Dominique Meeùs
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1. La reproduction simple

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Déjà la reproduction simple met à jour, dans les rapports entre la bourgeoisie et le prolétariat, des traits que l’on ne peut apercevoir en examinant l’exploitation capitaliste dans les cadres d’un seul cycle de production.

L’ouvrier fait crédit au capitaliste

L’ouvrier touche son salaire non au moment où il vend au capitaliste sa force de travail, non à la conclusion du contrat de travail, mais lorsqu’il a accompli le travail, c’est-à-dire lorsque le capitaliste a utilisé sa force de travail. En d’autres termes, l’ouvrier fait crédit au capitaliste, puisqu’il produit une valeur supérieure à celle de sa force de travail avant que le capitaliste ait acquitté la valeur de cette force de travail. Sans doute, le capitaliste lui verse le salaire avant d’avoir écoulé les marchandises. C’est pourquoi se crée l’apparence que le capitaliste avance, sur son propre fonds, le salaire à l’ouvrier. Cependant, cette apparence s’évanouit dès que nous dépassons le cadre d’un seul cycle de production et que nous examinons les rapports entre la classe ouvrière et la classe des capitalistes dans le procès de reproduction.

Supposons que le salaire soit payé à la fin de chaque semaine. Lorsque, dans le courant de la deuxième semaine, le capitaliste vend la marchandise produite pendant la première semaine, il convertit en argent la valeur créée par l’ouvrier au cours de la première semaine et c’est avec cet argent qu’il lui paye son salaire à l’expiration de la deuxième semaine.

Son travail [celui de l’ouvrier] du jour ou du semestre est payé par son travail de la veille ou du semestre précédent… La classe capitaliste remet continuellement à la classe ouvrière des lettres de change sur une partie du produit fourni par la seconde mais accaparé par la première. Mais l’ouvrier les rend tout aussi continuellement à la classe capitaliste et lui enlève ainsi la partie qui lui revient de son propre produit. (K. Marx : le Capital, t. 4, p. 12-13.)

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Tout capital est de la plus-value accumulée

Admettons, dira l’économiste bourgeois, qu’à la fin de la seconde semaine le capitaliste acquitte le salaire avec l’argent reçu de la vente de la marchandise produite pendant la semaine précédente. Mais il faut considérer qu’à la fin de la première semaine, le capitaliste n’a pas encore vendu sa marchandise et que, par conséquent, le salaire versé à la fin de cette première semaine est une valeur avancée par le capitaliste à l’ouvrier. Cette objection habituellement émise par les économistes bourgeois tend à démontrer que ce n’est pas l’ouvrier qui fait crédit au capitaliste, en touchant son salaire après que le capitaliste a usé de sa force de travail, mais que le capitaliste fait crédit à l’ouvrier, en lui versant le salaire avant la vente de la marchandise. Les économistes bourgeois veulent ainsi prouver que les capitalistes ne payent pas le salaire avec une partie de la valeur créée par la classe ouvrière, ils s’attachent à démontrer indirectement que le capital (le salaire étant une partie du capital, le capital variable) est honnêtement gagné par les capitalistes.

Mais cette objection ne tient pas debout. Nous avons déjà vu au début du chapitre 4 que la production capitaliste a pris naissance à la suite du pillage, de l’expropriation des petits producteurs immédiats (l’accumulation primitive). Par conséquent, déjà au point de vue historique, le capital c’est du travail d’autrui accumulé. Mais même en admettant un instant qu’un capitaliste ou même tous les capitalistes aient accumulé honnêtement, par leur labeur, leur capital initial, il n’en est pas moins vrai que, même dans le procès de reproduction simple, tout capital devient de la plus-value accumulée.

Prenons à titre l’exemple, un capital de 10 000 francs qui crée annuellement une plus-value de 2 000 francs entièrement consommée par le capitaliste. En cinq ans, ce dernier aura consommé la valeur de 10 000 francs, soit le montant de son capital. Sans doute, après cela, il reste au capitaliste le capital de 10 000 francs. Mais par sa valeur ce capital n’est déjà plus rien d’autre que de la plus-value accumulée. La situation ne change nullement du fait que le capitaliste estime avoir dépensé non la valeur du capital mais la plus-value.

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Si quelqu’un consomme tout ce qu’il possède à se charger de dettes dont le montant égale celui de ses propriétés, l’ensemble de ses propriétés ne représentera que l’ensemble de ses dettes. (K. Marx : le Capital, t. 4, p. 15.)

On voit donc que même en admettant que le capitaliste ait gagné son capital initial par son propre labeur, son capital se convertit tôt ou tard en travail d’autrui accumulé. Le salaire n’est que la forme monétaire de la valeur des moyens de subsistance de l’ouvrier, que les capitalistes versent à la classe ouvrière sur le produit créé par cette dernière.

La consommation individuelle des ouvriers
est une consommation productive

La consommation individuelle de l’ouvrier, au point de vue d’un seul cycle de production, n’est que sa consommation individuelle. Mais au point de vue de la reproduction, elle est une consommation productive puisqu’elle produit la force de travail nécessaire à la reproduction du capital.

Peu importe que l’ouvrier accomplisse sa consommation individuelle pour lui-même et non pour le capitaliste. C’est ainsi que la consommation des bêtes de somme n’en reste pas moins un facteur nécessaire du procès de production, bien que le bétail jouisse directement de ce qu’il mange. (K. Marx : le Capital, t. 4, p. 19.)

Mais, si, au point de vue de la reproduction du capital, la consommation individuelle de la classe ouvrière est une consommation productive, elle ne l’est que dans la mesure où cela est nécessaire au capital. Tout ce que la classe ouvrière consomme en plus de ce qu’il faut pour assurer la production capitaliste par la force de travail est déjà de la consommation non productive. C’est pourquoi le capital tend constamment à réduire la consommation de l’ouvrier au minimum indispensable à la reproduction capitaliste. L’ouvrier appartient au capital dans le procès de production, c’est-à-dire alors que le capitaliste use de la force de travail achetée. Maintenant, nous voyons que…

… au point de vue social la classe ouvrière est par conséquent, même en dehors du procès de travail immédiat, un simple appendice du capital, tout comme n’importe quel autre instrument de travail. (K. Marx : le Capital, t. 4, p. 21.)

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La reproduction des rapports capitalistes

Le principal trait qui se manifeste dans le procès de reproduction, c’est la reproduction des rapports capitalistes. La marchandise produite par l’ouvrier appartient non à lui, mais au capitaliste. L’ouvrier fabrique son produit comme capital, comme une force qui s’oppose à lui et le domine. Le procès de reproduction terminé, le capitaliste retrouve son capital accru du montant de la plus-value, et l’ouvrier en sort avec son salaire. Après avoir consommé les moyens de subsistance, l’ouvrier reste de nouveau sans moyens d’existence et se voit dans la nécessité de vendre sa force de travail. Il reproduit sa force de travail comme une marchandise.

Par sa propre réalisation, le procès de production capitaliste reproduit donc la séparation entre la force de travail et les conditions de travail. Il reproduit et éternise ainsi les conditions d’exploitation de l’ouvrier. Il force constamment l’ouvrier à vendre sa force de travail pour vivre et met constamment le capitaliste à même d’acheter cette force pour s’enrichir. En réalité, l’ouvrier appartient au capital bien avant de se vendre au capitaliste. (K. Marx : le Capital, t. 4, p. 27.)

Le procès de la reproduction simple reproduit les rapports de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie, c’est-à-dire ceux de l’esclavage salarié, la reproduction élargie reproduit les conditions d’existence de plus en plus pénibles de la classe ouvrière.

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Date: 2008-2014