Dominique Meeùs
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1. La marchandise

La marchandise est, en premier lieu, une chose qui satisfait un besoin quelconque de l’homme ; en second lieu, c’est une chose que l’on échange contre une autre.

Lénine, Karl Marx, Œuvres, tome 21, p. 54.
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La valeur d’usage

La propriété de la marchandise de satisfaire tel ou tel besoin de l’homme s’appelle la valeur d’usage. Chaque marchandise doit être une valeur d’usage ; sans cette condition, elle ne serait pas une marchandise.

Pour qu’une chose soit une valeur d’usage, peu importe quel besoin elle satisfait : nourriture, vêtement, etc., ou un besoin en objets de luxe. Il faut seulement que le besoin existe et que la marchandise donnée soit à même de le satisfaire. « La nature de ces besoins, qu’ils surgissent dans l’estomac ou dans l’imagination, ne change rien à l’affaire. » (Marx, Le Capital, Livre I, P.U.F., Paris, 2009, p. 39.)

La valeur d’usage satisfait les besoins soit directement comme moyen d’existence (denrées alimentaires, logement, vêtements) ; soit indirectement, comme moyen de production (machines, matières premières).

Toute marchandise doit être une valeur d’usage, mais toute valeur d’usage n’est pas nécessairement une marchandise. Par exemple, l’air est une valeur d’usage, mais il n’est pas une marchandise, ou le pain fabriqué par le paysan pour sa consommation individuelle et non pour l’échange. Dans la société communiste, tous les produits fabriqués auront une valeur d’usage, sans être des marchandises. L’objet qui est une valeur d’usage ne devient marchandise que s’il est produit en vue de l’échange.

L’échange des marchandises

Au marché on ne change pas directement une marchandise contre une autre. On vend et on achète des marchandises contre de l’argent. Pour comprendre les rapports sociaux qui s’expriment dans la vente et l’achat, nous devons faire abstraction pour le moment du rôle de l’argent et examiner l’échange direct des marchandises. Le troc existait aux premiers stades du développement de la production marchande. Nous ne comprendrons la nature de l’argent que lorsque nous aurons examiné les relations plus simples de l’échange direct ou du troc.

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Seules des marchandises différentes peuvent être échangées. Il eût été insensé d’échanger du blé contre du blé ou des bottes contre des bottes de la même espèce. Au marché, on échange des valeurs d’usage différentes, distinctes, par exemple : blé contre bottes. Mais les quantités échangées sont, bien entendu, déterminées. Le paysan ne donne pas pour une paire de bottes une quantité illimitée de blé, mais, mettons, un quintal, et le cordonnier n’offre pas au paysan pour un quintal dé blé un nombre infini de bottes, mais une seule paire. En outre, cette quantité de blé échangée contre une paire de bottes n’est pas fixée entre un seul paysan et un seul cordonnier : n’importe quel paysan qui voudrait échanger du blé contre des bottes aura à donner aujourd’hui à n’importe quel cordonnier un quintal de blé contre une paire de bottes de qualité déterminée.

La valeur d’échange

Ce rapport quantitatif qui s’établit dans l’échange entre deux marchandises s’appelle la valeur d’échange de la marchandise. Dans notre exemple, la valeur d’échange d’une paire de bottes est un quintal de blé et la valeur d’échange d’un quintal de blé est une paire de bottes.

Mais qu’est-ce qui détermine la valeur d’échange d’une marchandise ? Pourquoi une paire de bottes est-elle échangée contre un quintal de blé et non contre un demi-quintal ou contre un quintal et demi ?

L’échange d’une marchandise contre une autre dans une proportion quantitative déterminée signifie que, comme valeurs d’échange, les marchandises sont égales l’une à l’autre. Mais comment des marchandises telles que le blé et les bottes peuvent-elles être égales ? Ne sont-elles pas des valeurs d’usage tout à fait différentes ? Chacune d’elles ne satisfait-elle pas un besoin différent ? Comment donc peuvent-elles être commensurables ? Je peux comparer la longueur de la chambre à celle de la table, le poids du fer à celui du cuivre et dire que la chambre est plus longue que la table et que ce morceau de fer est plus lourd que le morceau de cuivre. Les objets ne peuvent être commensurables que s’ils offrent quelque trait commun. Nous considérons la propriété commune de la chambre et de la table, la longueur, et les comparons par cet indice ou nous comparons le fer et le cuivre par leur propriété commune, la pesanteur.

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L’expérience quotidienne nous montre que des millions et des milliards d’échanges analogues comparent sans cesse les unes aux autres les valeurs d’usage les plus diverses et les plus dissemblables. (V. I. Lénine : K. Marx…, p. 27.)

Le fait que les marchandises échangées sont comparées l’une à l’autre signifie qu’elles ont une propriété commune, distincte de leur valeur d’usage. Mais quelle est donc cette propriété commune à toutes les marchandises ? Cette propriété commune, c’est d’être toutes des produits du travail, que, pour les produire, il est nécessaire de dépenser une certaine quantité de travail. Voilà ce qui rend toutes les marchandises commensurables.

Si les marchandises échangées — le blé et les bottes — sont des valeurs d’usage différentes, les travaux du paysan et celui du cordonnier sont également distincts l’un de l’autre. Peuvent-ils alors former ce trait commun inhérent au blé et aux bottes ?

Le double caractère du travail

En disant que le trait commun à toutes les marchandises c’est le travail dépensé pour leur production, nous envisageons le travail considéré comme une dépense de force de travail humaine sans égard à la forme sous laquelle s’opère cette dépense, la forme de travail du cordonnier ou celle du paysan.

La confection et le tissage, bien qu’étant des activités productives qualitativement distinctes, sont l’une et l’autre une dépense productive de matière cérébrale, de muscle, de nerf, de main, etc. et sont donc, en ce sens, l’une et l’autre du travail humain.

Marx, Le Capital, Livre I, P.U.F., Paris, 2009, p. 50.

On voit donc que le travail qui produit des marchandises possède un double caractère. D’une part, c’est un travail utile d’une qualité donnée, d’une espèce et d’une spécialité données ; c’est le travail concret qui crée une valeur d’usage déterminée. D’autre part, il s’agit :

… de dépense de force de travail humaine, indifférente à la forme dans laquelle elle est dépensée.

Marx, Le Capital, Livre I (chap. 1, 1.), P.U.F., Paris, 2009, p. 43.
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Autrement dit, c’est le travail humain abstrait, le travail humain en général.

Par conséquent, ce qui est commun à toutes les marchandises, ce n’est pas le travail concret d’une branche de production déterminée, ce n’est pas le travail d’un genre particulier, mais le travail humain abstrait, le travail humain en général. (V. I. Lénine : K. Marx…, p. 28.)

La valeur

Il faut distinguer entre le travail et la marchandise produit du travail. Le travail est un procès, une dépense de la force de travail humain. La marchandise une fois produite, le procès du travail est achevé. Ce qui existe ce n’est plus le travail, mais la marchandise. Mais cette marchandise est la cristallisation du travail humain abstrait dépensé pour sa production. La propriété commune à toutes les marchandises, le fait que la marchandise matérialise le travail humain abstrait dépensé pour sa production, nous l’appelons la valeur de la marchandise.

Tout travail est pour une part dépense de force de travail humaine au sens physiologique, et c’est en cette qualité de travail humain identique, ou encore de travail abstraitement humain, qu’il constitue la valeur marchande.

Marx, Le Capital, Livre I (chap. 1, 2.), P.U.F., Paris, 2009, p. 53.

On voit donc que la marchandise possède deux propriétés ; elle est à la fois une valeur d’usage et une valeur. La valeur d’échange de la marchandise c’est le rapport quantitatif d’après lequel une marchandise est échangée contre une autre. Elle est déterminée non par la valeur d’usage de ces marchandises échangées, mais uniquement par leur valeur.

Puisque la valeur de la marchandise est déterminée par le travail dépensé pour sa production, plus a été dépensé de travail, plus grande est sa valeur. Si, pour la production d’une paire de bottes il a été dépensé 20 heures de travail et pour la production d’un quintal de blé 4 heures de travail, la valeur d’une paire de bottes sera cinq fois supérieure à celle d’un quintal de blé ; une paire de bottes ne sera pas échangée contre un quintal, mais contre cinq quintaux de blé.

Le temps de travail socialement nécessaire

Il semblerait que plus le producteur donné est paresseux ou maladroit, plus lentement il travaille, plus grande sera p. 34la valeur de la marchandise qu’il produit, puisqu’il aura dépensé plus de travail que les autres. Si tous les cordonniers mettent 20 heures pour confectionner une paire de bottes, et qu’un cordonnier mette 24 heures, sa paire de bottes n’aura-t-elle pas plus de valeur et ne pourra-t-il pas l’échanger contre 6 quintaux de blé ?

Il va de soi que cela est un non-sens, la valeur de la marchandise étant déterminée non par le temps de travail individuel de chaque producteur de marchandises, mais par le temps de travail nécessaire en moyenne ou socialement nécessaire pour la production d’une marchandise donnée.

Si, dans les conditions données de la production il faut en moyenne 20 heures de travail pour confectionner une paire de bottes, peu importe que tel ou tel cordonnier ait mis 25 ou 15 heures pour cela, cette marchandise représentera 20 heures de travail socialement nécessaire.

Le temps de travail socialement nécessaire est le temps de travail qu’il faut pour faire apparaître une valeur d’usage quelconque dans les conditions de production normales d’une société donnée et avec le degré social moyen d’habileté et d’intensité du travail.

Marx, Le Capital, Livre I, P.U.F., Paris, 2009, p. 44.

La grandeur de la valeur

En cas de l’introduction d’un perfectionnement technique, d’une nouvelle machine ou d’un nouveau procédé de travail, qui permette de produire la même quantité de la marchandise donnée dans un temps plus court, la quantité de travail dépensé pour la production d’une unité de cette marchandise diminue et, de ce fait, diminue aussi la valeur de cette marchandise. Plus la productivité du travail est grande dans la société, c’est-à-dire plus on peut produire d’unités d’une marchandise dans un temps donné, moins est élevée la valeur de cette unité. Et, inversement, moindre est la productivité du travail social, plus il faut de temps socialement nécessaire pour produire une marchandise et plus grande est sa valeur.

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Date: 2008-2014