Dominique Meeùs
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3. La forme de la valeur

À divers stades du développement de l’économie marchande, la forme de la valeur n’est pas restée invariable. La forme de la valeur la plus développée est la forme monétaire. Mais pour comprendre comment l’argent représente la valeur des marchandises, il faut étudier les formes plus simples de la valeur qui ont précédé la forme monétaire et qui lui ont donné naissance.

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La forme simple de la valeur

À la naissance de l’économie marchande, les produits étaient destinés à la consommation directe et non à l’échange. Seuls, les excédents fortuits étaient échangés ; l’échange était donc un phénomène accidentel. Le nombre des produits transformés en marchandises était extrêmement limité. Les marchandises étaient échangées directement les unes contre les autres. L’échange ne comportait chaque fois que deux marchandises déterminées : une paire de bottes contre cinq quintaux de blé ; quinze mètres de toile contre un mouton. Chacun de ces échanges représente une forme de la valeur simple ou accidentelle. Chaque marchandise échangée n’exprimait sa valeur que dans une seule marchandise.

Dans le rapport d’échange : 1 paire de bottes = 5 quintaux de blé, les 5 quintaux de blé représentent la valeur d’une paire de bottes et inversement une paire de bottes représente la valeur de 5 quintaux de blé. Comment s’exprime ici la valeur des bottes ? Elle est exprimée dans 5 quintaux de blé, non en heures de travail, mais indirectement, par une autre marchandise. La valeur d’une paire de bottes y est représentée d’une façon relative dans le rapport de cette marchandise avec une autre marchandise, 5 quintaux de blé.

Dans cet échange, le nombre des heures dépensées pour la production du blé et des bottes reste inconnu.

Si donc je dis que cette montre a autant de valeur que cette pièce de tissu et que chacune d’elles vaut cinquante marks, je dis : la montre, le tissu et l’argent contiennent autant de travail social. Je constate donc que le temps de travail social représenté en eux a été socialement mesuré et trouvé égal. Mais il n’a pas été mesuré directement, de façon absolue, comme on mesure d’ordinaire du temps de travail en heures ou en journées de travail, etc. ; il a été mesuré par un détour, au moyen de l’échange, relativement. C’est pourquoi je ne peux pas non plus exprimer ce quantum constaté de temps de travail par des heures de travail, dont le nombre me reste inconnu ; je ne puis l’exprimer aussi que par un détour, d’une manière relative, en une autre marchandise, qui représente le même quantum de temps de travail social. La montre vaut autant que la pièce de tissu.

Engels : Anti-Dühring, p. 347.

La marchandise qui exprime la valeur d’une autre marchandise s’appelle l’équivalent. Dans notre exemple, le blé p. 39est l’équivalent d’une paire de bottes, il joue ici le rôle du matériel qui exprime la valeur d’une paire de bottes.

Pour connaître le poids d’un objet, du blé, par exemple, nous le mettons sur un plateau de la balance en plaçant sur l’autre plateau un morceau de fer dont le poids nous est connu d’avance. Ce morceau de fer représente ici le poids du blé. Peu importe la nature de ce métal, les poids peuvent être confectionnés de cuivre ou de tout autre métal. La nature du métal n’a aucune importance pour exprimer le poids du blé. Le fer se présente ici uniquement comme l’expression et la mesure du poids du blé.

L’équivalent joue un rôle analogue dans le rapport d’échange. Dans la forme simple de la valeur (1 paire de bottes = 5 quintaux de blé) le blé se présente non comme blé, c’est-à-dire non comme une valeur d’usage déterminée, mais exclusivement comme l’expression de la valeur d’une paire de bottes, comme leur équivalent. Une paire de bottes exprime leur valeur relative en blé, et non par elle-même. La paire de bottes apparaît ici comme une valeur d’usage précise, comme une paire de bottes et non comme une valeur. On voit donc que dans la forme simple de la valeur, la valeur d’usage et la valeur se sont en quelque sorte détachées l’une de l’autre. L’une des marchandises, celle notamment dont la valeur est exprimée (la paire de bottes) se présente comme une valeur d’usage et l’autre marchandise qui exprime la valeur (le blé) exclusivement comme l’incarnation de la valeur.

De même que la première marchandise ne peut pas exprimer sa valeur par elle-même, mais seulement par une autre marchandise, de même la deuxième qui joue le rôle d’équivalent ne peut exprimer sa valeur par elle-même. Dans notre exemple, le blé exprime sa valeur par une paire de bottes, c’est-à-dire d’une façon relative. Mais quand il s’agit d’exprimer la valeur du blé, ce n’est plus ce dernier, mais les bottes qui représentent l’équivalent.

La forme totale ou développée de la valeur

La forme simple de la valeur correspond au stade primitif du développement de l’économie marchande quand les excédents, formés fortuitement, étaient seuls échangés. Mais l’extension de l’échange des excédents aboutit peu à peu à la production d’objets destinés à l’échange. Dans ces conditions, p. 40l’échange n’est plus un fait accidentel. Il existe déjà un marché où différentes marchandises s’affrontent. Chaque marchandise peut être échangée non seulement contre une unique marchandise, mais contre n’importe laquelle des autres marchandises :

1 paire de bottes  =  5 quintaux de blé ;
1 —  =  15 mètres de toile ;
1 —  =  1 mouton ;
1 —  =  1 hache ;
1 —  =  1 veste, etc., etc.

Cette forme de la valeur où la valeur d’une marchandise peut être exprimée dans beaucoup d’autres marchandises s’appelle forme totale ou développée de la valeur.

La forme générale de la valeur

Avec le développement ultérieur de l’économie marchande et de l’échange apparaît la forme générale de la valeur. Dans l’ensemble de la masse des marchandises, les unes sont moins souvent échangées, les autres plus souvent. Si une marchandise est très souvent échangée, c’est que beaucoup d’autres marchandises expriment en elles leur valeur, que cette marchandise sert souvent comme équivalent. La marchandise la plus souvent échangée commence peu à peu à jouer le rôle d’équivalent général pour toutes les autres marchandises. Si, par exemple, la marchandise la plus souvent échangée est le bétail, les autres marchandises auront pour expression de leur valeur le bétail devenu ainsi l’équivalent général de valeur. Cette forme générale de la valeur peut être exprimée comme suit :

1 paire de bottes  =  un mouton
5 quintaux de blé  = 
15 mètres de toile  = 
1 hache  = 
etc., etc.

En comparaison avec la forme totale de la valeur, la forme générale représente un degré plus élevé du développement. Dans la forme totale, chaque marchandise exprimait sa valeur dans plusieurs marchandises, elle avait p. 41plusieurs équivalents. Dans la forme générale, toutes les marchandises expriment leur valeur par un seul équivalent. Cela montre que la valeur des marchandises est quelque chose de distinct de leur valeur d’usage et, qu’en tant que valeurs, toutes les marchandises offrent une propriété commune. Les marchandises sont comparées l’une à l’autre non directement, mais à l’aide d’une troisième marchandise, de l’équivalent général. Ainsi, une paire de bottes est égale à 5 quintaux de blé étant donné que chacune de ces marchandises prise isolément est égale à la troisième marchandise, le mouton, qui exprime et mesure la propriété commune à ces deux marchandises.

La forme argent de la valeur

L’équivalent général est né tout à fait spontanément et non selon un plan établi par les producteurs de marchandises. La marchandise la plus fréquemment échangée contre les autres marchandises devint l’équivalent général.

À diverses époques et dans différents endroits, le rôle de l’équivalent général de la valeur fut rempli par différentes marchandises : bétail, flèches, coquillages, morceaux de fer, de cuivre, d’ivoire, de sel, etc. Avec l’extension des échanges, ces marchandises qui jouèrent le rôle d’équivalents généraux furent évincées par une seule marchandise, les métaux précieux, l’or et l’argent. Lorsque la fonction de la forme générale de la valeur est passée partout et définitivement à l’or et à l’argent, la forme générale de la valeur devint la forme argent et l’équivalent général se transforma en argent.

L’argent c’est une marchandise déterminée, l’or et l’argent (métal), qui seule remplit la fonction sociale d’exprimer la valeur de toutes les autres marchandises.

Il va de soi que si l’or et l’argent n’étaient pas des marchandises, c’est-à-dire s’ils n’avaient pas de valeur, ils ne pourraient exprimer la valeur des autres marchandises, ils ne pourraient pas être l’équivalent général de valeur.

L’or et l’argent ont pris la place de l’équivalent général précisément parce que, par leurs propriétés, ils offrent de nombreux avantages sur les autres marchandises pour l’accomplissement de cette fonction. Ils ne sont pas sujets aux p. 42influences extérieures (ne rouillent pas, ne se décomposent pas), ils sont divisibles à volonté en toutes petites parties, faciles à transporter, etc.

Toutes les marchandises expriment et mesurent leur valeur en argent. La valeur de la marchandise exprimée en argent, c’est le prix. Quand nous disons que cette chaise vaut 20 francs, cela signifie que la chaise contient autant de temps de travail socialement nécessaire qu’il y en a dans une pièce de vingt francs. L’argent exprime et mesure la valeur des marchandises non d’une façon absolue, non en heures de travail, mais d’une façon relative. L’or et l’argent offrent eux-mêmes une valeur dont la grandeur dépend du temps de travail socialement nécessaire dépensé pour leur production. Cette valeur de l’or et de l’argent peut être exprimée non par eux-mêmes, mais par d’autres marchandises. Aussi, l’argent n’a-t-il pas de prix, le prix étant l’expression de la valeur en argent et ce dernier ne pouvant exprimer par lui-même sa valeur.

Toutes les marchandises expriment leur valeur non par elles-mêmes, mais par l’argent. C’est pourquoi il semble que la valeur des marchandises existe non en elles-mêmes, mais dans l’argent, que toutes les marchandises ne sont que des valeurs d’usage et qu’elles possèdent leur valeur uniquement grâce à l’échange contre l’argent, tandis qu’en réalité elles ne peuvent être échangées contre l’argent que parce qu’elles possèdent de la valeur elles-mêmes. La forme argent de la valeur dissimule la nature même de la valeur, elle rend invisible le fait que la valeur n’est que du travail social représenté dans la marchandise.

Produit supérieur du développement de l’échange et de la production des marchandises, l’argent voile et dissimule le caractère social de l’activité privée, le lien social entre les divers producteurs reliés les uns aux autres par le marché. (V. I. Lénine : Karl Marx…, p. 29.)

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Date: 2008-2014