Dominique Meeùs
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2. La valeur, rapport social

La valeur d’une marchandise est déterminée par la quantité de travail socialement nécessaire dépensé pour sa p. 35production. Mais tout le monde sait que, dans l’échange des marchandises, personne ne demande combien la marchandise donnée contient de temps de travail socialement nécessaire. Aucun producteur de marchandises ne saurait dire combien de travail socialement nécessaire contient la marchandise qu’il a produite. Le menuisier sait peut-être fort bien combien de temps il a mis, lui, à transformer le bois en une table, sans savoir à l’avance combien de travail socialement nécessaire il faut pour cette opération. Il ne sait pas non plus combien de travail socialement nécessaire est contenu dans le rabot, le bois, la scie et dans les autres moyens de production qui s’usent dans le procès de la production. Toutes ces questions le laissent entièrement indifférent ; ce qui l’intéresse c’est combien d’argent il a dépensé pour l’achat des matériaux et des outils, combien de temps il lui faut travailler le bois, à combien il vendra sa table et combien d’autres marchandises il pourra acheter avec cet argent.

Une question se pose tout naturellement : quelle est la signification de notre théorie qui affirme que la valeur d’échange des marchandises est déterminée par leur valeur et que celle-ci est déterminée par le travail ? Quelle est la portée de cette théorie puisqu’en réalité nul ne songe à mesurer la valeur par le travail ?

Le fait que la valeur de la marchandise est déterminée par le travail, mais que les producteurs de marchandises eux-mêmes ne la mesurent pas par le temps du travail, renferme visiblement une contradiction. Cependant, ce n’est pas une contradiction entre la théorie de Marx et la réalité, c’est une contradiction inhérente à la production marchande elle-même.

La division sociale du travail

Le producteur de marchandises ne produit pas pour sa propre consommation immédiate, mais pour le marché. Les produits dont il a besoin, il se les procure en échangeant ses marchandises contre celles d’autres producteurs. Cela est possible parce que ces derniers produisent aussi pour l’échange, c’est-à-dire qu’ils produisent des marchandises. Chaque produit a une valeur d’usage qui satisfait un besoin social déterminé. L’un produit du blé, l’autre des vêtements, p. 36le troisième des objets de ménage, le quatrième des outils, etc., etc.

Cette division du travail amène ce fait que les producteurs, pris ensemble, représentent une collectivité dont les membres dépendent les uns des autres. Nul producteur ne peut se livrer exclusivement à la fabrication d’une marchandise donnée, si les autres producteurs ne produisent en même temps les matières et les outils dont il a besoin ainsi que les denrées nécessaires à son existence. Plus grande est la division du travail dans la société, plus il existe de branches de production et plus étroite est la dépendance des producteurs.

La contradiction essentielle de la production marchande

La division du travail signifie que le travail de chaque producteur est un travail social, une parcelle de l’ensemble du travail social, que chaque producteur est un producteur partiel dans le système du travail de toute la société. Mais chaque producteur est en même temps le propriétaire privé de ses moyens de production et de ses produits. Dans la société où domine la production des marchandises, le travail n’est pas divisé suivant un plan conçu d’avance, chaque producteur ne reçoit pas de la société un programme déterminé concernant la quantité et la qualité des valeurs d’usage qu’il doit fournir. Chaque producteur dépend de l’ensemble de la production sociale, mais il produit ses marchandises d’une façon indépendante et autonome.

Le travail de chaque producteur est au fond un travail social, tout en étant en même temps un travail privé, particulier. C’est là que réside la contradiction fondamentale de la production marchande entre le travail social et le travail privé : social par sa nature, le travail du producteur offre en même temps l’aspect d’un travail privé. Le caractère social du travail est dissimulé en régime capitaliste, ce n’est pas du travail social immédiat.

Mais comment se manifeste le caractère social du travail dans la société capitaliste ? Il se manifeste lorsque les producteurs individuels se mettent en rapport par le moyen de l’échange des marchandises.

Qu’est-ce qui se passe en réalité dans l’échange de marchandises ? Quels rapports sociaux y sont contenus ? Marx ne se demande pas ce que les hommes en pensent, mais ce p. 37qu’ils font pratiquement quand ils échangent leurs marchandises. Il montre que dans l’échange, les hommes proclament égaux leurs différents travaux en tant que travail humain en général, que dans l’échange se manifeste l’étroite interdépendance des producteurs.

L’échange de marchandises exprime le lien établi par l’intermédiaire du marché entre les producteurs isolés. (V. I. Lénine : Karl Marx…, p. 56.)

Ce n’est pas l’échange qui établit cette liaison qui existait bien avant que les producteurs soient sortis sur le marché pour échanger leurs marchandises. Comme nous l’avons vu, cette liaison existe dans le procès même de la production. Mais elle n’y est pas visible et ne se manifeste, ne se révèle que pendant l’échange par le moyen du marché. Dans la société produisant des marchandises, la liaison de travail entre les hommes n’est pas directe, immédiate, mais indirecte, c’est-à-dire qu’elle se produit par l’intermédiaire des choses. Voilà pourquoi la valeur de la marchandise créée par le travail ne peut être pratiquement exprimée ni mesurée par des heures de travail. La valeur d’une marchandise peut être exprimée seulement par la comparaison de cette marchandise avec une autre. La valeur exprime non les propriétés physiques, chimiques ou autres de la marchandise, mais un rapport social révélé par des objets.

La valeur d’une marchandise ne peut être exprimée que par son rapport d’échange avec une autre marchandise. Le rapport qui représente l’échange d’une marchandise contre une autre est la valeur d’échange. La valeur d’échange est donc la forme qui exprime et mesure la valeur de la marchandise. Où brièvement : la valeur d’échange est la forme de la valeur.

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Date: 2008-2014