Dominique Meeùs
Dernière modification le   
Louis Ségal, Principes d’économie politique : versions, table des matières, index des notions — Retour au dossier marxisme

La décomposition de la valeur en revenus

Adam Smith est un des fondateurs de la théorie de la valeur créée par le travail (voir plus haut, chapitre 2, paragraphe 6). Smith considérait que la valeur des marchandises est créée par le travail. Mais il affirmait que la grandeur de la valeur de la marchandise est déterminée seulement par la quantité de travail que l’ouvrier ajoute à l’objet de travail, à la matière première. En déterminant la valeur de la marchandise, fabriquée avec cette matière première, Smith ne tenait pas du tout compte de la valeur de la matière première et, en général des moyens de production.

Si, par exemple, pour produire 10 quintaux de seigle, un ouvrier agricole a mis 6 heures de travail et si on a dépensé des moyens de production qui renferment 4 heures de travail (semences, usure de la charrue, entretien des bêtes de trait, etc.), alors, selon Smith, la valeur de ces 10 quintaux de seigle renfermera, non 10 heures de travail, mais seulement 6. Si nous supposons qu’une heure de travail socialement nécessaire s’exprime par 5 francs, la valeur de 10 quintaux de seigle, selon Smith, sera, non 50 francs, mais seulement 30, c’est-à-dire qu’elle sera égale seulement à la valeur nouvellement créée. La valeur des moyens de production dépensés, selon Smith, n’entre pas dans la valeur du seigle.

Une partie de la valeur créée par l’ouvrier (disons 15 francs) sert à l’entretien de l’ouvrier — il la reçoit sous forme de p. 215salaire. Une autre partie (aussi 15 francs) constitue le revenu du capitaliste et la rente foncière — la plus-value. (Smith n’avait pas encore une compréhension claire de la plus-value indépendamment de ses formes particulières. Il parlait du profit et de la rente foncière qui sont créés par l’ouvrier en plus de la valeur du salaire. Mais, en réalité, la somme du profit et de la rente foncière représente la plus-value.) Le salaire, qui forme le revenu de l’ouvrier, sert à sa consommation personnelle ; le profit, qui forme le revenu du capitaliste, sert à la consommation personnelle de celui-ci, et la rente foncière constitue le revenu du propriétaire foncier. De là, Smith tirait la conclusion que toute la valeur de la marchandise se décompose seulement en revenus consommés par les différentes classes.

Certes, Smith ne pouvait pas ne pas voir que la somme d’argent retirée de la vente de la marchandise, c’est-à-dire le prix (dans notre exemple 50 francs), renferme non seulement la partie égale au salaire et non seulement le profit et la rente, mais aussi une partie qui indemnise le capitaliste de la valeur des moyens de production dépensés (20 francs). Mais, dit Smith, si le prix du seigle, outre le salaire, le profit et la rente, renferme encore le prix de la charrue, la charrue est bien, elle aussi, créée par le travail. Comme le travail crée seul la valeur qui se décompose en salaire, en profit et en rente, c’est que la valeur de la charrue et aussi la valeur des moyens de production dépensés pour la fabrication de la charrue se réduisent finalement au salaire et à la plus-value, c’est-à-dire aux revenus.

Cela se rapporte à tous les moyens de production employés dans la société. C’est pourquoi, dit Smith, la valeur de tout le produit social se décompose seulement en salaire, en profit et en rente.

Ainsi, suivant la théorie de Smith, la valeur du capital constant (Smith l’appelle capital fixe) dépensé disparaît dans la valeur du produit social. Par cela même, Smith a perdu complètement la possibilité de poser d’une façon juste la question de la reproduction du capital social.

En effet, la partie du produit annuel qui correspond en valeur à la grandeur du salaire est consommée par les ouvriers. L’autre partie, égale en valeur au profit, est consommée par les capitalistes, et la troisième est consommée par les propriétaires fonciers. Toute la valeur du produit p. 216annuel se décompose en revenus des différentes classes. C’est pourquoi tout le produit social annuel doit être composé de marchandises telles qu’elles puissent être consommées comme revenu, c’est-à-dire des objets de consommation. Smith commence son célèbre ouvrage la Richesse des nations par cette affirmation :

Le travail annuel d’une nation est le fonds primitif qui fournit à sa consommation annuelle toutes les choses nécessaires et commodes à la vie.

Mais si tout le produit social consiste seulement en objets de consommation personnelle, on se demande alors d’où les capitalistes peuvent tirer les moyens de production pour renouveler la production au moins dans la même mesure, c’est-à-dire au moins pour la reproduction simple ? Ils ne peuvent les tirer de nulle part. Ainsi, si l’on suit le point de vue de Smith sur la composition de la valeur du produit, on ne peut pas expliquer alors comment se réalise la reproduction.

Date: 2008-2014