Dominique Meeùs
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Les changements dans la composition de la classe ouvrière et du prolétariat

Jean Pestieau
Parti du Travail de Belgique
Rapport présenté au septième Séminaire communiste international, Bruxelles, du 2 au 4 mai 1998.

Repris de Jean Pestieau, « Les changements dans la composition de la classe ouvrière et du prolétariat », Études marxistes 43(1998), p. 45‑58.

Il est faux de prétendre que, dans les pays industrialisés, la classe ouvrière est en train de disparaître à mesure que le capitalisme monopoliste se développe. En revanche, elle évolue dans sa composition en réponse au développement de technologies qui incorporent de plus en plus de travail intellectuel dans la production de marchandises. Elle est de plus en plus présente dans le secteur des services. Tout en identifiant cette évolution, le rôle dirigeant du prolétariat industriel – tant pour les pays industrialisés que pour le tiers monde – doit être souligné en ce qui concerne la conscientisation, l’organisation et l’unification de l’ensemble des travailleurs dans la lutte pour la révolution socialiste.

Le mythe de la fin de la classe ouvrière

Selon la plupart des idéologues bourgeois et des réformistes, les ouvriers forment aujourd’hui une espèce en voie de disparition dans les pays industrialisés. [1] Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste, Études marxistes, 41(1998), chap.1, p.103.Le Capital n’a donc pas besoin de la classe ouvrière pour croître. Le Manifeste du Parti communiste serait ainsi dépassé puisqu’il clame [1] : « À mesure que grandit la bourgeoisie, c’est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu’à la condition de trouver du travail et qui n’en trouvent que si leur travail accroît le capital. »

Pour étayer leurs thèses, ces idéologues considèrent l’évolution de la répartition de la population active dans les trois grands secteurs traditionnels de l’économie :

[2] L’état du monde, édition 1998, La Découverte, Paris.On peut constater, en examinant les tableaux 1 et 2 [2], dans les pays industrialisés, un net accroissement du secteur tertiaire au détriment du secteur secondaire, dans les pays du tiers monde, un accroissement contrasté des secteurs industriel et des services au détriment de l’agriculture.

Tableau 1. Structure de la population active (en %)
  Agriculture Industrie Services
  1975 1996 1975 1996 1975 1996
Source : L’état du monde, édition 1998, La Découverte, Paris.
États-Unis 4,1 2,8 30,6 23,9 65,3 73,3
Japon 12,7 5,5 35,9 33,3 51,5 61,2
Allemagne 6,8 3,3 45,4 37,5 47,8 59,1
France 10,3 4,6 38,6 25,9 51,1 69,5
Royaume-Uni 2,8 2,0 40,4 27,3 56,8 70,3
Belgique 4,7 2,6 49,4 27,7 45,9 69,7
Turquie 58,7 44,8 19,4 22,2 22,0 33,0
Mexique 40,3 24,7 26,6 21,3 33,1 54,0
Brésil 37,9 27,4 24,3 20,7 37,8 51,9
Nigeria 69,6 37,7 11,1 7,5 19,4 54,8
Russie   16,1   35,6   48,3
Inde 70,7 61,6 12,9 17,1 16,4 21,3
Chine 76,3 56,4 12,1 22,4 11,7 21,2
Tableau 2. Structure du PIB (en %)
  Agriculture Industrie Services
  1975 1996 1975 1996 1975 1996
Source : L’état du monde, édition 1998, La Découverte, Paris.
États-Unis 3,3 1,7 32,9 26,1 63,8 72,1
Japon 5,5 2,1 42,4 38,2 52,1 59,6
Allemagne 2,8 1,0 44,1 32,3 53,1 56,7
France 4,8 2,3 35,4 25,8 59,8 71,9
Royaume-Uni 2,7 2,0 41,0 31,6 56,3 66,3
Belgique 2,8 1,9 37,1 30,1 60,1 68,0
Turquie 35,8 17,1 14,7 30,7 49,5 52,2
Mexique 10,8 5,4 29,9 26,3 59,3 68,3
Brésil 12,1 12,8 40,2 38,4 47,7 48,8
Nigeria 31,7 28,2 28,5 53,3 39,8 18,5
Russie   7,5   39,7   52,8
Inde 40,5 30,3 23,7 28,9 35,8 40,9
Chine 32,0 20,5 42,8 48,0 25,2 31,5

[3] Rapport mondial sur le développement humain 1993, PNUD, Economica, Paris, p. 46.Cela suffit aux théoriciens bourgeois pour faire leurs adieux au prolétariat [3] : « Générant plus de 60 % du PIB (produit intérieur brut) et de l’emploi dans les pays industrialisés, le secteur tertiaire domine l’économie mondiale. […] Les pays en développement restent encore très en retrait, 47 % seulement de leur PIB et 25 % de la main-d’œuvre étant attribuables au secteur tertiaire. »

Avant de discuter du contenu de classe du secteur tertiaire, quelques remarques préliminaires s’imposent.

  1. [4] Rapport mondial sur le développement humain 1997, PNUD, Economica, Paris, p. 102, 220-221, 242.Ce n’est pas le secteur tertiaire mais les multinationales dont l’activité principale est la production de biens matériels qui dominent l’économie mondiale. Voici un classement indicatif [4], par ordre d’importance, comparant la puissance de quelques États (en PIB) et celle des multinationales (marquées par*) les plus importantes (en chiffre d’affaires) :

    1. Indonésie 8. * Exxon 15. Venezuela
    2. * General Motors 9. * Royal Dutch/Shell 16. Pakistan
    3. Turquie 10. Norvège 17. * Unilever
    4. Danemark 11. Pologne 18. * Nestlé
    5. * Ford 12. Portugal 19. * Sony
    6. Afrique du Sud 13. * IBM 20. Égypte
    7. * Toyota 14. Malaisie 21. Nigeria

    La puissance cumulée des deux premières multinationales est comparable à celle de l’Inde ou des Pays-Bas ; celle des trois premières à celle de la Russie ou du Mexique ; celle des quatre premières à celle du Brésil ou de la Chine ; celle des dix premières à celle du Royaume-Uni.

  2. Les pays capitalistes avancés concentrent la plus grande partie de la production de marchandises. [5] La base de données STAN de l’OCDE pour l’analyse de l’industrie 1975-1994, édition 1995, Paris, p. 126-127, 226, 348-349. Statistiques des structures industrielles 1994, édition 1996, OCDE, Paris, p. 266-267, 120, 219. Voir notes 2 et 4.En 1993, la France (les États-Unis) comptait 4 (18,1) millions de salariés dans l’industrie manufacturière pour une population active de 25 millions (139) millions, alors que le Mexique en comptait 850 000 pour une population active de 33 millions. Dans la même industrie manufacturière, la France (les États-Unis) comptait 0,2 (1,2) millions de travailleurs indépendants pour 1,5 million au Mexique. Ces trois pays appartiennent à l’OCDE (Organisation de la coopération au développement économique) et présentent des statistiques unifiées [5]. Ces chiffres indiquent l’importance numérique des salariés dans l’industrie manufacturière pour les deux pays (France et États-Unis) industrialisés ayant le secteur tertiaire le plus important. La comparaison avec le Mexique, un des pays les plus industrialisés du tiers monde, est éloquente.

  3. [6] Voir note 3, p. 41-47.Le développement du secteur tertiaire ne peut cacher le cancer avancé du système capitaliste : l’écart grandissant entre la main-d’œuvre disponible sur le marché mondial et les emplois réellement existants [6].

    Les idéologues bourgeois ne voient aucune solution dans le cadre du système capitaliste pour embaucher la nouvelle main-d’œuvre en augmentation constante. Aussi bien dans le secteur industriel que dans celui des services, les exploiteurs augmentent notamment leurs profits en réduisant la main-d’œuvre permanente à un petit nombre de travailleurs qualifiés entourés de travailleurs temporaires, flexibles. En dehors de la guerre, de famine et de massacres, le capitalisme n’a pas de solution au problème de l’emploi (voir tableau ci-dessous) : « Si l’on tient compte du nombre des chômeurs et des sous-employés, il faudra créer au total près d’un milliard d’emplois au cours des dix années à venir. [7] Voir note 3, p. 41-47.Cela signifie qu’il faudrait une croissance de l’emploi de plus de 4 % par an au cours des années 90, alors qu’elle est restée inférieure à 3 % au cours des années 80. Au vu des tendances actuelles, une telle croissance de l’emploi semble illusoire [7]. »

    Main d’œuvre disponible
      Monde Pays en développement
    Source : The World : A Third World Guide, 1995/96, p. 28.
    1950 1,1 milliard 0,8 milliard
    1980 1,9 milliard 1,3 milliard
    1990 2,3 milliards 1,7 milliard
    2000 (estimation) 2,7 milliards 2,0 milliards
    2025 (estimation) 3,6 milliards 2,8 milliards

    [8] Voir note 3, p. 41-47.Il n’y a pratiquement pas de pays capitaliste qui, aujourd’hui, est capable de maintenir l’emploi, y compris les pays de l’Asie de l’Est et du Sud-Est, présentés encore, voici quelques mois, comme des modèles [8]. [9] World Economic Outlook, octobre 1997, International Monetary Fund, Washington, p. 171.Les pays qui ont pu tant soit peu maintenir l’emploi l’ont fait en baissant les salaires et en recourant au travail à temps partiel. En 1996, le taux officiel de chômage des pays industrialisés était de 7,7 %, celui du Japon de 3,3 % [9]. [10] Eco-Soir, Le Soir, Bruxelles, 24 avril 1998, p. 2.En avril 1998, le taux de chômage dans ce dernier pays est estimé entre 6 et 7 % [10].

    [11] Voir note 4, p. 97.À la suite du krach financier de 1994, en quelques mois plus d’un million de Mexicains ont perdu leur emploi [11].

La définition des classes est fondée sur les rapports de production

Lénine définit les classes comme suit : [12] Lénine, « 8e Congrès des Soviets de Russie », section 4, Œuvres, tome 30, p. 256.« Les classes sont des groupes où l’un peut vivre du travail de l’autre, s’approprier le labeur de l’autre [12]. » « Et qu’est-ce que les classes en général ? C’est ce qui permet à une partie de la société de s’approprier le travail d’autrui. Si une partie de la société s’approprie toute la terre, il y a une classe de propriétaires fonciers et une classe de paysans. [13] Lénine, « Les tâches des unions de la jeunesse », Œuvres, tome 31, p. 302.Si une partie de la société possède les fabriques et les usines, les actions et les capitaux, tandis que l’autre travaille dans ces fabriques, il y a une classe de capitalistes et une autre de prolétaires [13]. » [14] Lénine, « Discours au 3e Congrès des syndicats de Russie », Œuvres, tome 30, p. 525.Et il ajoute : « La notion de classe se forme dans la lutte et le développement. Aucun mur ne sépare une classe d’une autre. Il n’y a pas de muraille de Chine entre les ouvriers et les paysans [14]. » Application à la situation actuelle dans les pays industrialisés : il n’y a pas a priori de muraille de Chine entre les salariés du secteur industriel et ceux du secteur des services.

Ce qui caractérise d’abord les rapports capitalistes de production, c’est que le propriétaire des moyens de production paie le travailleur à un prix inférieur à la valeur des biens qu’il produit, biens qui seront échangés sur le marché. La différence entre le prix de la force de travail et la valeur produite par elle est la plus-value. Les capitalistes s’approprient la plus-value à travers leurs profits, les patentes, les rentes, les intérêts sur l’argent prêté, etc. Tous les salariés du secteur privé ne produisent pas de marchandises. Une grande partie des travailleurs du secteur privé des services vendent leur force de travail non pour produire des marchandises mais pour permettre au capital bancaire, commercial… d’accaparer une partie de la plus-value de la production des marchandises. Dans tous les cas, la force de travail, productrice de marchandises ou de services, est échangée contre du capital à un prix inférieur au profit que retire le capitaliste de l’utilisation de cette force de travail. Ce rapport entre le Capital et le Travail est à la base de ce qui fait la classe ouvrière et domine toute la société capitaliste. Bien sûr, tout le monde ne travaille pas directement dans le cadre d’un tel rapport. Un artisan indépendant, un petit paysan, un fonctionnaire, un avocat privé, etc. sont la manifestation de ce qu’il y existe d’autres rapports de production dans la société capitaliste. Mais ces autres rapports sont déterminés par le rapport de production capitaliste.

De ceci, on déduit que dans la société capitaliste d’aujourd’hui, il faut distinguer :

  1. Le travail salarié qu’on échange contre du capital

    La distinction entre ces deux types de travail salarié est souvent ténue à l’époque du capitalisme monopoliste et des multinationales.

  2. Le travail salarié qu’on échange contre un revenu récolté par l’impôt : c’est le cas principalement des salariés de l’État. Les salaires, les méthodes de travail sont directement déterminés par les intérêts du capitalisme monopoliste. Et de plus, la vague de privatisations réduit la grandeur de cette catégorie et renforce la première catégorie.

  3. Les travailleurs indépendants : parmi eux, il y a aussi bien ceux qui, par leurs conditions de vie, sont proches de la bourgeoisie que ceux qui sont proches des ouvriers, notamment les paysans, artisans et commerçants qui sont liés aux multinationales par des contrats inégaux et qui n’ont d’indépendants que le nom et l’idée qu’ils ont d’eux-mêmes.

  4. La bourgeoisie dominée par la bourgeoisie monopoliste en lutte contre la classe ouvrière qui ne peut vaincre que dirigée par le prolétariat industriel.

Les classes ne sont pas seulement définies par rapport à la production de plus-value

Lénine a précisé comment définir les classes : « On appelle classes de vastes groupes d’hommes qui se distinguent

donc, par les modes d’obtention et l’importance de la part de richesses sociales dont ils disposent.

[15] Lénine, « La grande initiative », Œuvres, tome 29, p. 425.Les classes sont des groupes d’hommes où l’un peut s’approprier le travail de l’autre, à cause de la place différente qu’il occupe dans une structure déterminée, l’économie sociale [15]. »

[16] Jo Cottenier et Kris Hertogen, Le temps travaille pour nous : Militant syndical dans les années 90, EPO, Bruxelles, 1991, p. 255.On doit y ajouter un quatrième critère : la situation par rapport à l’appareil d’État [16], particulièrement importante pour comprendre pourquoi les forces de répression et la plupart des dirigeants syndicaux n’appartiennent pas à la classe ouvrière.

À partir de ces critères, il est possible de comprendre pourquoi les cheminots, les postiers, les travailleurs des télécommunications et des aéroports appartiennent à la classe ouvrière et pourquoi la plupart des professions scientifiques et intellectuelles appartiennent à la petite-bourgeoisie, hésitante entre la bourgeoisie et le prolétariat.

En tout cas, la classe ouvrière ne peut se limiter aux seuls travailleurs manuels, comme nous allons le détailler.

La classe ouvrière en Belgique

  1. [17] Statistiques sociales. Enquête sur les forces de travail, Année 1997, Institut national de statistique, Bruxelles. La population active en Belgique, 1. Le pays — Situation au 30 juin 1995, 2. Récapitulatif depuis 1970, ministère fédéral de l’Emploi et du Travail, mai 1997, Bruxelles.L’exemple de la Belgique est utilisé pour analyser concrètement les classes [17]. La part des salariés dans la population active est passée de 78 % en 1966 à 83 % aujourd’hui. En 1997, 29 % de la population active (35 % des salariés) sont recensés comme « ouvriers » c’est-à-dire travailleurs manuels, dont 26 % de femmes et 74 % d’hommes.

    Le nombre de travailleurs manuels a baissé de 30 % entre 1974 et 1997 et le nombre de salariés dans le secteur secondaire a baissé de 35,5 %. En 1997, 62 % des salariés de l’industrie manufacturière sont des travailleurs manuels. Ils totalisent 15 % de l’ensemble des salariés. Ce sont eux qui forment le prolétariat industriel, le cœur de la classe ouvrière. De 1974 à 1995, le chômage est passé de 2 % à 13 %. De 1974 à 1995, l’emploi total a baissé de 1,5 %.

  2. Pendant la même période, l’emploi féminin a augmenté de 7,5 % par rapport à l’emploi total, tandis que l’emploi masculin a baissé de 9 %. Il est plus avantageux pour la bourgeoisie d’engager des femmes plutôt que des hommes, car les salaires des femmes sont généralement inférieurs à ceux des hommes pour un travail égal et il est plus facile d’imposer un statut précaire et/ou un travail à temps partiel aux femmes qu’aux hommes. En effet, l’armée féminine de réserve est considérable : 57 % des chômeurs, alors que les femmes composent 43 % de la population active. En 1996, il y avait 14 % de travailleurs à temps partiel par rapport à l’ensemble des salariés, soit 30 % de femmes à temps partiel par rapport à l’ensemble des salariées pour 3 % du côté des hommes. En reprenant les critères de Lénine pour définir les classes (voir note 15), on peut compter que plus de la moitié des salariées appartiennent à la classe ouvrière même si les travailleuses manuelles ne représentent que 22 % de l’ensemble des salariées.

  3. [18] Voir note 4, p. 99.Dans les pays industrialisés, l’industrie manufacturière représente moins d’un cinquième de la demande de main-d’œuvre faiblement qualifiée [18]. En Belgique, le nombre de travailleurs non qualifiés compte pour 11 % des salariés. Le travail intellectuel est de plus en plus incorporé dans la fabrication des marchandises. Dans la tranche d’âge de 25 à 29 ans, 24 % de la population ont au plus un diplôme d’enseignement moyen inférieur et ont ainsi une chance très réduite de trouver un emploi. 59 % ont un diplôme d’école secondaire supérieur ou de l’enseignement supérieur de type court. [19] Voir note 15, p. 184.C’est parmi ces 83 % que se recrute la partie jeune de la classe ouvrière. Elle est soumise à l’insécurité d’emploi, à des contrats et des conditions de travail flexibles, bref à de multiples formes de travail marginal [19]. [20] Le Soir, Bruxelles, 11-13 avril 1998, p. 15.Aujourd’hui, le secteur de l’intérim représente 37 % des entrées sur le marché du travail belge [20].

  4. Entre 1963 et 1996, la part de l’emploi dans les services est passée de 47,3 % à 69,7 %, tandis qu’elle est passée de 45,3 % à 27,7 % dans le secteur secondaire.

    La division en secteurs secondaire et tertiaire ne correspond pas à la distinction marxiste entre secteurs productif et non productif de marchandises, [21] Voir note 15, p. 180-182.entre services essentiels à la production de marchandises et autres services [21]. Dans le secteur des « services », la catégorie qui connaît la plus forte croissance est celle des services rendus aux entreprises, pour la simple raison que bon nombre de services qui, auparavant, étaient assurés par l’entreprise industrielle elle-même, sont maintenant effectués par des entreprises spécialisées dépendant du secteur tertiaire : marketing, gestion d’entreprise, services de nettoyage et d’entretien, sécurité, automatisation, conception de nouveaux produits et procédés de fabrication. [22] Voir note 18.La section des services, transports, entreposage et communications, compte pour 7,4 % des personnes avec un emploi [22]. Une bonne partie de cette section appartient au secteur productif de marchandises. Un bon exemple est donné par la multinationale américaine UPS – qui a fait une grève historique durant l’été 1997, pour l’emploi et contre les emplois précaires. Cette firme transporte surtout des colis nécessaires à la production industrielle.

    Une autre section des services, « intermédiation financière, immobilier, location et activités de service aux entreprises », compte 10,6 % des personnes actives. Cette section comprend notamment les activités informatiques, essentielles maintenant à tout processus de production. Ces dernières se développent à une vitesse vertigineuse, notamment à cause de l’an 2000, de l’introduction de l’euro, de l’accélération de l’informatisation de toutes les activités productives de marchandises et de services. En Belgique, il manque actuellement entre 5 000 et 20 000 informaticiens, niveau enseignement supérieur. Les capitalistes sont très préoccupés par la situation, non seulement parce que cela ralentit l’activité économique mais aussi parce que, sans armée de réserve dans l’informatique, les salaires augmentent trop à leur goût. Aussi le ministère de l’Emploi et du Travail s’allie-t-il avec [23] Le Soir, Bruxelles, 4-5 avril 1998, p. 15.IBM pour former des milliers d’informaticiens dans les plus brefs délais afin d’éviter de telles pertes de plus-value [23]. Le but n’est pas seulement de rencontrer la demande dans le secteur mais de former au plus vite une armée de réserve.

    « Le développement d’une “économie de services” indépendante de la production est une fiction. Le secteur des services ne peut croître qu’en relation avec un secteur industriel puissant. Une rotation plus rapide des capitaux constants (machines et stocks) est, à ce moment un des objectifs prioritaires du patronat pour augmenter le taux de profit. La mise en sous-traitance de services, le développement de nouveaux services sont des moyens pour accélérer cette rotation. En déléguant des tâches spécialisées à une entreprise de services qui assure ces tâches pour plusieurs capitalistes à la fois, le secteur de la production peut produire de façon plus rentable. La tendance la plus importante est dès lors, la suivante : à cause des nouvelles technologies, de l’informatisation de nombreuses parties du processus de production (de marchandises et de services), de la spécialisation croissante et de la sous-traitance, on observe un enchevêtrement croissant de la production et de ses services annexes, [24] Voir note 15, p. 180-182.ainsi qu’une atténuation de la distinction entre produits “matériels et non matériels”. Beaucoup d’opérations, comptabilisées comme “services”, font en réalité partie intégrante du processus de production ou y sont liées [24]. »

  5. [25] Voir note 15, p. 182.Le rapprochement ouvriers-employés-fonctionnaires [25].

    Au sein du processus de production de marchandises, les progrès des technologies accroissent la part du travail intellectuel, avec une proportion plus importante de facteurs tels que la gestion, le contrôle et le management. On exige du personnel plus qualifié. Pour les processus fortement automatisés, les tâches de production deviennent des tâches de contrôle. Cependant toutes les prédictions concernant la disparition rapide du travail manuel se sont avérées fausses et la robotisation se développe beaucoup moins vite que prévu initialement. L’ouvrier d’usine demeure le chaînon indispensable de la production de biens, de plus-value. Il est le fer de lance de la classe ouvrière. Le patronat exige de l’ouvrier beaucoup plus de travail à la fois manuel et intellectuel, donc un travail plus intensif et plus complexe, produisant plus de valeur. D’une part, ceci augmente l’emprise des ouvriers sur le déroulement de la production et exige de plus hautes qualifications et de la polyvalence pour certaines catégories d’entre eux.

    D’autre part, nous assistons à une prolétarisation des tâches intellectuelles. Beaucoup de tâches qui, dans le passé, étaient dissociées de la production y sont maintenant intégrées. Conformément à la conception taylorienne, le travail intellectuel est décomposé en éléments standardisés qui sont transférés à l’ordinateur. De ce fait, une partie importante du travail de l’employé s’assimile de plus en plus au « travail à la chaîne ». Les conditions de travail des employés ressemblent de plus en plus à celles des travailleurs directement impliqués dans la production de marchandises. Plutôt que de voir le statut et le salaire de l’ouvrier se rapprocher par le haut de celui de l’employé, c’est au contraire que l’on assiste : le statut et le salaire de l’employé se rapprochent par le bas de celui de l’ouvrier. Ce qui, selon les réformistes, aurait dû conduire à une généralisation de la condition petite-bourgeoise, a amené à une généralisation de la condition prolétarienne.

    Ce n’est pas seulement le cas pour les services liés à la production, mais cela s’applique à l’entièreté du secteur des services, tant publics que privés, tant secteur marchand que non marchand. Toutes les restrictions imposées par la bourgeoisie, effectuées dans le secteur public et non marchand, ont mené à des rationalisations et à l’établissement de « contrats de gestion autonomes » où les impératifs de marché et du profit éclipsent entièrement le principe de l’intérêt public et amènent à l’élimination progressive du statut de fonctionnaire, qui assurait une stabilité d’emploi et une pension que le prolétariat n’a pas.

    L’offensive à privatiser les services gérés par l’État, susceptibles de faire des profits contribue beaucoup à l’extension du secteur de l’exploitation capitaliste directe. La privatisation du secteur des transports et communications, des hôpitaux, de la formation, multiplie le nombre des salariés qui échangent leur force de travail contre du capital privé, au lieu de revenus récoltés par les impôts. Le capitalisme ne met pas seulement en concurrence les salariés entre eux mais également avec la machine : les employés des banques, des assurances et les fonctionnaires contre des automates, les enseignants contre des kits multimédia, le personnel sanitaire contre des kits médicaux. Tous les salariés, intellectuels comme manuels, se rendent compte de leur condition de marchandise dans le système capitaliste, de souris entre les pattes du chat, lorsqu’ils subissent la concurrence, notamment celle de la machine. Ils se prolétarisent. Mais ils ne se mettront sous la direction du prolétariat des grandes usines que si les syndicalistes révolutionnaires et les communistes en général font bien leur travail. L’intervention des communistes du PTB et des syndicalistes des usines de Clabecq, de Caterpillar et de VW dans la lutte des enseignants et des lycéens en 1996 montre que c’est la voie à suivre. Il en est de même pour la lutte du secteur non marchand en 1998. Pour reprendre Lénine : [26] Lénine, Œuvres, tome 30, p. 525-526.« La notion de classe se forme dans la lutte et le développement. Aucun mur ne sépare une classe de l’autre. (Marx) exigeait des conceptions scientifiques qui nous apprennent qu’une classe grandit par la lutte des classes et qu’il faut l’aider à mûrir [26]. »

    Le Manifeste du Parti communiste semble avoir été écrit hier à Bruxelles pour guider notre travail, non seulement parmi les ouvriers des grandes usines mais aussi parmi les salariés qui se prolétarisent : « Suite à la concurrence croissante des bourgeois entre eux et aux crises commerciales qui en résultent, les salaires deviennent de plus en plus instables ; le perfectionnement constant et toujours plus rapide de la machine rend la condition de l’ouvrier de plus en plus précaire ; les collisions individuelles entre l’ouvrier et le bourgeois prennent de plus en plus le caractère de collision entre deux classes. […] L’existence et la domination de la classe bourgeoise ont pour condition essentielle l’accumulation des richesses aux mains des particuliers, [27] Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste, Études marxistes 41(1998) p. 105 et 108.la formation du capital et l’accroissement du capital ; la condition d’existence du capital, c’est le salariat. Le salariat repose exclusivement sur la concurrence des ouvriers entre eux. Le progrès de l’industrie, dont la bourgeoisie est l’agent sans volonté propre et sans résistance, substitue à l’isolement des ouvriers résultant de leur concurrence, leur union révolutionnaire par l’association. […] Avant tout, la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs [27]. »

La classe ouvrière est internationale

[28] Voir note 3, p. 38-41.À l’échelle mondiale, l’accroissement de la production de marchandises est tellement plus rapide que l’accroissement de l’emploi et l’accroissement de l’emploi est tellement moins rapide que l’accroissement de main-d’œuvre disponible [28] que [29] Voir note 28, Karl Marx et Friedrich Engels, p. 108.« le développement de la grande industrie sape sous les pieds de la bourgeoisie le terrain même sur lequel elle a établi son système de production et d’appropriation [29]. » [30] Voir note 28, Karl Marx et Friedrich Engels, p. 103.« Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses contenues en son sein [30]. »

En effet, « en 1990, il y avait au moins 35.000 sociétés transnationales qui comptent plus de 150.000 filiales à l’étranger. Sur les 22 millions de personnes qu’elles emploient à l’étranger, près de sept millions sont directement employées dans les pays en développement, soit moins de 1 % de la population active de ces derniers. [31] Voir note 3, p. 38-41.Il conviendrait d’y ajouter un nombre égal de personnes qu’elles font vivre en tant que fournisseurs, par exemple, ou prestataires de services [31]. »

Dans les pays industrialisés, les multinationales développent le chômage et les sous-statuts.

Dans le tiers monde, elles organisent le sous-développement de manière raffinée en exploitant à outrance moins de 2 % de la population active et en mettant à l’agonie les 98 autres pour-cent. Dans les ex-pays socialistes, elles agissent de même.

Les multinationales et le système capitaliste mondial creuseront leurs propres tombes à condition que les communistes s’unissent entre eux tout en unissant le prolétariat international.

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