriers travaillant à domicile pour les fabriques et les grands magasins.

Elle fournit au capital un réservoir inépuisable de force de travail disponible… Elle est caractérisée par un maximum de temps de travail et un minimum de salaires. (K. Marx : le Capital, t. 4, p. 113.)

Cette forme de surpopulation relative comprend ce qu’on appelle le lumpenprolétariat, le prolétariat en haillons, les vagabonds, criminels, prostituées, dévoyés, misérables, infirmes, victimes d’accidents de travail, malades, veuves d’ouvriers, orphelins, enfants de tous ces malheureux plongés dans une misère inextricable.

Le paupérisme constitue l’hôtel des invalides de l’armée active des travailleurs et le poids mort de l’armée de réserve industrielle. (K. Marx : le Capital, t. 4, p. 114.)

Date: 2008-2014