Dominique Meeùs
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Louis Ségal, Principes d’économie politique : versions, table des matières, index des notions — Retour au dossier marxisme

4. Les procédés d’accroissement de la plus-value

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Marx n’a pas seulement découvert la nature des rapports de production entre la bourgeoisie et le prolétariat. Il n’a pas seulement montré comment s’opère l’exploitation du travail ; il a montré que la production capitaliste conduit à l’exploitation grandissante, que le développement même du capitalisme implique l’exploitation toujours accrue du prolétariat par la bourgeoisie.

Le degré d’exploitation

[*] Ne pas confondre « temps nécessaire » avec « temps de travail socialement nécessaire » que nous connaissons déjà au chapitre 2. Par ce dernier, on entend ce qu’il faut pour produire une unité d’une marchandise donnée, tandis que « temps nécessaire » représente une partie déterminée de la journée de travail. Ainsi, en ramenant à 2 kilogrammes de pain par jour les moyens d’existence de l’ouvrier et en admettant qu’il faut dépenser deux heures de travail socialement nécessaire pour produire un kilo de pain, le nombre de deux heures exprimera « le temps socialement nécessaire » pour la production d’un kilo de pain, alors que « temps nécessaire » pour créer la valeur de la force de travail sera égal à quatre heures.

La nouvelle valeur créée par l’ouvrier pendant sa journée de travail se divise en deux parties : 1. l’une compense la valeur de la force de travail ou celle du capital variable ; 2. l’autre forme la plus-value. En conséquence, la journée de travail de l’ouvrier se divise en deux parties : 1. le temps nécessaire à la reproduction de la valeur de la force de travail ; 2. le temps pendant lequel est créée la plus-value. Marx appelle temps nécessaire [*] la partie de la journée de travail pendant laquelle l’ouvrier reproduit la valeur de sa force de travail et temps supplémentaire, le temps pendant lequel l’ouvrier crée la plus-value. Dans l’exemple ci-dessus, la journée du fileur se compose de 4 heures de temps nécessaire et de 4 heures de temps supplémentaire. Le travail dépensé pendant le temps nécessaire est le travail nécessaire et celui dépensé pendant le temps supplémentaire est le surtravail.

Le rapport du temps supplémentaire au temps nécessaire exprime le degré de l’exploitation de l’ouvrier par le capitaliste. Dans notre exemple, le rapport du temps supplémentaire au temps nécessaire est de 100 % en d’autres termes, l’ouvrier travaille pour le capitaliste autant que pour p. 89lui-même. Plus le rapport du temps supplémentaire au temps nécessaire est grand, plus s’élève le degré d’exploitation. Si le temps nécessaire était de 2 heures et le temps supplémentaire de 6 heures, la journée de travail restant la même (8 heures), le degré d’exploitation serait plus grand : de 300 % (6 : 2) c’est-à-dire que l’ouvrier travaillerait pour le capitaliste trois fois plus de temps que pour lui-même.

Le rapport de la plus-value au capital variable exprime aussi le degré d’exploitation, la plus-value étant créée pendant le temps supplémentaire et le capital variable étant reproduit pendant le temps nécessaire. Nous appelons le rapport de la plus-value au capital variable le taux de la plus-value.

[*] Ce rapport de la plus-value à l’ensemble du capital porte le nom de taux du profit. Voir chapitre 7.

Les économistes bourgeois qui ne reconnaissent pas la division du capital en capital constant et variable ignorent le taux de la plus-value. Ils mesurent la plus-value uniquement dans son rapport à l’ensemble du capital [*], considérant qu’elle est le produit de l’ensemble du capital. Ils dissimulent ainsi le fait que la plus-value provient uniquement de l’exploitation du travail salarié et prétendent que les moyens de production sont susceptibles de créer une nouvelle valeur.

La plus-value absolue et la plus-value relative

La plus-value peut être accrue de deux manières. La première, c’est la prolongation de la journée de travail. En portant, dans notre exemple, la journée de travail de 8 à 12 heures, le temps supplémentaire ne sera plus de 4, mais de 8 heures, et le rapport du temps supplémentaire au temps nécessaire, au lieu de 100 %, sera de 200 %. Le procédé d’augmentation de la plus-value par la prolongation de la journée de travail est la production de la plus-value absolue. Le second procédé consiste à diminuer le temps nécessaire, sans prolonger la journée de travail. En réduisant, dans notre exemple, le temps nécessaire à 2 heures, tout en maintenant la journée de travail de 8 heures, le temps supplémentaire s’accroîtra de 4 à 6 heures et le degré d’exploitation passera de 100 à 300 % (6 heures de temps supplémentaire et 2 heures de temps nécessaire). Ce procédé d’augmentation de la plus-value par la prolongation du temps p. 90supplémentaire grâce à la réduction du temps nécessaire s’appelle la production de la plus-value relative.

La journée de travail

La plus-value absolue est créée par la prolongation de la journée de travail. Mais jusqu’à quelle limite la journée de travail peut-elle être prolongée ? Quelle est la durée normale de la journée de travail ?

La durée normale de la journée de travail permet à l’ouvrier de dépenser autant de force de travail qu’il est en mesure de restaurer journellement, sans user prématurément son organisme. On peut travailler pendant plusieurs jours, semaines et années, de telle manière qu’après, il sera impossible de restaurer la force de travail dépensée et usée. Dans ce cas, sans s’en rendre compte, l’ouvrier dépense, dans une journée de travail, plus qu’une force de travail journalière. Il en résulte l’invalidité prématurée, la vieillesse et même la mort. La durée d’une journée de travail normale doit être telle que l’ouvrier dépense dans sa journée la force de travail correspondante à la durée normale moyenne de la vie.

Mais le capitaliste ne s’intéresse pas à la durée normale de la journée de travail.

Le capital ne se soucie pas du temps que durera la force de travail. Ce qui l’intéresse, c’est uniquement le maximum de force de travail qu’il est possible de réaliser dans la journée. Il atteint son but en diminuant le temps pendant lequel peut durer la force de travail, semblable à l’agriculteur vorace qui augmente le rendement du sol en le dépouillant de sa fertilité. Ainsi la production capitaliste… amène l’épuisement prématuré et la mort de la force de travail ; elle ne prolonge d’une certaine durée le travail productif de l’ouvrier qu’en abrégeant la vie de ce même ouvrier. (K. Marx : le Capital, t. 2, p. 127.)

L’ouvrier vend au capitaliste sa force de travail pour un jour et il réclame que la journée de travail soit limitée à la dépense normale d’une force de travail journalière. Le capitaliste prétend qu’ayant acheté la force de travail, il a le droit d’en tirer toute la valeur d’usage et de prolonger à volonté la journée de travail. Les deux — l’ouvrier et le capitaliste — invoquent avec autant de raison les lois de l’échange des marchandises.

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Entre des droits égaux, c’est la violence qui décide. Et c’est ainsi que dans l’histoire de la production capitaliste la lutte pour la fixation normale de la journée de travail n’est que la lutte pour la limitation de la journée de travail ; et les deux antagonistes sont le capitaliste total, c’est-à-dire la classe capitaliste, et l’ouvrier total, c’est-à-dire la classe ouvrière. (K. Marx : le Capital, t. 2, p. 83-84. La phrase en italique manque dans la traduction.)

L’établissement d’une journée de travail normale est donc le résultat d’une guerre civile prolongée plus ou moins ouverte entre la classe capitaliste et la classe ouvrière. (K. Marx : le Capital, t. 2, p. 175.)

Au début du capitalisme, l’État prolongeait la journée de travail par la voie législative, mais avec la croissance de la classe ouvrière et de sa lutte pour la limitation de la journée de travail, l’État (surtout au 19e siècle) fut forcé de réduire la journée de travail par la voie législative.

Avant la guerre, dans tous les pays capitalistes, la classe ouvrière menait la lutte pour la journée de 8 heures. Pendant les premières années d’après-guerre, à la suite de l’essor formidable du mouvement révolutionnaire, la classe ouvrière a conquis la journée de 8 heures dans les pays capitalistes les plus considérables. Mais à partir de 1924 a commencé la prolongation de la journée de travail, souvent jusqu’à 12 heures et au-delà.

Seule, la lutte conséquente de la classe ouvrière décide de la durée de la journée de travail. La classe ouvrière ne pourra établir une journée de travail normale qu’après la conquête du pouvoir. Un exemple saisissant nous est offert par l’U.R.S.S. où on a passé de la journée de 8 heures à celle de 7 heures pour passer plus tard à celle de 6 heures.

La production de la plus-value relative

La lutte de la classe ouvrière pour la limitation de la journée de travail et la concurrence entre capitalistes conduisent à la production de la plus-value relative. Ce procédé d’augmentation de la plus-value consiste à diminuer le temps nécessaire pendant lequel l’ouvrier reproduit la valeur de sa force de travail et à augmenter le temps supplémentaire. Mais comment peut-on réduire le temps nécessaire ? Nous laissons de côté pour le moment la baisse des salaires au-dessous de la valeur de la force de travail, où une partie p. 92du temps nécessaire est convertie en temps supplémentaire. La question qui se pose est de savoir comment est réduit le temps nécessaire et accru le temps supplémentaire, la force de travail étant payée à sa valeur.

La valeur de la force de travail est déterminée par la quantité de travail socialement nécessaire à la production des moyens de subsistance de l’ouvrier. Avec l’accroissement de la productivité du travail dans les branches qui produisent les objets de consommation de la classe ouvrière, il faut moins de temps pour la production des objets de consommation, leur valeur diminue et, par conséquent, diminue d’autant la valeur de la force de travail. L’ouvrier consomme la même quantité de pain, de viande, de vêtements, etc., qu’auparavant, mais la valeur de ces objets est moindre, ainsi que la valeur de la force de travail et partant la durée du temps nécessaire à la reproduction. Le temps supplémentaire augmente proportionnellement.

Par conséquent, la plus-value relative est formée par l’augmentation de la productivité du travail dans les branches produisant les moyens de subsistance de la classe ouvrière. Mais ces branches sont liées étroitement aux autres branches de production. La valeur du vêtement ne baisse pas seulement en raison de l’augmentation de la productivité du travail des ouvriers occupés à la confection de vêtements. Avec la productivité accrue du travail du tisseur, du mécanicien, du fileur, etc., baisse la valeur des vêtements — cet objet de consommation — et par conséquent aussi celle de la force de travail. On voit donc que la plus-value relative est due à l’augmentation de la productivité du travail dans les branches qui produisent les objets de consommation de la classe ouvrière et (bien que dans une mesure moins grande) dans les branches produisant les moyens de production nécessaires à la fabrication de ces objets de consommation.

La plus-value extra

L’augmentation de la productivité du travail est un procès inégal : telle entreprise accuse une augmentation, alors que dans les autres elle reste inchangée, si bien qu’un capitaliste reçoit de la plus-value extra par rapport aux autres capitalistes.

Admettons qu’une heure de travail socialement p. 93nécessaire ait pour expression un franc. En une journée de travail de 8 heures, on produit 4 unités d’une marchandise donnée et, pour chaque unité, on dépense pour 3 francs de moyens de production. La valeur d’une unité de cette marchandise aura pour expression 5 francs (moyens de production 3 francs, et nouvelle valeur 2 francs). Le temps nécessaire est de 4 heures et le temps supplémentaire d’autant. Dans ce cas, la valeur de la force de travail et la plus-value sera de 4 francs. Le degré d’exploitation (le taux de plus-value) sera de 100 %.

Supposons maintenant que dans une entreprise la productivité du travail ait doublé par rapport aux autres : alors que partout ailleurs, un ouvrier produit 4 unités de cette marchandise dans une journée de 8 heures, dans cette entreprise, un ouvrier produit 8 unités dans la même journée de travail. Quelle sera la valeur de la marchandise produite dans cette entreprise ? S’il faut, comme auparavant, 3 francs de moyens de production pour préparer une unité de cette marchandise, il est clair que la valeur de cette marchandise sera de 4 heures, 3 heures en moyens de production et 1 heure de travail nouveau. Cette valeur aura pour expression 4 francs.

Cependant, la valeur de la marchandise n’est pas déterminée par le travail individuel, mais par le travail socialement nécessaire. Aussi, bien que dans l’entreprise qui accuse une augmentation de la productivité du travail, la production d’une unité de cette marchandise demande une heure de travail, la valeur sociale d’une unité de marchandise ne sera pas de 4, mais de 5 heures : un ouvrier de cette entreprise produira en une heure de son travail la valeur sociale de 2 heures, ou 2 francs. Notre capitaliste ne vend pas la marchandise à sa valeur individuelle, mais à sa valeur sociale, c’est-à-dire à 5 francs. Il vend 40 francs 8 unités de marchandises. Il a dépensé 24 francs pour les moyens de production, 4 francs pour les salaires, soit en tout 28 francs, par conséquent la plus-value formera 12 francs et le taux de la plus-value 300 %. Ce capitaliste touche par rapport aux autres confrères, une plus-value extra de 8 francs.

Nous constatons également une diminution du travail nécessaire, une augmentation correspondante du surtravail. Certes, l’ouvrier continue de toucher 4 francs avec lesquels il achète la même quantité de moyens d’existence qu’auparavant. Mais il reproduit le montant de ces 4 francs non p. 94en 4 heures, mais en 2 heures, car, en 1 heure de son travail, il produit une valeur sociale de 2 heures. Par conséquent, dans ce cas, le temps nécessaire sera de 2 heures, le temps supplémentaire de 6 heures et le degré d’exploitation de 300 %. Il s’est produit ici une diminution du temps nécessaire bien que la valeur des moyens de subsistance de l’ouvrier et, par conséquent, celle de sa force de travail reste inchangée.

La production de la plus-value extra implique une différence entre la productivité individuelle dans une entreprise d’une branche de production donnée et la productivité sociale dans toutes les entreprises de cette branche.

Cette différence est temporaire, passagère. Elle est appelée à disparaître tôt ou tard sous la pression de la concurrence.

En effet, le capitaliste dont l’entreprise accuse une productivité plus élevée, vendra sa marchandise au-dessous de sa valeur sociale, mais au-dessus de sa valeur individuelle, mettons 4 francs 75. À ce prix, sa plus-value sera de 1 franc 25, alors que pour les autres capitalistes, elle ne sera que de 1 franc pour une unité de marchandise vendue à 5 francs. Mais ces derniers, pour conserver leurs positions sur le marché, devront également augmenter la productivité du travail des ouvriers occupés dans leurs entreprises. Et lorsqu’elle aura doublé dans toutes les entreprises de la branche donnée, un ouvrier produira en une journée de 8 heures, 8 unités de marchandises ; la valeur sociale de chacune de ces unités ne sera pas de 5, mais de 4 francs et la différence entre la valeur sociale et la valeur individuelle sera effacée en même temps que disparaîtra la plus-value extra.

Pressé par la concurrence, chaque capitaliste cherche à augmenter la productivité du travail des ouvriers de son entreprise pour obtenir de la plus-value extra. Il se créera donc inévitablement à nouveau une différence entre la productivité individuelle et la productivité sociale du travail. Tantôt l’une, tantôt l’autre des entreprises augmentera la productivité du travail au-dessus du niveau moyen. Cette différence tantôt disparaît, tantôt apparaît, et, finalement, on assiste à une augmentation générale de la productivité du travail dans toutes les entreprises et dans toutes les branches de la production, à une baisse de la valeur des moyens de subsistance et de la force de travail. On constate une diminution générale du temps nécessaire et une augmentation p. 95correspondante du temps supplémentaire ainsi que de la production de la plus-value relative. Dans sa recherche de la plus-value extra, chaque capitaliste favorise la production de la plus-value relative.

Quand un capitaliste, en accroissant la force productive du travail, fait baisser, par exemple, le prix des chemises, il ne se propose pas nécessairement de diminuer d’autant la valeur de la force de travail et, par suite, le temps de travail nécessaire ; mais il ne contribue à la hausse du taux général de la plus-value que pour la partie qui lui revient en fin de compte dans ce résultat. (K. Marx : le Capital, t. 2, p. 201.)

L’intensité et la productivité du travail

Nous avons examiné deux procédés d’augmentation du degré d’exploitation de la classe ouvrière : 1. la production de la plus-value absolue par la prolongation de la journée de travail et 2. la production de la plus-value relative par l’augmentation du surtravail au détriment du travail nécessaire. Il nous reste à examiner à quel procédé se rapporte l’intensification du travail.

En une heure, on peut dépenser plus ou moins de travail suivant le rythme, l’intensité du travail, etc. Le travail peut s’intensifier sans qu’on fasse intervenir des modifications techniques, par l’introduction des salaires aux pièces, au lieu du salaire au temps.

Si, pendant la journée de travail de 8 heures, l’ouvrier dont l’intensité de travail avait doublé produit 8 unités de marchandise au lieu de 4, la valeur de l’unité de marchandise ne baissera pas. Bien qu’il faille aujourd’hui, pour la production d’une unité de marchandise, une heure au lieu de deux heures, l’ouvrier dépense pendant une heure autant de travail qu’avant en deux heures. La masse des marchandises qu’il a produites dans sa journée de 8 heures offre désormais une valeur de 16 heures. Une heure de travail plus intense vaut deux, trois ou quatre heures d’un travail normal. C’est pourquoi on peut considérer un travail plus intense et moins long comme un travail moins intense et plus prolongé. Avec l’intensification du travail, la valeur de l’unité de marchandise reste inchangée, mais la valeur de la masse de marchandises produites par l’ouvrier dans un laps de temps déterminé s’accroît.

Il en est tout autrement lorsqu’augmente la productivité p. 96du travail. Par ce dernier terme il faut entendre une augmentation de la quantité des marchandises produites dans un même temps grâce aux perfectionnements techniques de la production. Supposons que la productivité du travail ayant doublé, un ouvrier produise dans une journée de 8 heures 8 unités de marchandise au lieu de 4. L’intensité du travail restant la même, la valeur d’une unité de marchandise diminue de moitié (nous faisons abstraction de la valeur des moyens de production), puisqu’il faut pour sa production deux fois moins de temps qu’avant et que la valeur de la masse des marchandises créée dans la journée de 8 heures reste sans changement : 8 unités de marchandises ont la même valeur que 4 auparavant.

Quelle est l’influence de l’augmentation de l’intensité du travail sur le degré d’exploitation ? L’augmentation de l’intensité du travail équivalant à la prolongation de la durée de travail avec l’ancienne intensité (8 heures de travail d’intensité double valent 16 heures de travail de l’ancienne intensité), cette augmentation implique la production de la plus-value absolue. Mais cela n’est vrai que pour les cas où l’augmentation de l’intensité n’est pas générale, mais se produit seulement dans certaines entreprises ou branches de production.

S’il y avait intensification simultanée et égale du travail dans toutes les industries, le nouveau degré d’intensité supérieure deviendrait le degré social normal et ne compterait plus comme grandeur extensive. (K. Marx : le Capital, t. 3, p. 219.)

Il n’existe pas de travail sans un certain degré d’intensité. La valeur de la marchandise est déterminée par le temps socialement nécessaire.

Nous appelons temps de travail socialement nécessaire le temps exigé pour produire une valeur d’usage quelconque dans les conditions sociales normales applicables à cette production, le travail se faisant avec la moyenne sociale d’habileté et d’intensité. (C’est Ségal qui souligne. K. Marx : le Capital, t. 1, p. 9.)

Dans le cas d’une augmentation générale de l’intensité, il se crée un autre degré moyen d’intensité et, par conséquent, le temps socialement nécessaire pour la production d’une marchandise décroît par sa répercussion sur la valeur p. 97de la marchandise, l’augmentation générale de l’intensité équivaut à l’augmentation de la productivité du travail et, pour cette raison, l’augmentation générale de l’intensité donne lieu à la production de la plus-value relative.

L’unité de la plus-value absolue et relative et leur différence

La plus-value, tant absolue que relative, c’est toujours une valeur créée par l’ouvrier en plus de la valeur de sa force de travail. De ce point de vue, il n’existe aucune différence entre la plus-value absolue et la plus-value relative. Toute la plus-value, la plus-value relative y comprise, est de la plus-value absolue en ce sens qu’elle est le résultat de la prolongation de la journée de travail au-delà du temps de travail nécessaire pendant lequel l’ouvrier reproduit la valeur de sa force de travail. Toute la plus-value, la plus-value absolue y comprise, est de la plus-value relative en ce sens que sans un degré déterminé de développement, de la productivité du travail social, aucun surtravail n’est en général possible. Si l’homme était obligé de perdre tout son temps à la production de ses moyens de subsistance, toute la journée de travail serait du temps nécessaire.

La différence entre la plus-value absolue et relative apparaît quand il s’agit des procédés d’augmentation du degré d’exploitation. Cette augmentation s’effectue soit par la prolongation de la durée du travail, soit par l’augmentation de la productivité du travail, soit par les deux procédés simultanément.

Au début du capitalisme, quand la production était basée sur le travail manuel et, partant, quand la croissance de la productivité et de l’intensité du travail était très limitée, le principal procédé d’augmentation du degré d’exploitation était la prolongation de la journée de travail. Mais lorsque, d’une part, la base technique du capitalisme est devenue la production mécanisée et que la production mécanisée a accru les possibilités de croissance de la productivité du travail et lorsque, d’autre part, s’est accentuée la lutte de la classe ouvrière pour la limitation de la journée de travail, la production de la plus-value relative est devenue la méthode principale d’augmentation du degré d’exploitation. La croissance de la productivité du travail était accompagnée de celle de son intensité.

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Le développement de la productivité du travail

À ses débuts, le capitalisme utilise la forme de technique qu’il a trouvée, c’est-à-dire la technique des petits producteurs. Mais la production capitaliste est, dès le début, une grande production. Dans un atelier travaillent plusieurs fileurs, tisseurs, etc. Ces producteurs collaborent, mais c’est une collaboration encore élémentaire, c’est la coopération simple : tous accomplissent un même travail, mais l’accomplissent en commun, ce qui communique au travail une vitesse et une allure plus vives. Tous, ils sont surveillés et stimulés par le capital.

Les ouvriers qui travaillent en commun déploient déjà, au stade de la coopération simple, une force productive beaucoup plus grande que lorsqu’ils travaillent isolément. La productivité du travail commun de cinq hommes est supérieure à la productivité de cinq ouvriers isolés. Cette nouvelle force productive, purement sociale, ne coûte rien au capitaliste, puisqu’il rétribue seulement la force de travail individuelle de chaque ouvrier.

À côté de la coopération simple apparaît la coopération développée par la division du travail à l’intérieur de chaque entreprise. Chacun des ouvriers devient un ouvrier parcellaire, chacun d’eux accomplit une seule opération nécessaire à la production d’une marchandise. La productivité du travail s’accroît, mais le travail se fait encore à la main. La production capitaliste exista longtemps sous cette forme de la manufacture. Mais, dans cette dernière, la productivité du travail, tout en augmentant avec le développement de la division du travail à l’intérieur des entreprises, s’accroît très lentement : la force physique de l’homme étant la limite de l’augmentation de la productivité.

L’apparition de machines révolutionne d’un coup la production. Au début surgit la machine-outil, qui accomplit les opérations auparavant accomplies par l’ouvrier et qui remplace plusieurs hommes. Mais la mise en mouvement de ces machines dépassait la force d’un seul ouvrier. On découvrit un moteur mécanique : la machine à vapeur qui met en mouvement plusieurs machines-outils à la fois. Au début, les machines sont fabriquées à la main, mais à la longue parurent des machines pour la construction de machines ; l’industrie des constructions mécaniques naquit. p. 99La manufacture est remplacée par la grande industrie mécanisée ; la fabrique capitaliste fait son apparition.

La lutte des ouvriers pour la limitation de la journée de travail et pour l’augmentation des salaires ainsi que la concurrence entre les capitalistes oblige ces derniers à introduire des perfectionnements toujours nouveaux. Les machines deviennent plus grandes, leur vitesse s’accroît, des machines nouvelles sont sans cesse introduites, on adopte de nouvelles matières premières, à côté du moteur à vapeur apparaissent le moteur électrique et le moteur à explosion.

Cet essor de la technique qui indique la maîtrise de l’homme sur les forces de la nature, loin de faciliter le travail de l’ouvrier, le rend plus pénible, asservit de plus en plus l’ouvrier au capital.

Dans la société capitaliste, le progrès de la technique et de la science équivaut au progrès dans l’art de pressurer l’ouvrier.

Lénine, « Un système “scientifique” pour pressurer l’ouvrier », Œuvres, tome 18, p. 619.

L’influence de la machine sur l’ouvrier

Par elle-même, la machine est un moyen de travail, à l’aide duquel l’ouvrier produit des valeurs d’usage déterminées. Mais dans la société capitaliste, la machine est une forme de l’existence du capital, un moyen de soutirer du travail non payé, d’exploiter l’ouvrier.

L’ouvrier ne domine pas les conditions de travail, il est dominé par elles. (K. Marx : le Capital, t. 3, p. 83.)

L’ouvrier devient un appendice de la machine.

La machine, appelée à faciliter le travail, le rend plus pénible. Les mouvements de l’ouvrier sont subordonnés au mouvement uniforme des machines, le travail devient monotone, sans attrait.

En même temps que le travail mécanique fatigue à l’extrême le système nerveux, il supprime le jeu varié des muscles et tue toute libre activité physique et intellectuelle. Même la facilité plus grande du travail devient un moyen de torture puisque la machine ne dispense pas l’ouvrier du travail, mais enlève à celui-ci son intérêt. (K Marx : le Capital, t. 3, p. 82.)

Un des moyens les plus importants de perfectionner les machines, c’est d’accroître la vitesse de leur mouvement, qui p. 100a pour résultat un travail plus intense dépensé pendant le même laps de temps. Le développement du machinisme conduit donc à l’accroissement de l’intensité du travail.

L’intensité du travail a subi un accroissement particulier dans les pays capitalistes à la suite de la rationalisation d’après-guerre. Voici ce qu’écrit le professeur Schlesinger au sujet des entreprises Ford en Amérique :

Les chiffres de la fluctuation de la main-d’œuvre chez Ford attestent qu’en dépit des hauts salaires l’ouvrier ne peut pas tenir longtemps à ce travail. La première étude directe de la chaîne fait une impression profonde et le spectateur, même habitué aux conditions modernes du travail, se demande involontairement comment l’ouvrier peut tenir à cette monotonie du travail. Tous les ans, Ford embauche cent mille nouveaux ouvriers et met leurs nerfs à l’épreuve par ce travail monotone qui détruit leur corps et leur esprit.

Telle, ou à peu près telle, est la situation dans toutes les entreprises capitalistes « rationalisées ».

Moyen de réduire le temps de travail, la machine devient, en régime capitaliste, un moyen de le prolonger. Elle s’use non seulement quand elle fonctionne, mais aussi quand elle reste inactive. D’où la tendance des capitalistes à prolonger la journée de travail pour réduire l’usure improductive de la machine.

La machine simplifie le travail et, pour cette raison, il devient possible d’employer des femmes et des enfants. Elle détruit la famille ouvrière. Les femmes et les enfants, la partie la plus faible, la moins organisée et la plus arriérée de la classe ouvrière, sont soumis à un dur régime d’exploitation. L’entrée des femmes et des enfants dans la production accentue la concurrence sur le marché du travail, fait baisser les salaires des ouvriers adultes. Enfin, la machine évince l’ouvrier de la production et crée ainsi le chômage. (Voyez pour le chômage le chapitre 6.)

La machine asservit l’ouvrier au capitaliste. Mais cela ne découle pas des propriétés de la machine, mais de son application par le Capital.

Ainsi la machine prise en soi raccourcit le temps de travail, facilite le travail, permet à l’homme de triompher des forces naturelles, augmente la richesse du producteur ; mais, par l’emploi capitaliste, elle prolonge la journée de travail, accroît l’intensité du travail, assujettit l’homme aux forces naturelles, appauvrit le producteur. (K. Marx : le Capital, t. 3, p. 108.)

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La machine asservit la classe ouvrière, parce qu’elle appartient aux capitalistes, parce qu’elle s’oppose à la classe ouvrière comme une force étrangère qui la domine, force du capital.

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Date: 2008-2014