Dominique Meeùs
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5. Le caractère fétiche de la marchandise

La valeur et tous les phénomènes qui s’y rattachent sont déterminés par la contradiction fondamentale de la production marchande entre le travail social et le travail privé. Il en ressort que la suppression de la production marchande, de la forme marchande du produit du travail doit entraîner la disparition du double caractère du travail et de la valeur.

Le caractère historique de la marchandise et de la valeur

En effet, comparons la production marchande avec la production dans la société socialiste où le produit du travail ne revêt pas la forme de marchandise. Ici, point de propriété privée des moyens de production ; ils sont la propriété de la collectivité tout entière. Chaque producteur, au lieu de travailler isolément, se présente comme un des membres de la collectivité, organisée suivant un plan conçu d’avance. Ce plan est établi en tenant compte des valeurs d’usage (c’est-à-dire des moyens de production et des objets de consommation) à produire et de la quantité de travail social à dépenser pour leur production. Chaque ouvrier reçoit de la société son programme de travail et, suivant le degré d’accomplissement de ce programme, touche sa part des objets de consommation.

Ici les producteurs ne sont pas opposés l’un à l’autre comme producteurs autonomes. Par conséquent, ils n’opposent p. 48pas les produits de leur travail en tant que marchandises, la liaison entre les hommes étant réalisée non par l’échange entre les producteurs privés, mais d’une façon directe.

Au sein d’un ordre social communautaire fondé sur la propriété commune des moyens de production, les producteurs n’échangent pas leurs produits ; de même, le travail incorporé dans les produits n’apparaît pas davantage ici comme valeur de ces produits, comme une qualité réelle possédée par eux, puisque désormais, au rebours de ce qui se passe dans la société capitaliste, ce n’est plus par la voie d’un détour, mais directement, que les travaux de l’individu deviennent partie intégrante du travail de la communauté.

Marx et Engels, Œuvres choisies en deux volumes, vol 2, p. 15.

En régime socialiste, les rapports sociaux entre les hommes ne revêtent pas la forme d’objet dissimulant ces rapports. Aussi :

Les relations sociales existant entre les hommes et leurs travaux, entre les hommes et les produits de leurs travaux, demeurent ici d’une simplicité transparente tant dans la production que dans la distribution.

Marx, Le Capital, Livre I, P.U.F., Paris, 2009, p. 90.

Le caractère social spécifique du travail dans la production marchande

Dans la société basée sur la production marchande, il en est tout autrement. Ici les producteurs sont autonomes tout en dépendant l’un de l’autre. Leur travail est privé et social à la fois. Le caractère social du travail se manifeste indirectement, d’une façon détournée. Dans le régime de la production marchande :

… l’ensemble du travail social s’affirme comme l’échange privé des produits individuels du travail. (K. Marx : Lettres à Kugelmann, p. 100-101.)

La liaison sociale des producteurs se réalisant sous la forme du rapport de deux producteurs entre eux, le caractère social de leur travail ne peut s’exprimer que par l’égalité de leurs travaux considérés comme dépense de force de travail humain au sens physiologique du mot. Le travail humain abstrait est donc un travail social spécifique, propre à la production marchande seule.

Il va de soi que dans le régime socialiste aussi le travail p. 49c’est la dépense de la force de travail de l’homme au sens physiologique, c’est-à-dire la dépense de muscles, de nerfs, de la substance cérébrale, etc. Mais le caractère social du travail ne s’exprime pas par là. Le caractère social du travail d’un membre de la société socialiste consiste dans la fonction concrète, particulière, dans le travail propre qui lui a été assigné par la société. C’est pourquoi son travail est du travail directement social, et n’offre pas le caractère double du travail concret et abstrait.

La valeur dissimule les rapports sociaux

La valeur, c’est du travail matérialisé dans la marchandise, c’est-à-dire le travail ayant pris l’aspect d’une chose, d’un objet qui s’oppose au producteur comme quelque chose d’indépendant de lui. Dès que la marchandise est confectionnée, elle échappe au contrôle de celui qui l’a produite. La demande et l’offre pour cette marchandise, la fluctuation des prix, tout cela se déroule en dehors de la volonté et de la conscience du producteur. Chaque producteur cherche à vendre sa marchandise au prix le plus avantageux, mais il n’y parvient pas toujours, et n’arrive même pas toujours à écouler sa production. Cela dépend des conditions qui se créent, comme dit Marx, « derrière le dos » du producteur. Par ses actes (la production et la vente de marchandises), chaque producteur participe à la création de ces conditions, mais elles sont spontanées, anarchiques et le producteur n’en est pas maître. Les rapports sociaux entre les hommes s’effectuent par les rapports entre les choses. Ce n’est pas le producteur qui domine le produit de son travail et ses rapports avec les autres producteurs, c’est, au contraire, le produit de son travail qui domine le producteur et ses rapports avec les autres.

Ce fait, à savoir que les produits du travail humain se présentent comme quelque chose d’indépendant de l’homme, comme un objet qui le domine est appelé, par Marx, le caractère fétiche de la marchandise. Il emploie ce terme par analogie avec les phénomènes religieux. Dans la religion :

… les produits du cerveau humain semblent être des figures autonomes, douées d’une vie propre, entretenant des rapports les unes avec les autres et avec les humains. Ainsi en va-t-il dans le monde marchand des produits de la main humaine.

Marx, Le Capital, Livre I, P.U.F., Paris, 2009, p. 83.
p. 50

La valeur est un rapport social entre les hommes qui se présente comme un rapport entre les objets. C’est pourquoi il semble aux producteurs que les marchandises possèdent en tant qu’objets la propriété de la valeur.

L’idée que la valeur est une qualité naturelle, et non sociale de la marchandise, est fausse. Mais cette fausse idée a ses racines dans la réalité ; le producteur ne voit que la surface de la vie sociale, il aperçoit seulement l’enveloppe matérielle qui dissimule les rapports entre les hommes.

Le fait que le sort du producteur dépend du mouvement des marchandises et de leurs prix renforce encore cette idée fausse des rapports sociaux.

En régime de production marchande, le caractère même des rapports sociaux engendre des notions et des idées correspondantes dans les esprits des hommes.

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Date: 2008-2014