Dominique Meeùs
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3. La féodalité

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La base économique du mode féodal de production était la petite production paysanne et celle des petits artisans libres. La production portait un caractère essentiellement naturel, c’est-à-dire que les objets produits n’étaient pas destinés à l’échange.

L’exploitation féodale de la paysannerie revêtait deux formes principales : 1. le paysan était obligé de travailler gratuitement une partie déterminée de la semaine sur les champs du seigneur (corvée) ; 2. il était tenu de livrer une partie du produit de son propre ménage (redevances). Le paysan avait le droit de quitter son seigneur pour un autre sans pouvoir toutefois s’affranchir de la dépendance féodale.

Les artisans indépendants qui habitaient les villes et produisaient pour la vente couvraient une partie considérable de leurs besoins par les produits de leur propre travail (ils possédaient du bétail, un jardin, quelquefois un champ). L’échange était surtout local, entre la ville et les villages environnants. Il y avait aussi le commerce des produits importés d’autres pays, principalement d’objets de luxe, les épices, etc. Mais l’échange entre les différentes régions de chaque pays n’existait presque pas. En raison du caractère naturel de la production et du faible développement des échanges, en raison aussi des mauvaises voies et moyens de communication, les pays étaient morcelés en provinces et régions autonomes.

Les villes habitées principalement par les artisans et les marchands ont dû livrer une lutte violente et prolongée pour conquérir leur autonomie ; elles avaient leurs garnisons à elles et étaient fortifiées. Les artisans étaient groupés en corporations professionnelles. Cette organisation était nécessitée par des entrepôts communs, par le contrôle des prix et de la qualité des produits pour éviter la concurrence. Les marchands avaient leur organisation à eux, les ghildes. Le besoin de défendre leur indépendance contre les seigneurs féodaux favorisait la conservation et le raffermissement de cette organisation des villes. Le régime féodal dans l’agriculture était complété par le régime corporatif dans les villes.

Peu à peu, avec le développement de l’échange, l’exploitation des paysans s’accentue. Plus l’échange s’élargit, et p. 21plus le seigneur féodal peut acheter d’objets de luxe et d’armes pour ses guerriers, plus, par conséquent, il doit soutirer des paysans, placés sous sa dépendance. Les champs des seigneurs s’agrandissent aux dépens des terres paysannes. Les corvées du seigneur augmentent ainsi que les redevances.

L’exploitation des paysans s’aggrava aussi à la suite de la formation d’États centralisés à la place des multiples fiefs féodaux. Le morcellement du pays en provinces indépendantes entravait le commerce, parce que chaque seigneur féodal établissait des droits pour le passage des marchandises sur ses possessions, frappait sa monnaie, etc. D’autre part, le commerce était chose risquée en raison des agressions fréquentes commises par les troupes féodales contre les convois de marchandises. Aussi, les marchands cherchaient-ils à : abolir l’indépendance des féodaux. Ils mirent à profit la lutte entre différents seigneurs féodaux, prenant le parti du plus fort, et l’aidant à se soumettre les autres. Avec la formation d’un pouvoir politique central, les troupes des féodaux sont dissoutes et remplacées par l’armée royale. Aux redevances que le paysan payait à son seigneur s’en ajoutaient d’autres destinées à entretenir l’État féodal. Ces redevances pour l’État sont de plus en plus perçues en argent, de naturelles elles deviennent monétaires. Cela favorise le développement de la production marchande, le paysan était obligé de vendre ses produits au marché pour se procurer l’argent nécessaire au paiement des impôts. Les paysans tombent dans une nouvelle servitude, sous la dépendance de l’accapareur et de l’usurier.

L’exploitation renforcée des paysans pousse ces derniers à la fuite. Pour empêcher cette fuite, les paysans furent attachés à la glèbe, ils devinrent des serfs ; sous la forme de servage, leur dépendance féodale est devenue encore plus accentuée.

L’exploitation aggravée des paysans et l’introduction du servage donnèrent lieu à de grands soulèvements paysans (la Jacquerie en France au 14e siècle, la guerre paysanne en Allemagne au 16e siècle, en Russie les révoltes de Razine et de Pougatchev) qui échouèrent tous, parce que les paysans n’ont pas trouvé d’alliés dans les villes, le prolétariat moderne n’existant pas encore.

Dans les villes sont survenus des changements considérables. Les rapports entre les maîtres-artisans et leurs p. 22compagnons s’aggravent, ainsi que ceux entre les artisans et les marchands. Pendant la première période de la féodalité, les paysans fuyaient souvent vers les villes qui étaient autonomes et dont les habitants jouissaient de la liberté personnelle. C’est ainsi surtout que s’accroissait la population urbaine. Au début, c’était avantageux pour les villes dont la force numérique s’en trouvait accrue pour la lutte contre les féodaux. Mais avec la croissance de la population urbaine, la menace de concurrence était suspendue sur les artisans. Aussi les corporations restreignent-elles l’admission de nouveaux membres, les délais de l’apprentissage sont allongés, les compagnons sont plus exploités, et il leur devient de plus en plus difficile d’obtenir la maîtrise. En outre, les corporations adoptent des mesures tendant à interdire les nouveaux procédés de production et à combattre le commerce des produits importés. Une lutte s’engage entre les corporations et les marchands.

La décadence de la féodalité

Ainsi l’organisation corporative des artisans était devenue un obstacle au développement ultérieur de la production marchande. Or, les grandes découvertes géographiques du 15e siècle (la voie maritime de l’Inde et de l’Amérique) ont imprimé une forte impulsion au commerce.

Le commerce extra-européen, pratiqué seulement jusqu’alors entre l’Italie et le Levant, fut maintenant étendu jusqu’à l’Amérique et aux Indes et surpassa bientôt en importance tant l’échange entre les divers pays européens que le trafic intérieur de chaque pays pris à part. L’or et l’argent d’Amérique inondèrent l’Europe et pénétrèrent comme un élément de décomposition dans toutes les lacunes, fissures et pores de la société féodale. L’entreprise artisanale ne suffisait plus aux besoins croissants. Dans les industries dirigeantes des pays les plus avancés, elle fut remplacée par la manufacture.

Engels : Anti-Dühring, p. 137.

Voici la genèse de la manufacture capitaliste. Le petit métier étant monopolisé dans les villes par les corporations, le capital commercial intéressé au développement de la production, se mit à répandre son activité au-delà des villes, et stimula le développement de la production artisanale, surtout celle du tissage, dans les campagnes. L’artisan, éloigné de son débouché, tombe sous la dépendance de l’p. 23entrepreneur capitaliste. Cette dépendance affecte successivement les formes suivantes : d’abord l’artisan vend ses produits à bas prix, ensuite il reçoit de l’entrepreneur des prêts en argent et en matières premières, enfin il devient ouvrier occupé à traiter les matières premières de l’entrepreneur. L’artisan fournit seulement son outil, il gagne à peine de quoi vivre.

Plus tard, l’entrepreneur groupe les artisans éparpillés dans un seul local où ils travaillent désormais comme ouvriers salariés dépourvus de tout moyen de production. Le capital commercial devient capital industriel. À côté de la petite production marchande apparaît la grande production capitaliste : la manufacture.

La manufacture est une force productive tout à fait neuve, supérieure à celle des petits producteurs. Elle occupe beaucoup d’ouvriers, chacun d’eux accomplit une partie déterminée de l’ouvrage et le travail de tous atteint un rendement de beaucoup supérieur au travail éparpillé des petits producteurs. Avant l’apparition de la manufacture, la division sociale du travail n’existait qu’entre différents petits producteurs indépendants liés par le marché. Désormais, la division du travail est réalisée à l’intérieur même de la manufacture.

À cette nouvelle force productive correspondent de nouveaux rapports de production. Avant, le capital n’existait que sous la forme de capital usuraire et commercial. Le marchand et l’usurier exploitaient les petits producteurs vendeurs de leurs propres produits. Désormais, l’ouvrier ne vend plus ses produits, mais sa force de travail. Les moyens de production appartiennent au capitaliste qui est propriétaire des marchandises fabriquées par l’ouvrier. Celui-ci reçoit un salaire en récompense de la force de travail dépensée et produit la plus-value pour le capitaliste. L’ouvrier est exploité par le capitaliste. De la sorte, le mode de production devient capitaliste. Avec la croissance des forces productives apparaissent et se développent de nouveaux rapports, capitalistes, de production.

Mais le régime féodal entravait le développement ultérieur de ces nouvelles forces productives et des rapports de production correspondants. Ce développement était contrarié par le système corporatif des villes, partie intégrante du régime féodal. Les rapports féodaux au village ne gênent pas moins le développement de la production capitaliste, la p. 24dépendance des serfs privant les capitalistes d’une main-d’œuvre bon marché. Ainsi la féodalité, qui à sa naissance correspondait au niveau des forces productives de la société, entre en contradiction avec les forces productives accrues et sa suppression devient une nécessité historique.

Lorsque l’oppression des paysans, des masses urbaines petites-bourgeoises et ouvrières par l’État féodal prit une forme particulièrement aiguë, les révolutions bourgeoises éclatèrent tendant à abolir le régime féodal et à déblayer la vole au développement du capitalisme. Ces révolutions eurent lieu au 17e siècle en Angleterre et à la fin du 18e siècle en France. (Dans les pays où le capitalisme se développa plus tard et où la révolution bourgeoise eut lieu alors que le prolétariat industriel était déjà formé comme l’Allemagne en 1848 et surtout la Russie en 1905, la bourgeoisie passa des compromis avec l’État féodal.)

À un certain stade de ce développement, les nouvelles forces productives mises en œuvre par la bourgeoisie — en premier lieu, la division du travail et le groupement d’un grand nombre d’ouvriers parcellaires dans une seule manufacture — ainsi que les conditions et besoins d’échange qu’elles engendrent, devinrent incompatibles avec le régime de production existant, transmis par l’histoire et consacré par la loi, c’est-à-dire avec les privilèges corporatifs et les innombrables privilèges personnels et locaux (qui constituaient autant d’entraves pour les ordres non privilégiés) de la société féodale. Les forces productives, représentées par la bourgeoisie, se rebellèrent contre le régime de production représenté par les propriétaires fonciers féodaux et les maîtres de corporation.

Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, https://www.marxists.org/francais/engels/works/1888/02/fe_18880221_4.htm vers le milieu.

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Date: 2008-2014