Dominique Meeùs
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Louis Ségal, Principes d’économie politique : versions, table des matières, index des notions — Retour au dossier marxisme

4. Le rôle de la valeur

On aurait tort de croire que les marchandises sont toujours vendues et achetées à leur valeur, c’est-à-dire que la marchandise contient toujours autant de temps de travail socialement nécessaire que l’argent payé pour l’acquérir.

Les adversaires de Marx essayaient de réfuter sa p. 43doctrine par le fait que souvent les marchandises ne sont pas vendues à leur valeur. Cette « réfutation » est sans fondement, car jamais Marx n’a affirmé que les marchandises sont toujours vendues à leur valeur. Bien au contraire, Marx fit ressortir que, dans la majorité des cas, les marchandises sont vendues au-dessus ou au-dessous de leur valeur et qu’il faut des conditions bien déterminées pour que les marchandises soient vendues à leur valeur.

L’écart entre le prix et la valeur

Le prix étant la forme monétaire de la valeur, le mouvement des prix est au fond déterminé par le changement de la valeur des marchandises. L’accroissement de la productivité du travail social provoque la diminution de la valeur des marchandises et, d’ordinaire, la baisse de leur prix en même temps.

Mais la valeur est un rapport social déterminé de l’économie marchande. Dans cette société, le travail n’est pas divisé suivant un plan, il s’effectue spontanément. Chaque producteur gère lui-même son économie et puisqu’il ignore combien il faut de marchandises d’une espèce donnée pour le marché, il dépense son travail sans égard à la quantité des marchandises demandées sur le marché. Il est donc tout à fait inévitable que telle marchandise, mettons, les tables, soit fabriquée en plus grand nombre qu’il n’en faut pour le marché et une autre en quantité inférieure.

Que se passe-t-il dans le premier cas, c’est-à-dire quand il y aura surproduction de tables ? La production de chaque table a exigé la dépense d’un temps de travail socialement nécessaire, mais comme il a été produit plus de tables qu’il n’en faut sur le marché, c’est que pour la production des tables il a été dépensé par la société plus de temps qu’il n’en faut. Chaque menuisier, pressé par la concurrence de ses confrères, s’évertue à écouler le plus rapidement ses tables et, pour y arriver, il sera amené à baisser les prix. Le prix de la table descendra au-dessous de sa valeur. Cela a pour effet la ruine de quelques producteurs de tables, la diminution de l’offre et finalement le relèvement des prix. Le prix reviendra au niveau de la valeur.

Par contre le relèvement du prix au-dessus de la valeur aura lieu dans le cas où une marchandise donnée sera produite en quantité moindre que le marché ne demande. Dans p. 44ce cas, on se mettra à fabriquer plus de tables, leur prix tombera au niveau de la valeur.

L’écart entre le prix et la valeur est tout à fait inévitable. Il découle de la contradiction de la production marchande, du fait que le travail social s’accomplit sous la forme de travail privé. Aussi le prix de chaque marchandise ne peut-il pas coïncider en règle générale avec la valeur. C’est grâce à ces écarts que se manifeste la valeur de la marchandise, les fluctuations des prix tantôt au-dessus tantôt au-dessous de la valeur se compensent réciproquement et pour l’ensemble des marchandises, pendant un laps de temps plus ou moins prolongé, la moyenne des prix coïncide avec la valeur.

Il est donc tout naturel que dans une société de producteurs dispersés qui ne sont reliés entre eux que par le marché, les lois [c’est-à-dire la détermination du prix de la marchandise par la valeur] ne puissent s’exprimer que sous une forme moyenne, sociale, générale, compensant mutuellement les écarts individuels d’un côté et de l’autre. (V. I. Lénine : Karl Marx…, p. 36.)

L’écart entre le prix de la marchandise et sa valeur ne « supprime » pas la valeur ; pas plus qu’il ne réfute la théorie marxiste de la valeur. C’est précisément par les oscillations des prix autour de la valeur, que se réalise la loi de la valeur. Marx seul a montré comment la valeur régit le mouvement des prix.

La valeur et la répartition du travail social

Lorsque dans une branche de production donnée on dépense trop de travail social, il se produit une baisse des prix des marchandises au-dessous de leur valeur et par suite une diminution de la masse totale de travail dépensé dans cette branche de production. Lorsque cette branche de production aura dépensé moins de travail social qu’il ne faut, il se produit le relèvement du prix au-dessus de la valeur, ce qui a pour résultat l’afflux du travail dans cette branche.

Les oscillations des prix autour de la valeur expriment donc la répartition du travail social entre les branches de la production.

La forme sous laquelle cette répartition proportionnelle du travail se manifeste, dans un état social où l’ensemble du travail social s’affirme comme échange privé des produits individuels du travail, cette forme c’est précisément la valeur d’échange de ces produits. (K. Marx : Lettres à Kugelmann, p. 100-101. Éditions Sociales Internationales, Paris, 1930.)

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Cette répartition proportionnelle du travail ne doit pas être comprise dans le sens que dans le régime de la production marchande, il existe toujours une proportion ou une conformité entre les différentes branches de production, que la violation de cette proportion n’est qu’un phénomène temporaire et accidentel. Une telle opinion n’a rien de commun avec le marxisme, elle constitue sa déformation mécaniste.

Cette opinion fut défendue par le camarade Boukharine qui écrivait, en 1919, dans son ouvrage, l’Économie de la période de transition, que, dans la société capitaliste :

Il peut y avoir des déviations, des oscillations, tout le système s’élargit, se complique, se développe, est en perpétuel mouvement et oscillation, mais en somme reste en état d’équilibre.

L’écart entre les prix et les valeurs a lieu constamment. Quand le prix baisse au-dessous de la valeur, la production d’une marchandise donnée diminue, le prix revient au niveau de la valeur, mais pour un court laps de temps seulement.

L’excès de l’offre sur la demande qui avait amené la baisse du prix au-dessous de la valeur avait pour cause l’anarchie de la production sociale. Cette cause aura pour effet que la diminution de la production ne s’arrêtera pas lorsque l’offre et la demande ainsi que le prix de la valeur auront atteint le même niveau. Cette diminution se poursuivra, l’offre descendra au-dessous de la demande et, par suite, le prix montera au-dessus de la valeur, etc. Par conséquent, l’égalisation du prix avec la valeur n’est que momentanée.

De même que la loi de la valeur agit par les oscillations incessantes des prix autour de la valeur, de même…

… cette tendance constante des différentes sphères de production à rechercher cet équilibre ne se met en œuvre que comme réaction à l’abolition permanente de cet équilibre.

Marx, Le Capital, Livre I, P.U.F., Paris, 2009, p. 400.

La valeur — loi de l’économie marchande

La valeur n’est point la loi de l’équilibre de la production marchande. Considérer la valeur comme la loi de l’équilibre, c’est faire abstraction des contradictions de la production marchande représentées dans la valeur.

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Le concept de valeur est l’expression la plus générale, et en conséquence la plus large, des conditions économiques de la production marchande.

Engels : Anti-Dühring, p. 349.

C’est pourquoi la valeur trouve son importance dans le fait que les contradictions de la production marchande y reçoivent leur expression la plus générale et la plus complète. Le travail social dépensé pour la production de la marchandise revêt la forme de la valeur. Cela découle de la contradiction fondamentale de l’économie marchande entre le travail social et le travail privé.

En raison de cette contradiction, la forme simple de la valeur passe à la forme monétaire et la marchandise se dédouble, en conséquence, en marchandise et en argent ; l’argent est opposé à toutes les marchandises comme l’incarnation de leur valeur. D’où la non-concordance du prix de la marchandise et de sa valeur. Ces écarts continuels entre le prix et la valeur sont la forme spontanée de la répartition du travail social entre les différentes branches de la production. En exprimant les contradictions de la production marchande, la valeur les développa à son tour.

L’argent, c’est la matérialisation du travail humain. Chaque marchandise représente du travail humain matérialisé sous une forme particulière, alors que l’argent constitue la forme générale de la matérialisation du travail humain. Avec de l’argent, on peut acheter n’importe quelle marchandise. Dans l’argent se trouve concentré le pouvoir sur l’ensemble de la production marchande. En ce sens, l’argent est la forme absolue de la richesse dans le régime de production marchande.

À mesure que s’étend la circulation des marchandises s’accroît la puissance de la monnaie, de cette forme sociale absolue de la richesse, toujours prête et prompte à la riposte.

Marx, Le Capital, Livre I, P.U.F., Paris, 2009, p. 148.

On peut accumuler de l’argent, on accumule ainsi la puissance sur les produits du travail et sur le travail lui-même, car avec de l’argent on peut acheter non seulement les marchandises les plus diverses, mais encore la force de travail. D’un côté apparaît le capital et de l’autre, le salariat exploité par le premier.

Le capitalisme est le résultat inévitable du développement de la production marchande.

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Le concept de la valeur contient donc le germe, non seulement de la monnaie, mais aussi de toutes les formes plus amplement développées de la production marchande et de l’échange des marchandises. […] C’est pourquoi la forme de valeur [c’est-à-dire la forme marchande] des produits contient déjà en germe toute la forme capitaliste de production, l’antagonisme entre capitaliste et salarié, l’armée industrielle de réserve [le chômage], les crises.

Engels : Anti-Dühring, p. 349-350. C’est Ségal qui souligne.

La société une fois engagée dans la voie de la production marchande, le travail social n’étant pas directement social, mais existant sous la forme de la valeur, la naissance du capitalisme est inévitable et son développement implique l’accentuation de ses contradictions et sa transformation inéluctable en société communiste.

La valeur est la loi du développement ou la loi du mouvement de la production marchande.

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Date: 2008-2014