Dominique Meeùs
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Sur la classe ouvrière

Sources diverses

Marx et Engels, Manifeste du parti communiste, nombreuses éditions, dont Études marxistes 41(1998), p. 95‑143.

Lénine, Que faire ? 1902.

André Gorz, Adieux au prolétariat, 1980.

Jan Cap, Jan Cap : In naam van mijn klasse, Imelda Haesendonck & Jan Vandeputte (éds), EPO, Anvers, 1987.

Jo Cottenier & Kris Hertogen, Le temps travaille pour nous : Militant syndical dans les années 1990 — Crise, nouvelles technologies, internationalisation, EPO, Anvers, 1991.

Serge Deruette & Jan Vandeputte, Délégués sous les feux, EPO, Anvers, 1995.

Jean Pestieau, « Présentation », Études marxistes 43(1998), p. 7‑8.

Jo Cottenier, « La composition de la classe ouvrière », Études marxistes 43(1998), p. 31‑33.

Eleni Bellou, « Le rôle historique de la classe ouvrière dans l’évolution sociale », Études marxistes 43(1998), p. 35-43

Jean Pestieau, « Les changements dans la composition de la classe ouvrière et du prolétariat », repris de Études marxistes 43(1998), p. 45‑58.

Imelda Haesendonck, L’Usine, EPO, Anvers, 1999.

Julien Versteegh, D’un mouvement étudiant à un parti, Amada, 1970-1979 (mémoire de licence en histoire contemporaine), ULB, Bruxelles, 2000.

Damien Robert, Analyse de l’évolution idéologique et politique du Parti du Travail de Belgique (PTB) entre 1979 et 1990 (mémoire de licence en histoire), UCL, Louvain-la-Neuve, 2000.

Paul Demunter, Comprendre la société, Contradictions-L’Harmattan, Bruxelles, Paris, 2002. Contradictions nos 95-96 (janvier 2002).

Peter Mertens, La classe ouvrière à l’ère des entreprises transnationales, Études marxistes 72(2005).

Un parti de principes, un parti souple, un parti de travailleurs : 8e congrès du PTB, Éditions du PTB, Bruxelles, 2008.

« La classe ouvrière, son rôle et sa mission aujourd’hui : Les tâches et les expériences concrètes du parti communiste dans la classe ouvrière et dans le syndicat », Études marxistes 83(2008), p. 83‑92.

Rik Hemmerijckx, « Op zoek naar de arbeidersklasse : Intellectuelen-arbeiders in de nasleep van mei ’68 », Brood & Rozen, 2008(4), p. 48‑63.

Jouwe Vanhoutteghem, Van organisatie naar Partij : De opbouw van de Partij van de Arbeid van België (1976-1987) (mémoire de master en histoire), KUL, Louvain, 2010.

Données quantitatives

Tendances mondiales de l’emploi 2008 (GET 2008) (PDF), OIT, 2008.

World of Work Report 2010 : From one crisis to the next ? (PDF, xiii + 124 p.), OIT, chapitre 1, « A. Employment snapshot », p. 3 & ss.

Tendances mondiales de l’emploi 2011 : le défi d’une reprise de l’emploi (PDF, xii + 103 p.), OIT

Sommaire

Théorie

Les textes

Classes dans l’histoire

C’est par là que commence le Manifeste.

L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes.

Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte.

Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une organisation complète de la société en classes distinctes, une échelle graduée de conditions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves ; au moyen âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres de corporation, des compagnons, des serfs et, de plus, dans chacune de ces classes, une hiérarchie particulière.

La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n’a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n’a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d’autrefois.

Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l’époque de la bourgeoisie, est d’avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat. (Marx et Engels, Manifeste, ÉM, p. 98.)

Ceux qui travaillent, et ceux qui profitent du travail des autres

Depuis qu’il y a des classes, il n’y a jamais eu d’époque où la société ait pu se passer d’une classe de travailleurs. Le nom, le statut social de cette classe a changé ; le serf a remplacé l’esclave, pour être à son tour relevé par le travailleur libre — libre de la servitude, mais libre aussi de toutes possessions terrestres en dehors de sa propre force de travail. Mais c’est clair : quels que soient les changements des couches supérieures, non productives de la société, aucune société ne pouvait vivre sans une classe de producteurs. Ainsi, cette classe est indispensable en toutes circonstances — encore que le temps doit venir où ce ne sera plus une classe, lorsque cela comprendra toute la société. (Engels, « Social Classes — Necessary and Superfluous », The Labour Standard, no 14, 6 août 1881.)

On appelle classes, de vastes groupes d’hommes qui se distinguent par la place qu’ils occupent dans un système historiquement défini de production sociale, par leur rapport (la plupart du temps fixé et consacré par les lois) vis-à-vis des moyens de production, par leur rôle dans l’organisation sociale du travail, donc, par les modes d’obtention et l’importance de la part de richesses sociales dont ils disposent. Les classes sont des groupes d’hommes dont l’un peut s’approprier le travail de l’autre, à cause de la place différente qu’il occupe dans une structure déterminée, l’économie sociale. (Lénine, « La grande initiative » (1919), Œuvres, t. 29, p. 425.)

En particulier, sous le capitalisme

[…] le prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu’à la condition de trouver du travail et qui n’en trouvent que si leur travail accroît le capital. (Marx et Engels, Manifeste, ÉM, p. 103.)

Dans la publication en ligne des Études marxistes, on a numéroté les alinéas pour pouvoir s’y référer dans une étude. Ceci est au § 29.

Par bourgeoisie, on entend la classe des capitalistes modernes, propriétaires des moyens de production sociale et qui emploient le travail salarié. Par prolétariat, on entend la classe des ouvriers salariés modernes qui, privés de leurs propres moyens de production, sont obligés, pour subsister, de vendre leur force de travail. (Engels, (Manifeste, note de l’édition anglaise de 1888, expliquant le titre « Bourgeois et prolétaires », ÉM, p. 140, note 5.)

Textes du PTB

Cette classe ouvrière se définit comme l’ensemble des travailleurs exploités. Une partie seulement de cette classe ouvrière produit la valeur et la plus-value. (Jo Cottenier, 1998:32.)

[…] la classe ouvrière est la classe sans moyens de production. Elle ne dispose que de sa force et de sa capacité de travail qu’elle met en vente (*).

La classe ouvrière est le cœur battant du système. C’est le travail productif qui crée les richesses de la société. Le capital ne peut augementer que grâce à la plus-value engendrée dans le processus de production. […] Outre un noyau actif au niveau de la production, la classe ouvrière se compose de nombreuses autres couches de travailleurs salariés […]

Enfin les chômeurs font également partie de la classe ouvrière.

(*) Cette définition des classes est très générale et très vaste. Cela signifie qu’à son tour, chaque classe est subdivisée en différentes couches. […] La classe ouvrière est constituée des ouvriers, des fonctionnaires, des employés…

(Peter Mertens, La classe ouvrière à l’ère des entreprises transnationales, Études marxistes 72, 2005, p. 19.)

Nous avons une vision globale de la classe ouvrière. Une vision qui unifie, et non qui divise. Qu’il s’agisse de la lutte des sidérurgistes des Forges de Clabecq, de la colère blanche dans le secteur des soins de santé, du mouvement des enseignants, des actions des chômeurs ou dans les chaînes de restaurants et le secteur bancaire, il s’agit d’une seule classe de travailleurs qui tous travaillent pour un salaire. Cela concerne dans notre pays quelque quatre millions de personnes et les familles qui en dépendent. (8e Congrès, chap. 2, point 2, p. 54.)

Discussion de la définition qui ressort de ces textes

Classes en général

Dans toute société, sauf les plus primitives, il y a ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas et vivent du travail des autres. Cela est lié à la propriété des moyens de production. Dans l’esclavage, les esclaves n’ont rien et les propriétaires ont tout. Les esclaves ne sont même pas les maîtres de leur propre force de travail ; appartenant à un propriétaire, leur force de travail appartient aussi à ce dernier. Dans la féodalité, c’est plus compliqué ; les paysans ont leurs propres outils (et leur savoir-faire), ils disposent même en un sens d’une terre en propre, mais ils la tiennent de leur seigneur, ce qui donne le droit à ce dernier de s’approprier une partie du travail des paysans ou du fruit de ce travail.

Il faut garder présent à l’esprit qu’il s’agit de « vastes groupes d’hommes qui… » pour reprendre l’expression de Lénine. Il s’agit de reconnaître l’importance de ces groupes et de leurs intérêts pour la compréhension de l’histoire. Il ne s’agit pas de coller une étiquette à chacun des individus.

En particulier, sous le capitalisme

Sous le capitalisme, les prolétaires n’ont plus rien, sauf que, contrairement aux esclaves, ils disposent de leur propre force de travail et peuvent donc « librement » la vendre. Leur liberté est limitée par le fait qu’il n’ont pas le choix de ne pas la vendre, sauf à mourir de faim, mais ils ont la liberté de choisir, dans les limites des emplois disponibles, de se présenter à tel ou tel capitaliste. C’est cette situation qui définit les classes. La classe ouvrière ou prolétariat, c’est la classe de ceux qui, dépourvus de moyens de production, en sont réduits à vendre leur force de travail. (L’adjectif « ouvrière » a donc dans cette définition, comme il arrive régulièrement en science, un sens qui s’écarte du sens du mot « ouvrier » dans le langage ordinaire. En Belgique, un ouvrier et un employé sont différents en fait et en droit. Mais il sont réunis dans la même classe ouvrière ou prolétariat.)

Bien que les fonctionnaires ne vendent pas leur force de travail à un capitaliste, en vendant leur force de travail à l’État capitaliste, il la vendent en quelque sorte aux capitalistes réunis du pays. Il est donc raisonnable de les compter (avec les ouvriers et les employés) parmi les prolétaires, dans la classe ouvrière.

La bourgeoisie, c’est la classe de tous les capitalistes, qui, avec leur capital, peuvent acheter des moyens de production et de la force de travail. (C’est la classe de tous les capitalistes, même s’ils se spécialisent entre eux entre production et circulation, entre usine et banques et cetera.) Rappelons encore qu’il s’agit de groupes. Les conjoints et les enfants des capitalistes, même s’ils ne sont propiétaires d’aucun capital, appartiennent à la bourgeoisie.

La question du travail productif

La question du travail productif est fondamentale dans l’analyse marxiste du capitalisme, mais pas dans la définition des classes sociales. Limiter le prolétariat aux travailleurs manuels productifs, c’est une confusion due à certains intellectuels marxistes. (Je détaille ce point dans une étude séparée.) Le meilleur exposé de la définition de classe ouvrière répondant à cette difficulté est celui de Jean Pestieau. Comme je l’explique dans l’introduction, c’est le résultat du travail théorique, lié à la pratique, du Parti du Travail de Belgique (PTB).

Au niveau d’abstraction des passages du Capital où Marx introduit la notion de plus-value, la société est momentanément réduite au face à face du capitaliste et de l’ouvrier au sens de travailleur manuel productif et il y a donc identité entre travailleurs productifs et prolétariat. Cela peut induire en erreur ceux qui en restent là. Dans la complexité de la société concrète, comme l’envisage le Manifeste dans une perspective historique, le prolétariat, la classe ouvrière comme classe, est plus large que ça.

Cependant, il est vrai que parmi les différentes fractions du prolétariat, les travailleurs productifs, et particulièrement ceux des grandes entreprises, jouent un rôle d’avant-garde. Par ailleurs, les prolétaires ne trouvent du travail que parce que, comme disent Marx et Engels dans la phrase du Manifeste citée plus haut, les capitalistes ont besoin d’eux. Tous les prolétaires sont utiles au capitalisme de différentes manières, mais les travailleurs productifs jouent évidemment un rôle clef. Peter Mertens rappelle dans la citation ci-dessus que c’est le rôle clef des travailleurs productifs qui fonde la mission historique du prolétariat de changer la société.

La petite bourgeoisie et divers groupes sociaux

On appelle petite bourgeoisie la classe des travailleurs qui possèdent encore des moyens de production : paysans, artisans, commerçants qui travaillent eux-mêmes et qui emploient éventuellement quelques travailleurs en plus. Les notaires, avocats, médecins… indépendants (les professions libérales) ont leurs propres moyens de production qui sont un stylo, leur compétence professionnelle et un bureau (avec des livres, archives, copieurs, ordinateurs, instruments médicaux…) Ce sont donc des petits bourgeois. (Mais certains qui se rattachent à la grande bourgeoisie par leur milieu d’origine seraient vexés de m’entendre parler d’eux comme de petits bourgeois.) Il y a longtemps que ce n’est plus la situation des enseignants et certains médecins et avocats peuvent être salariés.

Certains prolétaires avec un statut d’employé peuvent indéniablement avoir une « mentalité petite bourgeoise » et pour cette raison, et par le critère non pertinent de travail productif, certains ont classé les employés dans la petite bourgeoisie (ou dans une classe sœur de la petite bourgeoisie, qu’ils ont appelé « nouvelle petite bourgeoisie »). C’est une erreur. Les employés, vendant leur force de travail (donc dans une situation toute différente de celle des indépendants), font partie du prolétariat.

Les cadres d’une entreprise, des petits chefs aux cadres supérieurs, souvent même jusqu’au « patron » (président-directeur général), sont des salariés. Bien sûr les cadres d’un certain niveau ne sont pas là tant comme travailleurs que comme représentants des intérêts du capitaliste. Dans une université d’aujourd’hui, il y a une masse de travailleurs scientifiques, chercheurs, professeurs qui sont des prolétaires, mais le professeur à la tête d’un département pourrait être assimilé à ses frères des professions libérales pour le statut social et à ses cousins cadres supérieurs pour certaines responsabilités. Des travailleurs d’un niveau modeste comme les flics, ou d’un niveau plus élevé comme les magistrats, doivent être également mis à part comme défenseurs de l’ordre. En parlant des salariés des capitalistes, on pense implicitement aux salariés de leurs entreprises et institutions. Les domestiques sont des salariés sur le revenu privé des capitalistes ce qui les met un peu à part. Idéologiquement, tous ces gens sont prolétaires à des degrés très variables. Ils peuvent assez vite se prolétariser quand les capitalistes entreprennent de faire des économies sur leur dos.

Les aspects idéologiques

Effets idéologiques sur le prolétariat de sa situation objective

En plus de la privation des moyens de production et du rôle économique clef du prolétariat qui en fait objectivement le seul candidat à la révolution (avec ses alliés), il y a un côté subjectif : le prolétariat est, dans, des mesures variables, révolté par l’exploitation, riche d’expériences de lutte, formé à la solidarité (et par là plus proche de l’idée du socialisme) par la dimension collective du travail et des luttes, et cetera.

L’ouvrier (ici, je veux dire au sens ordinaire, travailleur manuel) salarié d’une entreprise capitaliste même relativement petite, a fortiori d’une grande, a conscience de ce qui sépare l’ouvrier du patron ; les rôles sont relativement clairs. Le travailleur au noir payé de la main à la main par un patron de l’économie parallèle qui est peut-être un oncle ou un cousin est dans une relation presque féodale vis-à-vis de celui qui lui « donne à manger » et qui travaille comme lui.

Comme on l’a dit ci-dessus, divers groupes peuvent acquérir une conscience prolétarienne quand le système les traite comme tels.

Effets idéologiques sur le prolétariat de son organisation

Les expériences que fait le prolétariat du fait de sa situation objective sont inséparables de sa situation organisationnelle.

La conscience du prolétariat est éveillée par les luttes plus ou moins réussies et celles-ci dépendent d’une organisation syndicale plus ou moins forte et combative. En Belgique, le taux de syndicalisation est exceptionnellement élevé. Voir plus loin la discussion quantitative.

La conscience du prolétariat est éveillée encore plus par la présence d’un parti communiste faisant un bon travail en direction de la classe ouvrière (et dans le syndicat). En Grèce et au Portugal, l’avant-garde de la classe ouvrière est organisée par le parti communiste et ça a un effet visible. La bourgeoisie prend et va prendre encore des mesures d’austérité dans la crise actuelle. Dans différents pays, les travailleurs sont descendus dans la rue. En automne 2010, on a compté en France et au Portugal trois millions de travailleurs dans les rues contre les mesures d’austérité, mais le Portugal a une population six fois plus petite ; le résultat y serait donc, si l’on peut dire, schématiquement, six fois meilleur et cela tient entre autres à la différence entre le PCF (plus révolutionnaire dans certaines sections qu’à la direction) et le PCP (qui a une orientation communiste conséquente).

Autres groupes contestataires

On peut trouver des éléments subjectifs en faveur d’autres classes ou d’autres groupes sociaux (on peut regrouper les gens autrement qu’en classe) comme :

Cela n’est pas faux et intervient certainement dans les possibilités d’alliance révolutionnaire avec le prolétariat mais (i) ces groupes ne sont pas homogènes (tous les jeunes, tous les écologistes, toutes les femmes, tous les immigrés… ne sont pas révolutionnaires), (ii) ils ne sont pas dans la situation qui confère un rôle central au prolétariat dans le capitalisme. (Ces groupes sont aussi formés à divers degrés de prolétaires.)

C’est le lieu de remarquer que prolétaire n’est pas synonyme de pauvre et que ce ne sont pas nécessairement les plus pauvres qui sont les plus révolutionnaires.

Le caractère objectivement révolutionnaire de la classe ouvrière, son rôle historique

Puisque c’est le rapport social capitalistes/prolétaires qui est typique du mode de production, on ne voit pas comment d’autres classes pourraient proposer une porte de sortie. Les seules possibilités qui se présentent sont :

C’est la thèse du Manifeste de Marx et Engels : le prolétariat a la mission historique de changer le monde en renversant le capitalisme.

Le 8e congrès du PTB confirme le rôle central des travailleurs des grandes entreprises. Ils conjuguent l’aspect objectif de leur position dans la production capitaliste (privés de moyens de production, vendeurs de leur force de travail, avec parmi eux les producteurs de biens matériels et de plus-value) avec les dimensions idéologiques discutées ici.

Pour les autres classes, on ne voit pas d’autre possibilité que de choisir une des deux options, c’est-à-dire un des deux camps. Pour la prise du pouvoir et sa consolidation, le prolétariat doit s’allier à d’autres classes, qui peuvent donc jouer un rôle important dans certaines situations historiques. Mais même si les alliés du prolétariat ont parfois été plus nombreux que le prolétariat lui-même, celui-ci joue un rôle essentiel. La révolution socialiste est dans son essence une révolution prolétarienne. Historiquement, et en Russie, et, plus encore, en Chine, le prolétariat était très minoritaire dans son propre camp ; les révolutions de 1917 et de 1949-1956 (1) n’en sont pas moins prolétariennes. Même dans les pays où la classe ouvrière est pratiquement inexistante, comme au Laos, la révolution est prolétarienne en ce qu’elle est l’héritière du marxisme et du mouvement ouvrier.

Les « théories » opposées et les luttes

Bernstein

La remise en cause du rôle central de la classe ouvrière remonte à Bernstein en 1899 et c’était déjà en alléguant des changements dans la composition de la société en classes (Cottenier 1998:31).

Le courant liquidateur de 1978 et suivantes

KPD : « Le pluralisme dans les conceptions divergentes du marxisme doit être reconnu. Le jugement absolument négatif du concept de révisionnisme doit être remis en question. Bernstein, Lukacs, Korsch, Togliatti, Gramsci, Althusser, Bahro, ont, en révisant l’orthodoxie, essayé d’adapter la théorie marxiste à la réalité historique concrète. » Cité par Damien Robert, p. 103. (C’est la « liberté de critique » dénoncée par Lénine dans Que Faire ?) « De larges fractions de ce mouvement [le mouvement “petit-bourgeois”] sont aujourd’hui plus en rupture avec le système capitaliste que la classe ouvrière qui est en fait, exactement comme autrefois, intégrée au système capitaliste par la social-démocratie et la direction syndicale. » Id. p. 104. (C’est (i) privilégier le point de vue subjectif contre l’objectif ; (ii) nier la possibilité de changement et se satisfaire de sa propre passivité : s’il en est vraiment ainsi « aujourd’hui », en sera-t-il encore ainsi demain, ne peut on agir pour changer la situation ?)

Le KBW (puis KPW) est moins touché par le courant liquidateur parce qu’il est mieux implanté dans la classe ouvrière. (Mais il semble avoir disparu dans les évènements de 1989.)

Résumé de Damien Robert, p. 105 : « Les caractéristiques principales du “courant liquidateur” […] : abandon des principes marxistes fondamentaux, rejet du marxisme-léninisme, rupture avec la Chine de Deng Xiao-ping, attaques contre Staline, rejet de la conception selon laquelle la classe ouvrière a un rôle dirigeant dans la lutte contre le capitalisme, volonté de lutter en priorité dans les courants associatifs comme le mouvement écologique, le mouvement féministe, le mouvement pour la paix, et donc inutilité du parti communiste. Il est à noter que ce processus se déroule chaque fois sous le couvert d’une rénovation du communisme. »

Dans ce courant, c’est surtout l’aspect subjectif qui domine : on considère le caractère plus ou moins contestataire de différents groupes sociaux. De nombreux facteurs objectifs et subjectifs sont en jeu. Un intellectuel français peut juger que la classe ouvrière « n’est plus ce qu’elle était » ; qu’accessoirement ça explique le déclin du PCF et du syndicalisme. Plus probablement c’est, entre autres, parce que le PCF « n’est plus ce qu’il était » que la classe ouvrière n’est plus la même et, comme on l’a vu dans l’actualité à laquelle on a fait allusion plus haut, on ne peut porter de jugement à l’emporte-pièce ni sur le PCF, ni sur la classe ouvrière française.

Situation de fait

Quantitatif

La classe ouvrière ne diminue pas. Le développement mondial de l’industrie fait qu’elle augmente de manière significative. D’après le GET (Global Employment Trends) 2008, trois milliards de personnes de plus de 15 ans sont au travail (dont 1,3 milliard font moins de 2 dollars par jour !) soit 17,4 % de plus qu’il y a dix ans. On prévoit une augmentation de 40 millions d’emplois en 2008. (L’emploi a encore augmenté en 2009, mais, à cause de la crise, moins que la population ; le taux d’emploi a donc diminué cette année-là.) En 2010, on approche 3,1 milliards d’emplois (GET 2011).

Le monde est entièrement dominé par le capitalisme. Seulement celui-ci a un développement inégal et certaines couches de la population n’y sont pas encore vraiment intégrées. Elles fonctionnent dans une certaine économie marginale, de subsistance. En se développant, le capitalisme conquiert de nouveaux terrains : il fait entrer ces groupes dans la classe ouvrière.

Elle diminue un peu en Europe. (Attention à la définition. La classe ouvrière, ce ne sont pas les seuls ouvriers au sens habituel. On en a parlé plus haut. Dans les statistiques sur l’industrie, tenir compte de la sous-traitance qui peut faire passer dans la catégorie des services des activités antérieurement classées dans la production.)

Tenir compte du développement inégal en Europe. La classe ouvrière a nettement augmenté ces dernières années au Portugal.

La diminution relative de l’emploi ouvrier productif est liée à une augmentation de productivité. Le groupe diminue en nombre mais pas en importance stratégique, au contraire.

Organisation

En Belgique, une grande partie des salariés sont organisés dans les trois grands syndicats. D’après une page de l’ETUI, chacun des deux plus grands syndicats aurait de l’ordre d’un million et demi d’affiliés. On est déjà ainsi à trois millions et le syndicat libéral fait encore un quart de million. Dans un pays de dix millions d’habitants, avec un peu plus de quatre millions et demi d’actifs, indépendants compris, en gros la syndicalisation d’ensemble de la classe ouvrière serait de l’ordre des trois quarts ; c’est énorme. (En Belgique, l’avant-garde des ouvriers et autres travailleurs est organisée dans le PTB.)

Les intellectuels et la classe ouvrière

Le lien à la classe ouvrière dans l’histoire des organisations révolutionnaires de jeunes en Belgique et dans le monde

Le problème s’est posé dans les années 60 et 70 du 20e siècle aux jeunes qui voulaient devenir communistes en dehors des partis existants. Un parti communiste est le parti du prolétariat. On y trouve des militants et des cadres issus de la classe ouvrière et des intellectuels qui ont choisi d’aller travailler dans la classe ouvrière pour renforcer le travail du parti dans la classe ouvrière et le lien entre la classe et le parti. Il faudra toujours, en plus des ouvriers qui rejoignent le parti, des militants intellectuels qui vont renforcer le travail sur le terrain dans les usines est les autres entreprises. Un parti a aussi besoin de militants travaillant sur d’autres terrains et de spécialistes, économistes, juristes, médecins, physiciens, philosophes… Dans une telle situation, tout membre du parti, qu’il soit lui même ouvrier ou non, qu'il travaille en usine ou ailleurs, est lié à la classe ouvrière par le parti.

Dans la seconde moitié du 20e siècle, des jeunes ont voulu devenir des révolutionnaires communistes mais se sont trouvés dans l’impossibilité de rejoindre les partis communistes existants pour des raisons objectives et subjectives liées au révisionnisme et à la scission du camp socialiste en deux avec la querelle sino-soviétique. Pour ceux-là, le travail comme ouvriers était presque un passage obligé pour se lier à la classe ouvrière et beaucoup l’ont fait, plus ou moins longtemps, avec des résultats divers.

La plupart des groupes communistes qui sont nés ainsi ont disparu plus ou moins vite. Le PTB est une des rares exceptions dans le monde. (L’immense majorité des partis communistes date des années 20 et pas des années 60 ou 70.) Sur cette histoire, il y a les travaux de Julien Versteegh, Damien Robert et Jouwe Vanhoutteghem. Je n’en suis pas un spécialiste, mais quant au fait que le PTB est devenu ce qu’il est, un parti, petit mais relativement important, au lieu de disparaître comme la plupart des groupuscules, je ferais l’hypothèse, sur base de ce que j’en connais, dans les grandes lignes, que ça tient à un bon lien avec la classe ouvrière, à l’étude sérieuse du marxisme-léninisme, à une relation correcte entre théorie et pratique, à la capacité de voir les choses dialectiquement et de corriger ses erreurs. (Et, bien que dans une vision matérialiste de l’histoire, celle-ci ne repose pas sur des héros, on ne peut passer sous silence que Ludo Martens (1946-2011) a joué dans tout ça personnellement un rôle important.)

Étude de Que faire ?

Les numéros de page ci-dessous sont ceux des Œuvres, tome 5.

Je recopie ici telles quelles des notes de lecture (d’il y a quelques années déjà, en préparation d’une autre formation) de ce livre de Lénine, important pour les communistes. Ce livre a joué un grand rôle dans l’édification du parti en Russie, mais il a été étudié et à joué un rôle important dans beaucoup d’autres organisations communistes. L’étude de ce livre a joué un rôle clef dans le mouvement qui a conduit au PTB. (Voir de Ludo Martens et Kris Merckx « À la recherche d’une théorie cohérente », extrait traduit de Een kwarteeuw mei 68, EPO, Anvers, 1993.)

I Dogmatisme et « liberté de critique »

d) Engels et l’importance de la théorie

Marx, dans la critique du programme de Gotha (p. 376, haut), rejette toute idée de concession sur les principes et Engels insiste sur l’importance du socialisme scientifique allemand (p. 377, ½) qui a son origine dans la philosophie allemande (p. 378, haut), dans le sens théorique des ouvriers et (p. 378, ½) dans l’expérience des autres pays. Au contraire (p. 378, ¼), en Angleterre, indifférence pour la théorie ; en Belgique et en France, confusion provoquées par le proudhonisme, ainsi qu’indirectement en Espagne et en Italie.

« Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. » (Lénine, p. 376, ¼ ; p. 377, ¼.)

II La spontanéité des masses et l’esprit de conscience de la social-démocratie

a) Début de l’essor spontané

Union de l’agitation et des tâches historiques

« L’histoire atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste (2), c’est-à-dire à la conviction qu’il faut s’unir en syndicats, mener la lutte contre le patronat, réclamer du gouvernement telle ou telles lois nécessaires aux ouvriers, etc. Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellectuels. […] De même en Russie, la doctrine théorique de la social-démocratie surgit d’une façon tout à fait indépendante de la croissance spontanée du mouvement ouvrier ; elle y fut le résultat naturel, inéluctable du développement de la pensée (3) chez les intellectuels révolutionnaires socialistes (4). » (Lénine, p. 382, ¼.) donc (p. 383, haut) à la fois éveil spontané des masses ouvrières et théorie dans la jeunesse révolutionnaire.

b) Le culte du spontané (5). La Rabotchaïa Mysl

La classe ouvrière ne développe pas d’idéologie indépendante. L’idéologie socialiste vient des intellectuels. La spontanéité, c’est donc laisser le champ libre à l’idéologie bourgeoise.

L’éditorial du premier numéro de la Rabotchaïa Mysl (6) (p. 386, ½) est un bon exposé de l’économisme : « … Le mouvement ouvrier doit sa vitalité au fait que l’ouvrier lui-même se charge enfin de son sort, qu’il a arraché des mains de ses dirigeants. » (P. 387, ¼.)

En réalité, la police avait arraché les social-démocrates des mains des ouvriers (p. 387, ½). La Rabotchaïa Mysl appelle à un retour en arrière :

– « la base économique du mouvement est obscurcie par la tendance à ne jamais oublier l’idéal politique » ;

– la devise du mouvement ouvrier est la « lutte pour la situation économique » ou « les ouvriers pour les ouvriers ;

– les caisses de grève « valent mieux pour le mouvement qu’une centaine d’autres organisations » ;

– il faut mettre au premier plan non la « crème » des ouvriers mais l’ouvrier « moyen », l’ouvrier du rang ;

– « le politique suit toujours docilement l’économique ».

Ces mots d’ordre ont séduit des jeunes inexpérimentés (p. 388, haut), écrasant la conscience par la spontanéité. Ce trade-unionisme (7) est en fait propagé par la bourgeoisie pour écarter la menace du socialisme (p. 388, ½).

Soumission à l’idéologie bourgeoise (p. 389, ½)

L’ouvriérisme se base sur les arguments bourgeois « uniquement trade-unionistes ». Tout culte de la spontanéité laisse un vide qui sera rempli par l’idéologie bourgeoise (p. 389, fin). Le mouvement ouvrier ne pourra pas élaborer une idéologie indépendante « en se libérant de ses dirigeants » (p. 390, haut). Kautsky discute cette question comme suit (8) (p. 390, ¼) :

On impute à tort à Marx l’« affirmation que le développement économique et la lutte de classes, non seulement créent les conditions de la production socialiste, mais engendrent directement la conscience de sa nécessité. » On cite alors le contre-exemple de l’Angleterre où la classe ouvrière est la plus trade-unioniste. Mais la lutte de classes et le socialisme naissent parallèlement du développement économique et de la lutte de classes (p. 390, ¾). Le socialisme naît dans le cerveau d’intellectuels bourgeois (p. 390, fin). Il est alors communiqué aux prolétaires les plus avancés qui le répandent dans la masse selon les possibilités de la lutte de classes (p. 391, haut).

Dans une société de classe, il n’y a d’idéologie que de classe (p 391, ½). Les ouvriers ont peut-être quelques traits idéologiques propres mais la classe ouvrière ne peut pas développer spontanément une idéologie indépendante. Il n’y a que l’idéologie bourgeoise et l’idéologie socialiste (9). Si on prétend « libérer » la spontanéité du mouvement ouvrier en le « préservant » de l’idéologie socialiste, on laisse le champ libre à l’idéologie bourgeoise (10) (page 391, fin, p. 392, ⅓) parce qu’elle est la plus élaborée, la plus présente (p. 393, ⅓). Il faut donc « combattre la spontanéité » (p. 392, haut), d’autant plus que le mouvement socialiste est encore jeune (p. 393, ½). C’est ce qui a été fait en Allemagne par Lasalle (p. 392, ½) et ce n’est pas fini (p. 392, bas).

L’économisme est aussi politique (p. 394)

La Rabotchaïa Mysl ne nie pas la lutte politique. Seulement elle dit que « le politique suit toujours docilement l’économique » (p. 394, ¼) ou que « la lutte économique est inséparable de la lutte politique » (p. 394, ⅓). Oui mais il ne s’agit pas de politique social-démocrate (p 394, ½). La confusion entre économique et politique conduit à une politique purement trade-unioniste. Compter sur la politique qui surgit spontanément du mouvement ouvrier lui-même (p. 394, ¾), c’est refuser de développer une politique social-démocrate (p 394, fin).

c) Le « groupe de l’autolibération » et le Rabotchéié Diélo

Le développement de la lutte spontanée exige précisément une plus haute conscience social-démocrate (p. 404, ⅓). Le problème est que le mouvement peut prendre de vitesse (p. 404, ⅔) la préparation des révolutionnaires sur le plan théorique et organisationnel (p 404, fin).

III Politique trade-unioniste et politique social-démocrate

a) L’agitation politique et son rétrécissement par les économistes

Pratiquement, l’agitation n’est pas plus facile sur le plan économique. Elle peut avoir autant de succès sur tous les problèmes touchant tous les milieux. Politiquement, la lutte peut encore moins se limiter à l’économique.

L’éducation politique, ce n’est pas seulement dénoncer le système en général d’un point de vue ouvrier (p. 408, fin), c’est dénoncer chaque manifestation concrète de l’oppression dans des domaines divers et contre des classes diverses (p. 409, haut).

La lutte économique est-elle « le moyen le plus largement applicable pour entraîner les masses dans la lutte politique » ? C’est faux (p. 410, haut). La dénonciation de toutes les formes d’oppression est aussi « largement applicable » pour entraîner les masses. Si on se limite à la lutte économique, on se prive de toutes sortes d’occasion d’éveiller la conscience des masses. L’oppression policière, par exemple, se passe plus souvent en dehors de l’économique (11) (p. 410, ¾).

Que veut dire Martynov (p. 412, ⅔) avec : « Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique » ? Les problèmes économiques sont d’abord professionnels, ils sont particuliers à telle ou telle branche et profession (p 412, ¾). « Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique », c’est passer au stade interprofessionnel (p 413, haut), améliorer des conditions de travail et de rémunération par des « mesures législatives et administratives » (Martynov). Mais c’est toujours de la politique trade-unioniste (p. 414, ¼, ½) comme la lutte sur le plan législatif des syndicats ouvriers anglais (p. 414, ¼).

Au contraire (p. 414, ⅓), les social-démocrates non seulement exigent des réformes du gouvernement, mais aussi luttent pour renverser l’autocratie. Ils le font non seulement sur le terrain économique mais aussi sur tous les terrains de la vie politique et sociale (p. 414, ½).

Chez Martynov, il ne s’agit que de réformes et même que de réformes économiques (p. 414, ¾). Mais on peut réclamer des réformes dans tous les domaines (p. 415, haut(12). Seulement Martynov considère la classe ouvrière incapable de comprendre autre chose que des résultats (économiques) tangibles (p. 415, ½). Contrairement à l’Iskra, (p. 416, haut), c’est donc toujours la soumission à la politique trade-unioniste (p. 417, haut).

c) Les révélations politiques et « l’éducation de l’activité révolutionnaire »

Le prolétariat peut, si les communistes font l’agitation voulue, s’intéresser à toutes les classes et à leurs rapports mutuels et réagir aux injustices contre d’autres classes.

Le prolétariat peut à la rigueur se passer des intellectuels pour la lutte économique. Ce qu’il leur demande, c’est le reste : la politique.

Les ouvriers eux-mêmes disent que l’économique, ils sont bien placés pour le connaître et lutter (p. 424, ¾, p. 425, haut, p. 426, ½). Ce qu’ils attendent des social-démocrates, des intellectuels (p. 424, ¾, p. 425, ½, p. 426, haut), c’est qu’ils les aident à apprendre et à comprendre le reste, ce qu’on n’apprend pas à l’usine.

e) La classe ouvrière combat à l’avant-garde pour la démocratie

S’intéresser à toutes les luttes de tous les milieux ne répond pas seulement au besoin d’éducation de la classe ouvrière. C’est une nécessité pour la révolution.

La priorité du politique ne se fonde pas seulement sur le besoin d’éducation de la classe ouvrière (p. 430, ¾). Même si l’on prétend « donner à la lutte économique elle-même un caractère politique », on ne développe pas la conscience politique des ouvriers parce qu’on les confine dans les problèmes économiques de leur classe (p. 431, haut, p. 432, ¼). La conscience politique doit être apportée de l’extérieur (p. 431, ½). Pour développer la conscience politique des ouvriers, il faut leur apprendre à voir tous les rapports entre toutes les classes. Pour leur apporter cette connaissance, les social-démocrates ne doivent pas se contenter d’« aller aux ouvriers », ils « doivent aller dans toutes les classes de la population » (p. 431, fin, p. 433, haut). Sinon le social-démocrate n’est qu’un syndicaliste (p. 432, fin). C’est la différence entre le trade-unioniste Robert Knight et le socialiste Wilhelm Liebknecht (p. 433, ¼).

Comment faire ? N’est-ce pas « un recul du point de vue de classe ? » (P. 434, ½) On fait beaucoup trop peu. On se consacre à une étude sur la sidérurgie, par exemple (p. 434, ¾), mais rarement à des questions qui nous aideraient à travailler dans d’autres couches de la population. Le manque de préparation, c’est cela aussi (p. 435, haut).

Même si nous ne pouvons peut-être pas prendre la direction de toutes les luttes de tous les groupes pour leurs intérêts immédiats (p. 437, 4/5), nous pouvons et devons prendre la direction de toutes les classes dans la révolution (p. 437, fin). Elles aussi, nous devons leur apprendre à dépasser leurs intérêts immédiats (p. 438, haut). « Nous devons former des chefs politiques sachant diriger » toutes ces luttes (p. 438, ⅓). Bref, une fois de plus les économistes veulent abaisser la politique au niveau trade-unioniste tandis que l’Iskra veut l’élever au niveau politique social-démocrate (p. 438, fin).

Nous avons les forces pour le faire (p. 439, ½) : de jeunes intellectuels nous rejoignent. Le seul problème que nous ne savons pas leur « assigner le travail qui leur convient » (p. 439, ⅔). Il y a toujours une possibilité d’action dans toutes les couches de la population (p. 439, fin). Partout, il y a des mécontents (p. 440) et toujours des gens pour écouter un social-démocrate (p. 440, ½). Un moyen, entre autres, pour cela, les révélations politiques (p. 440, ⅔) véhiculées, entre autres, dans un journal (p. 440, bas). C’est la classe ouvrière qui a le plus soif de ces révélations (p. 440, fin), même sans « résultat tangible » mais pour toucher tout le peuple, il faut un journal central (p. 441, haut).

C’est une condition pour être l’avant-garde des forces révolutionnaires (p. 441, fin).

Mais en quoi cela aura-t-il un caractère de classe prolétarien (p. 442, ⅓) ? Parce que ce sera dirigé par le parti social-démocrate (p. 442, ½) qui se fonde sur le marxisme. Il doit « unir en un tout cohérent l’offensive révolutionnaire au nom de tout le peuple, l’éducation révolutionnaire du prolétariat en même temps que son indépendance politique, la direction de la lutte économique de la classe ouvrière, l’utilisation de ses affrontements spontanés avec ses exploiteurs, affrontements qui dressent et amènent sans cesse dans notre camp de nouvelles couches du prolétariat ! »

Pour cela nous devons recruter « dans les rangs des libéraux et des intellectuels » comme alliés (p. 444, haut). Ce recrutement est lié au caractère de notre propagande chez les ouvriers (p. 444, ¼). C’est à tort que les économistes pensent que l’on va développer la force du mouvement ouvrier par la lutte purement économique pour ensuite seulement passer à la politique social-démocrate (p. 444, ⅓).


(1)  En 1949 est fondée la République populaire de Chine. C’est une révolution démocratique sous la direction du Parti communiste chinois. La constitution de 1953 définit l’État comme une démocratie dirigée par la classe ouvrière et basée sur l’alliance ouvriers-paysans. La transformation socialiste de l’économie est achevée pour l’essentiel en 1956.

(2)  La distinction trade-unionisme/socialisme ne coïncide pas avec la distinction économique/politique. Le trade-unionisme est aussi politique.

(3)  Voir les « Trois sources », Œuvres, tome 19, pp. 13‑18.

(4)  En Belgique, il y a un double mouvement : une tradition socialiste historique issue du mouvement marxiste, dans une organisation opportuniste (le POB) dont les révolutionnaires se détachent en 1921 pour former le PCB ; un mouvement indépendant de jeunes intellectuels vers le socialisme scientifique à la fin des années 60.

Dans le groupe Pestieau-Charlier (Hemmerijckx 2008), on reconnaissait en principe le rôle des intellectuels révolutionnaires mais on voulait le soumettre au développement du mouvement ouvrier spontané. Voir aussi plus loin, note 10.

(5)  Mettre en relation avec Le parti de la révolution, chapitre 3, 2.2, Lutter contre le spontanéisme, pp. 214-218.

(6)  Rabotchaïa Mysl (la Pensée ouvrière). Journal « économiste », de 1897 à 1902, publié en Russie.

(7)  En allemand, un partisan de la lutte uniquement trade-unioniste est un Nur-Gewerkschaftler, adjectif substantivé, littéralement « seulement syndical ». On parle à ce propos de Nur-Gewerkschaftlerei.

(8)  Die Neue Zeit, 1901-1902, XX, I, no 3, p. 79, à propos du nouveau programme du parti social-démocrate autrichien.

(9)  La classe ouvrière ne sécrète pas spontanément l’idéologie socialiste, le socialisme scientifique mais y participe de deux manières :

a) certains ouvriers y participent en tant qu’intellectuels (p. 391, note) ;

b) c’est le fait historique du développement de la lutte de classe qui a conduit Marx à donner à la lutte de classe une place centrale dans le matérialisme historique et à enrichir et dépasser ainsi le socialisme utopique (« Les trois sources », Œuvres, tome 19, p. 17‑18). Aussi Engels, 1er alinéa du chapitre I de Socialisme utopique et socialisme scientifique.

(10)  Dans le groupe Pestieau-Charlier, on avait remplacé cette thèse par une thèse « sociobiologique », tirée, entre autres, d’une lecture unilatérale des enseignements de Mao Tsé-toung sur la ligne de masse, ou plutôt de son exploitation contre-révolutionnaire par la « bande des quatre » : les intellectuels d’origine bourgeoise ou petite-bourgeoise sont nécessairement contaminés par l’idéologie bourgeoise tandis que les ouvriers ont spontanément une idéologie prolétarienne. Les intellectuels ne peuvent essayer de prendre en mains l’organisation du mouvement ouvrier et de lui donner une orientation sous peine de contaminer à son tour ce mouvement par leurs erreurs de débutants et leur idéologie bourgeoise. Ils doivent favoriser les luttes ouvrières et le mouvement ouvrier et se mettre humblement au service du développement d’un mouvement authentiquement ouvrier pur de toute influence bourgeoise. Ils peuvent lui communiquer éventuellement des enseignements du socialisme scientifique mais pas chercher à l’influencer. Ce n’est qu’ensuite, lorsque la participation à ce mouvement aura transformé leur conception du monde, qu’ils pourront éventuellement jouer un rôle plus actif.

Les dirigeants du groupe, ouvriéristes et anarcho-syndicalistes, ont réussi à intimider les intellectuels et à les séduire par une théorie « prolétarienne » qui acceptait Que Faire ? en principe mais remettait son application aux calendes grecques.

(11)  C’est, bien sûr, l’intervention contre les grévistes mais aussi le sabotage des enquêtes (Brabant wallon, enfants enlevés) et le traitement inhumain (jusqu’à l’assassinat) des habitants d’origine étrangère.

(12)  Lénine donne des exemples d’époque. Aujourd’hui, on dirait : justice, santé, enseignement, environnement…

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