Dominique Meeùs
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Critique de la théorie de Rosa Luxembourg

Aux positions théoriques de Sismondi aboutit aussi, en fait, Rosa Luxembourg, bien qu’elle n’ait nullement été partisane du socialisme petit-bourgeois et que, au contraire, elle ait critiqué aussi bien Sismondi que les narodniks. Rosa Luxembourg est intervenue contre la théorie marxiste de la reproduction en affirmant que dans une société qui ne consiste que dans les seuls capitalistes et prolétaires, l’accumulation du capital est en général impossible. Rosa Luxembourg affirmait que le schéma marxiste de la reproduction élargie (voir plus haut) ne montre pas la possibilité de l’accumulation, car la partie du produit social qui représente la plus-value transformée en capital (500 de la plus-value de la section I et 150 de la plus-value de la section II) ne peut être achetée ni par les capitalistes les uns aux autres, ni par les ouvriers aux capitalistes. La vente par les capitalistes les uns aux autres d’une partie du produit supplémentaire, selon l’opinion de Rosa Luxembourg, ne signifie pas une augmentation de leur capital, et la vente par eux d’une partie du produit supplémentaire aux ouvriers signifie en réalité que les capitalistes font cadeau aux ouvriers de la plus-value. La partie accumulée du produit supplémentaire peut prétendument être achetée seulement p. 241par les petits producteurs capitalistes, désignés par le terme de « tierces personnes ».

Dans sa critique de la théorie marxiste de l’accumulation du capital (qu’elle n’a en réalité pas comprise), Rosa Luxembourg a commis une série de graves erreurs.

En premier lieu, elle n’a pas du tout compris le rôle de la consommation productive — de la consommation par les capitalistes des moyens de production sous forme de capital constant. En ajoutant la partie du produit supplémentaire qui existe sous forme de moyens de production, au capital constant (dans le schéma, 400 dans la section I et 100 dans la section II), les capitalistes ne suppriment pas cette partie de la plus-value et n’en font cadeau à personne, mais ils la transforment en capital, en moyen de soutirer aux ouvriers du travail supplémentaire. Par conséquent, il est avantageux pour les capitalistes d’acheter les uns aux autres ces moyens de production supplémentaires. En ajoutant ensuite la partie du produit supplémentaire, qui existe sous forme de moyens de consommation, à leur capital variable (dans le schéma, 100 dans la section I et 50 dans la section II), les capitalistes n’en font tout de même pas cadeau aux ouvriers, mais ils achètent la source même de la plus-value — la force de travail. Ainsi les capitalistes ont une possibilité d’accumulation même dans l’absence de « tierces personnes ».

En second lieu, qu’est-ce que représentent ces « tierces personnes » ? Ces petits producteurs de marchandises, non capitalistes, représentent le « marché extérieur » selon Sismondi et les narodniks. C’est à ces simples petits producteurs que les capitalistes doivent vendre la partie du produit qui renferme en lui-même la plus-value, laquelle est destinée à l’accumulation et existe sous la forme naturelle de moyens de production. De quels moyens de production s’agit-il donc ? Des grandes machines, de différentes sortes de matières premières et de matériaux auxiliaires, qui peuvent être appliqués seulement dans la fabrique capitaliste !

Mais supposons l’impossible : que les petits producteurs aient acheté cette partie des produits du capital social et que les capitalistes aient ainsi heureusement transformé en argent la plus-value qui s’accumule. Mais où pourront-ils alors acheter les moyens de production nécessaires pour l’accumulation, c’est-à-dire pour l’élargissement de la production ? Ils les ont vendus à des « tierces personnes ». Cela p. 242signifie qu’ils doivent les racheter aux mêmes « tierces personnes ». Mais avec le même succès ils peuvent, sans vendre à des « tierces personnes » ces moyens de production, les acheter les uns aux autres. Les « tierces personnes » n’ont absolument rien à faire ici.

À cette théorie erronée de l’accumulation de Rosa Luxembourg est étroitement liée sa très grave erreur dans la question des forces motrices de la révolution.

La question des rapports du prolétariat avec la paysannerie est une des questions fondamentales de la révolution. En opposition avec la ligne bolchevik-léniniste de l’hégémonie du prolétariat dans la révolution bourgeoise-démocratique et de la transformation de celle-ci en révolution prolétarienne, Rosa Luxembourg, avec le menchévik Parvus, forgea, en 1905, la théorie de la « révolution permanente », à laquelle se rallie Trotski. Ce dernier, en même temps que Parvus, lança cette théorie au cours de sa lutte contre le bolchévisme. L’essence de cette théorie consiste en ce que, entre le prolétariat et la paysannerie, il existe prétendument des contradictions insurmontables, que la paysannerie, dans sa masse, est contre-révolutionnaire et interviendra toujours aux côtés de la bourgeoisie contre le prolétariat, que le prolétariat est incapable de jouer un rôle dirigeant à l’égard de la paysannerie.

Il est tout à fait clair que cette ligne politique de Rosa Luxembourg est étroitement liée à sa théorie de l’accumulation du capital. Comme l’accumulation du capital, selon Rosa Luxembourg, est possible seulement grâce à l’existence de « tierces personnes » (de la paysannerie), la paysannerie, arrête, repousse le krach du capitalisme, elle est une force hostile au prolétariat. C’est pourquoi le prolétariat doit vouloir la prolétarisation la plus rapide de la paysannerie. Il ne doit nullement tendre à une alliance avec les masses fondamentales de la paysannerie et à son hégémonie dans cette alliance. Mais le renoncement à l’hégémonie du prolétariat sur la paysannerie, c’est en fait le renoncement à la révolution, c’est en fait la négation de la dictature du prolétariat.

Le fait que, dans une des questions décisives, une des questions les plus importantes de la théorie du capitalisme, Rosa Luxembourg se tenait sur la même position que l’opportunisme dans la 2e Internationale d’avant-guerre est une des causes de ce que la lutte qu’elle menait contre l’opportunisme ne pouvait manquer d’être incomplète et non décisive. p. 243Rosa Luxembourg hésitait entre le menchévisme et le bolchévisme et intervint dans une série de questions contre les bolcheviks.

Date: 2008-2014