Dominique Meeùs
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1. La propriété privée du sol comme facteur freinant
le développement de l’agriculture sous le capitalisme

D’une part, le capitalisme développe les forces productives de la société et de l’autre, il freine leur développement. Nous avons déjà vu cela en étudiant la loi de la baisse du taux moyen du profit et nous le montrerons, d’une façon encore plus détaillée, dans les chapitres suivants. Mais c’est surtout en agriculture que le régime capitaliste freine le développement des forces productives. Le retard de l’agriculture sur l’industrie, l’opposition grandissante entre la ville et la campagne sont tout à fait inévitables en régime capitaliste. La raison essentielle en est la propriété privée du sol.

La propriété privée du sol empêche le locataire capitaliste d’engager plus de capital dans l’agriculture. Elle engendre la rente absolue, en empêchant la plus-value créée dans l’agriculture de participer à la formation du taux moyen du profit. Elle réduit donc le taux moyen du profit, ralentit l’accumulation du capital, fait monter les prix des matières premières agricoles, nécessaires à l’industrie et des moyens d’existence de la classe ouvrière.

Le prix de la terre

La propriété privée du sol détache d’une application productive des capitaux énormes lors de l’achat de terrains. La terre, comme telle, n’a pas de valeur, n’étant pas le produit du travail. Cependant, dans la société capitaliste, elle est une marchandise, elle s’achète et elle se vend. Ne possédant pas de valeur, la terre a pourtant un prix ; tel terrain se vend et s’achète à tel ou tel prix. Or, le prix de toutes les p. 196marchandises est déterminé par la valeur. Par quoi est déterminé le prix de la terre, qui n’a point de valeur ?

Si un terrain donné rapporte annuellement 100 francs de rente, le propriétaire de ce terrain, en le vendant, devra toucher une somme d’argent qui, placée dans une banque, donnera annuellement un revenu de 100 francs. Si la banque paye un taux d’intérêt de 5 %, le propriétaire du terrain vendra ce dernier pour 2 000 francs, car 2 000 francs avec un intérêt de 5 % rapportent 100 francs par an. Le prix de la terre, dans le cas donné, est 2 000 francs. Le prix de la terre c’est la rente capitalisée, c’est-à-dire la rente convertie en intérêt, en revenu d’un capital de prêt d’une grandeur déterminée. Lors de la vente du terrain, le propriétaire cède à l’acheteur le droit à la rente. Il touche pour cela un tribut qui lui permet de recevoir à l’avenir un revenu sous la forme d’intérêt.

Lorsque le capitaliste achète le terrain, la somme d’argent qu’il a payée n’est pas une application productive du capital. Il pourrait organiser la production sur un terrain loué aussi bien que sur un terrain acheté. S’il n’avait pas dépensé un capital-argent pour l’achat du terrain, il aurait pu acheter plus de moyens de production et de force de travail, améliorer les procédés de culture, etc.

C’est pourquoi la dépense de capital argent pour l’achat de la terre n’est pas un placement de capital agricole. Elle est en contradiction avec le mode capitaliste de production. (K. Marx : le Capital, t. 14, p. 100-101.)

Avec le développement du capitalisme, le prix de la terre ne tombe pas, mais augmente. Cet accroissement du prix de la terre est provoqué par deux causes. La première, c’est la croissance de la rente. La rente augmente parce que, avec le développement du capitalisme, la demande de terre grandit et qu’il se produit de nouveaux investissements de capitaux dans l’agriculture. Mais l’accroissement de la rente signifie l’augmentation du prix de la terre. Si dans l’exemple cité la rente est non de 100, mais de 200 francs, il faudra un capital de 4 000 francs pour obtenir un revenu annuel de 200 francs au taux de 5 %.

La deuxième cause de l’accroissement du prix de la terre c’est la baisse du taux d’intérêt. Ce dernier est au-dessous du taux moyen du profit. C’est pourquoi, avec la baisse du taux moyen du profit, diminue aussi le taux d’intérêt. La p. 197rente étant de 100 francs et le taux d’intérêt de 5 %, le prix de la terre sera de 2 000 francs. Avec une rente de 100 francs et un taux d’intérêt de 4 %, le prix de la terre sera de 2 500 francs. Pour une rente de 200 francs et un taux d’intérêt de 4 %, le prix de la terre devra atteindre 5 000 francs. La croissance de la rente et la baisse simultanée du taux d’intérêt accélèrent l’augmentation des prix de la terre.

La propriété privée du sol détourne donc de plus en plus de capitaux de leur application productive. Plus le capitalisme se développe, plus la propriété privée du sol devient un obstacle au développement des forces productives de l’agriculture.

La séparation de la production agricole d’avec la propriété foncière

L’existence et le développement du capitalisme (et même un développement beaucoup plus rapide) sont possibles sans la propriété privée du sol. Cela est prouvé par le fait même qu’avec le développement du capitalisme, la production agricole se sépare de plus en plus de la propriété privée du sol. Cette séparation se manifeste sous deux formes : la croissance de la location de la terre et celle de la dette hypothécaire à long terme.

Dans l’affermage, le capitaliste conduit son exploitation sur une terre qui ne lui appartient pas. La production agricole sur des terres affermées s’accroît dans tous les pays. Ainsi, en Grande-Bretagne — pays où le développement de l’agriculture capitaliste est le plus ancien — 15,3 % seulement de l’ensemble de la superficie agricole étaient cultivés en 1887 par les propriétaires fonciers eux-mêmes, 84,7 % l’étaient par les affermataires. En 1912, 89,1 % de la superficie étaient cultivés par des affermataires. Aux États-Unis — pays où le capitalisme est relativement jeune — la terre affermée formait en 1880, 25,6 % de l’ensemble de la surface cultivée et en 1925 déjà 47,4 %. Cette croissance de l’affermage n’est rien d’autre que la séparation grandissante de la production agricole d’avec la propriété foncière, et signifie que le capitalisme peut de plus en plus se passer de la propriété privée du sol.

La deuxième forme de la séparation de la terre comme moyen de production d’avec la propriété foncière est la croissance des dettes hypothécaires. En achetant de la terre, p. 198l’acheteur reçoit d’habitude de la banque un prêt à long terme sous l’hypothèque de la terre achetée. Le nouveau propriétaire touche la rente sur laquelle il verse à la banque l’intérêt pour l’argent emprunté. Si bien que dans le cas de l’hypothèque, l’intérêt payé à la banque n’est rien d’autre que la rente. La terre est hypothéquée non seulement lors de l’achat, mais en général chaque fois que le propriétaire foncier a besoin d’argent. Cette opération est fort avantageuse aux banques agricoles ou de crédit hypothécaire non seulement parce qu’elles touchent la rente sous forme d’intérêt, mais aussi parce qu’en cas d’insolvabilité du débiteur, la terre devient la propriété de la banque. Et comme d’autre part le prix de la terre monte, la revente de ces terrains apporte à ces banques des profits importants.

Les terres hypothéquées restent formellement la propriété de leur propriétaire officiel, mais pratiquement elles appartiennent à la banque. Car la propriété de la terre c’est le droit à la rente. Or, la terre étant hypothéquée, le propriétaire est obligé de verser la rente à la banque sous forme d’intérêt.

Le mode capitaliste de production a surtout eu le résultat… d’établir une distinction très nette entre la terre, condition de travail et la propriété foncière ou le propriétaire foncier pour lequel la terre ne représentait en somme qu’une contribution déterminée que son monopole lui permettait de réclamer du capitalisme industriel — l’affermataire. (K. Marx : le Capital, t. 13, p. 9-10.)

Le capitalisme et la nationalisation du sol

Les propriétaires fonciers (il s’agit ici des gros propriétaires fonciers) sont des exploiteurs. Mais parmi les exploiteurs ils forment un groupe à part, opposé à la bourgeoisie. La propriété foncière n’est pas la condition nécessaire de l’existence du capitalisme. La classe des propriétaires fonciers est un reste de la féodalité au sein du capitalisme.

Dans le mode capitaliste de production, le capitaliste est l’agent non seulement nécessaire mais absolu de la production. Le propriétaire foncier y est complètement inutile. Tout ce qu’il faut c’est que la terre ne soit pas la propriété commune, qu’elle s’oppose à l’ouvrier comme quelque chose qui ne lui appartient pas. Il en est ainsi quand elle est la propriété publique et que l’État touche lui-même la rente foncière. Le propriétaire foncier, agent tellement essentiel de la production dans l’antiquité et le moyen âge, est superflu dans la production industrielle. (K. Marx : Histoire des doctrines économiques, tome 3, p. 250.)

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Avec le passage de la terre entre les mains de l’État bourgeois, c’est-à-dire lors de la nationalisation bourgeoise du sol, on pourrait abolir la rente absolue qui est le résultat du monopole de la propriété privée du sol. La rente différentielle subsisterait dans ce cas, car elle est le résultat non de la propriété foncière privée, mais d’un autre genre de monopole, à savoir le monopole de l’économie capitaliste sur la terre, monopole qui découle de l’étendue limitée de la terre et de ses meilleurs lots. Si l’on pouvait produire de la terre, le profit supplémentaire dans l’agriculture aurait le même caractère inconstant que dans l’industrie et ne se transformerait pas en rente différentielle. L’étendue limitée de la terre aboutit au fait que, parmi les capitalistes qui investissent leurs capitaux dans l’agriculture, les uns sont dans des conditions plus avantageuses que les autres. Ce monopole de l’économie capitaliste sur la terre, qui engendre la rente différentielle, de même que la rente différentielle elle-même, ne peuvent pas être supprimés par le passage de la terre dans les mains de l’État bourgeois. Avec la nationalisation bourgeoise de la terre, la rente différentielle subsisterait, mais ce serait l’État qui l’encaisserait. Bien que la nationalisation du sol par l’État bourgeois aurait pour effet d’accélérer le développement du capitalisme, la bourgeoisie ne peut pas la réaliser pratiquement pour deux raisons.

D’abord, l’abolition de la propriété privée du sol en régime capitaliste serait un coup porté à la propriété privée en général.

S’attaquer à une forme quelconque de propriété, ce serait les menacer toutes. (K. Marx : Histoire des doctrines économiques, tome 3, p. 250)

Le coup porté à la propriété foncière faciliterait des coups ultérieurs inévitables à la propriété en général. (V. I. Lénine : Œuvres complètes, tome 7, p. 223.)

En second lieu, à mesure du développement du capitalisme, le bourgeois lui-même est du reste devenu propriétaire foncier.

D’une part, la bourgeoisie achète de plus en plus de terre, et, d’autre part, la terre qui n’appartient pas à la bourgeoisie, de plus en plus hypothéquée, devient pratiquement la propriété des banques capitalistes.

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Au fur et à mesure de l’aggravation des contradictions entre la bourgeoisie et le prolétariat qui lutte pour l’abolition de la propriété privée en général, les intérêts de la bourgeoisie et des gros propriétaires fonciers se rapprochent et s’interpénètrent de plus en plus. La bourgeoisie maintient la propriété privée du sol qui entrave le développement du capitalisme. Ce dernier devient un facteur qui freine la croissance des forces productives de la société.

Dans de pareilles conditions, la propriété privée du sol ne peut être supprimée que par la révolution : dans certains pays, par la révolution bourgeoise démocratique se transformant en révolution socialiste, dans d’autres, dans les pays capitalistes plus avancés, par la révolution prolétarienne. La nationalisation de la terre par l’État prolétarien ouvre la voie non au développement libre du capitalisme, mais, au contraire, est le commencement de la liquidation du capitalisme et représente une des bases les plus importantes de la construction du socialisme et du développement rapide des forces productives sociales.

En U. R. S. S., la nationalisation du sol a aboli d’un coup la propriété privée du sol et la rente foncière. C’est là l’une des raisons les plus importantes du développement rapide de l’agriculture, l’une des plus importantes conditions de la rapide croissance des formes socialistes de l’agriculture.

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Date: 2008-2014