Dominique Meeùs
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5. Le partage territorial du monde entre les États impérialistes et la lutte pour ce partage

Par l’exportation du capital et la création de cartels internationaux, les magnats du capital financier procèdent à un partage économique du monde entre eux. Mais ce partage économique conduit inévitablement à la lutte pour le partage territorial et politique entre les États impérialistes correspondants, l’État étant entre les mains de l’oligarchie financière non seulement une arme d’oppression à l’intérieur du pays, mais aussi une arme de lutte pour l’exploitation des masses laborieuses des autres pays. La lutte pour le partage économique du monde engendre la lutte pour son partage territorial, pour la subordination politique des pays arriérés aux États impérialistes.

L’achèvement du partage du monde

Ce qui caractérise l’impérialisme, ce n’est pas simplement la lutte pour le partage territorial du monde, mais le fait qu’au début du 20e siècle, c’est-à-dire au commencement de l’époque de l’impérialisme, tout le globe terrestre était déjà partagé entre les États impérialistes. Les données suivantes le démontrent.

Tous les pays colonisateurs européens ainsi que les États-Unis d’Amérique possédaient en 1876 10,8 % de toute la superficie de l’Afrique et, en 1900, déjà 90,4 % ; en p. 304Polynésie (îles du Pacifique), en 1876, 56,8 %, et en 1900, 98,9 % ; en Asie, en 1876, 51,5, et, en 1900, 56,6 %. En Australie, 100 et 100 % ; en Amérique, 27,5 % et 27,2 %. Si l’on prend en considération qu’une partie considérable de l’Asie (Chine, Perse, Turquie) ainsi que tous les États de l’Amérique du Sud étaient à demi vassaux des grands pays capitalistes, ces chiffres attestent qu’au début du 20e siècle, le monde entier était déjà partagé entre les pays impérialistes.

En 1914, six « grandes puissances » (Angleterre, Russie, France, Allemagne, États-Unis et Japon), dont le territoire formait 12,3 % de la superficie du globe, possédaient des colonies qui formaient 48,5 % de la surface du globe. Il faut y ajouter 7,4 % de colonies appartenant à de petits États comme la Hollande, la Belgique, etc., et 10,8 % de semi-colonies. Soit en tout 66,7 %, c’est-à-dire que les deux tiers de notre planète étaient directement ou indirectement subordonnés aux États impérialistes. La population de ces pays vassaux formait 56,1 % de toute la population du globe.

Le capitalisme s’est transformé en un système universel d’oppression coloniale et d’étranglement financier de l’énorme majorité de la population du globe par une poignée de pays « avancés ». (Lénine : l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, p. 15.)

Les colonies avant et à l’époque de l’impérialisme

Les grands États capitalistes avaient des colonies bien avant l’époque de l’impérialisme. La conquête des colonies n’a pas commencé, mais s’est achevée à l’époque de l’impérialisme. Mais, à cette époque, l’importance des colonies et le contenu de la politique coloniale changent essentiellement.

À l’époque de l’impérialisme, l’exportation des capitaux prédomine sur celle des marchandises. Lorsqu’on exporte dans un pays arriéré surtout des marchandises, le pays exportateur a intérêt à avoir dans ce pays un débouché constant. Mais lorsque l’exportation du capital joue le rôle principal, le pays exportateur cherche déjà à créer une garantie pour les capitaux exportés ; or, la meilleure garantie pour cela c’est de se subordonner ce pays.

Ensuite, avec le développement du capitalisme, la lutte pour les matières premières devient de plus en plus aiguë (en partie parce que les réserves de matières premières sont p. 305en général limitées, en partie par suite du retard de l’agriculture). Dans la lutte entre les monopoles mondiaux, le groupe qui aura des sources de matières plus assurées sera plus stable. D’où la lutte pour les colonies en tant que sources de matières premières ; cette lutte se produit non seulement pour les sources déjà existantes, mais aussi pour les sources possibles de matières premières.

Les unions monopolistes des différents pays, dans leur lutte l’une contre l’autre, emploient comme moyen l’élévation des droits de douane pour les marchandises importées. C’est pourquoi chaque pays impérialiste tend à élargir son territoire, pour un marché d’écoulement protégé contre l’invasion des marchandises des autres pays. Par conséquent, à l’époque de l’impérialisme, les colonies sont également nécessaires pour assurer l’écoulement des marchandises.

Seule, la possession des colonies donne de complètes garanties de succès aux monopoles contre tous les hasards de la lutte avec leurs concurrents, même au cas où ces derniers s’aviseraient de se défendre par une loi établissant le monopole d’État. Plus le développement du capitalisme est élevé, plus le manque de matières premières se fait sentir, plus la concurrence est âpre, plus la chasse aux sources de matières premières dans l’univers est fiévreuse, plus la lutte pour la conquête des colonies est acharnée. (Lénine : l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, p. 91-92.)

La lutte de classe qui s’aggrave de plus en plus dans les pays impérialistes joue un rôle particulier dans la politique coloniale de l’impérialisme. Les colonies sont nécessaires aux pays impérialistes pour y transférer une partie de la main-d’œuvre en excédent et créer là-bas une couche privilégiée au-dessus du prolétariat indigène ainsi que pour corrompre, avec les surprofits coloniaux, la couche supérieure de la classe ouvrière de la métropole.

La lutte pour un nouveau partage du monde

Nous voyons ainsi que le caractère de la sujétion coloniale et de la politique coloniale change essentiellement à l’époque de l’impérialisme. Avant l’impérialisme, il y avait seulement conquête de pays arriérés non encore soumis, qui servaient principalement de marchés d’écoulement des marchandises. Comme, dès le commencement de l’époque de l’impérialisme, toute la terre était déjà partagée entre p. 306tous les impérialistes de proie, la lutte ne pouvait ensuite s’engager que pour un nouveau partage du monde, c’est-à-dire pour le passage des territoires…

… D’un « possesseur » à un autre et non de l’état d’abandon où ils étaient à un maître. (Lénine : l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, p. 86.)

Et cette lutte prend un caractère d’autant plus aigu que, comme nous venons de le voir, la possession de colonies est vraiment une question de vie ou de mort pour chaque pays impérialiste.

Le partage territorial du monde a eu lieu sur la base du rapport des forces qui s’est formé entre les pays impérialistes vers la fin du 19e siècle. Les pays impérialistes les plus jeunes comme l’Allemagne, les États-Unis et le Japon se trouvèrent « lésés ». Cependant, les divers pays capitalistes se développent de façon inégale. À l’époque de l’impérialisme cette inégalité s’accentue à l’extrême, avant tout à cause du fait que le monde entier est déjà partagé et que la lutte a pour objet un partage nouveau : les jeunes pays impérialistes qui possèdent une puissante industrie monopolisée, qui exportent des capitaux et ont besoin de colonies doivent, sous peine de leur ruine, en tant que pays impérialistes, tendre toutes leurs forces pour dépasser les pays impérialistes plus anciens, qui ont réussi à s’emparer d’importants territoires. L’inégalité du développement s’accentue aussi grâce au développement colossal de la technique à l’époque de l’impérialisme.

Mais dans les conditions où le monde entier est déjà partagé, quand il ne reste déjà plus de terres inoccupées, l’accentuation de l’inégalité signifie l’inévitabilité des guerres impérialistes mondiales pour un nouveau partage des terres déjà partagées. De nouvelles colonies peuvent être acquises non par la voie de la conquête de pays arriérés non encore conquis (car il n’en existe déjà plus), mais seulement en les arrachant par la voie de la guerre à d’autres pays impérialistes.

L’époque de l’impérialisme est donc une époque de guerres impérialistes mondiales. Lorsque se produisait encore la conquête de pays arriérés et qu’il restait encore beaucoup de terres inoccupées, cette conquête pouvait s’effectuer sans que les États conquérants se heurtent les p. 307uns aux autres. Mais le partage du monde étant déjà achevé et la lutte se poursuivant pour son nouveau partage, cette lutte met en cause les intérêts immédiats de tous les États impérialistes, et la guerre pour le nouveau partage du monde devient une guerre mondiale.

En conséquence, le caractère du militarisme et des armements des États impérialistes change également. Lorsque les guerres se déroulaient entre les pays capitalistes avancés et les pays arriérés et faibles, il n’était pas besoin d’armements aussi puissants qu’à l’époque de l’impérialisme où la lutte a lieu entre les grandes puissances impérialistes. D’où la croissance sans précédent des armements et des armées, de l’industrie de guerre et des charges fiscales.

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Date: 2008-2014