Dominique Meeùs
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Chapitre premier — La marchandise

Table of contents

1. Les deux facteurs de la marchandise : valeur d’usage et valeur (substance de la valeur, grandeur de la valeur)

1) Die zwei Faktoren der Waare: Gebrauchswerth und Werth (Werthsubstanz, Werthgrosse)

1. Les deux facteurs de la marchandise : valeur d’usage et valeur d’échange ou valeur proprement dite (substance de la valeur, grandeur de la valeur)

I. De twee Faktoren der Waar : Gebruikswaarde en Waarde (Waardegehalte en Waardegrootte)

1872, p. 9. Traduction Roy. Trad. Franc van der Goes 1910, p. 3

1. Die zwei Faktoren der Ware: Gebrauchswert und Wert (Wertsubstanz, Wertgröße)

1. Les deux facteurs de la marchandise : valeur d’usage et valeur (substance de la valeur, grandeur de la valeur)

1. De twee factoren van de waar : gebruikswaarde en waarde (waardesubstantie en waardegrootte)

Section 1.— The two factors of a commodity : use value and value (the substance of value and the magnitude of value)

MEW, Band. 23, p. 49. P. 39(1983). www.marxists.org/­nederlands/­marx-engels/­1867/­kapitaal/­1.htm. P. 7(2010). MECW 35, p. 45.

On voit ici qu’il y a déjà un problème potentiel dans le titre, autrement dit qu’il est dangereux de lire en français une édition antérieure à celle de 1983. On dira que Marx a revu et approuvé la traduction Roy. Cependant, le titre de ce paragraphe y est différent du titre constant en allemand dès 1872. La valeur d’échange ne peut être qualifiée de valeur proprement dite qu’en première approximation, en opposition à la valeur d’échange. Plus loin, Marx insiste sur le fait que la valeur proprement dite, c’est la valeur tout court, autre chose que la valeur d’échange, laquelle n’est que « mode d’expression » ou « forme phénoménale » de la valeur.

  • Der Reichtum der Gesellschaften, in welchen kapitalistische Produktionsweise herrscht, erscheint als eine „ungeheure Warensammlung", die einzelne Ware als seine Elementarform. Unsere Untersuchung beginnt daher mit der Analyse der Ware.

    MEW, Band 23, p. 49
  • La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste apparaît comme une « gigantesque collection de marchandises », dont la marchandise individuelle serait la forme élémentaire. C’est pourquoi notre recherche commence par l’analyse de la marchandise.

    P. 39

Mots-clefs : ❦ valeur d’usage, son caractère objectif

Dans cette phrase qui ouvre Le Capital, Marx cite, entre guillemets, la première phrase de sa propre Contribution à la critique de l’économie politique.

La marchandise est d’abord un objet extérieur, une chose, qui satisfait, grâce à ses qualités propres, des besoins humains d’une espèce quelconque.[…]

[…]

Le caractère utile d’une chose en fait une valeur d’usage. Mais cette utilité n’est pas suspendue dans les airs. Elle est conditionnée par les propriétés de la marchandise en tant que corps et n’existe pas sans ce corps. C’est donc le corps même de la marchandise, fer, blé, diamant, etc., qui est une valeur d’usage ou un bien.

P. 39, 40.

La valeur d’usage est historique et sociale. Il n’est pas question de valeur d’usage dans le monde qui précède l’apparition de l’homme. Ensuite, elle peut changer dans l’histoire. Elle a cependant un caractère objectif. Il s’agit de l’utilité en soi de la chose pour les hommes (en un lieu et un temps considérés), en ce qu’elle répond à un besoin (y compris le plaisir, les besoins de l’imagination…) ; une chose peut n’être utile qu’à une minorité, mais il ne s’agit pas du désir subjectif de tel ou tel homme et encore moins du degré de ce désir, comme l’ « utilité » (linéaire, scalaire, supposée quantifiable) de l’économie néoclassique.

Mots-clefs : ❦ valeur d’usage, contenu matériel de la richesse

Les valeurs d’usage constituent le contenu matériel de la richesse, quelle que soit par ailleurs sa forme sociale.

Quand on étudie l’économie du capitalisme, société marchande, on s’intéresse aux échanges et aux valeurs d’échange, à la monnaie et aux sommes d’argent qui constituent du capital. L’importance de la valeur est inhérente au sujet étudié. Ce n’est pas que Marx « sous-estime », comme certains l’en accusent, la valeur d’usage. Au contraire la vraie richesse pour lui ce sont les valeurs d’usage, pas la valeur ou le capital. C’est important quant à la place de la nature dans cette réflexion. Voir à ce sujet un passage de la critique du programme de Gotha et la même idée revient sous sa plume à plus d’un endroit : voir l’entrée « nature, source de richesse » dans l’index des notions.

Mots-clefs : ❦ valeur d’échange, — fluctuantes, contingentes

  • Der Tauschwert erscheint zunächst als das quantitative Verhältnis, die Proportion, worin sich Gebrauchswerte einer Art gegen Gebrauchswerte anderer Art austauschen, ein Verhältnis, das beständig mit Zeit und Ort wechselt. Der Tauschwert scheint daher etwas Zufälliges und rein Relatives, ein der Ware innerlicher, immanenter Tauschwert (valeur intrinsèque) also eine contradictio in adjecto.

    MEW 23, p. 50.
  • La valeur d’échange apparaît d’abord comme le rapport quantitatif, comme la proportion dans laquelle des valeurs d’usage d’une espèce donnée s’échangent contre des valeurs d’usage d’une autre espèce, rapport qui varie constamment selon le lieu et l’époque. C’est pourquoi la valeur d’échange semble être quelque chose de contingent et de purement relatif ; une valeur d’échange immanente, intérieure à la marchandise (valeur intrinsèque) semble en conséquence une contradictio in adjecto.

    P. 41, mais j’ai adopté une traduction un peu plus littérale.
  • De ruilwaarde doet zich in de eerste plaats voor als de kwantitatieve verhouding, de evenredigheid waarin gebruikswaarden van de ene soort worden geruild tegen gebruikswaarden van de andere soort, een verhouding die voortdurend naar tijd en plaats verandert. De ruilwaarde heeft daardoor de schijn iets toevalligs en louter relatiefs te zijn, een aan de waar innerlijk en immanent gebonden ruilwaarde (valeur intrinsèque) lijkt dus een contradictio in adjecto.

  • Exchange value, at first sight, presents itself as a quantitative relation, as the proportion in which values in use of one sort are exchanged for those of another sort, a relation constantly changing with time and place. Hence exchange value appears to be something accidental and purely relative, and consequently an intrinsic value, i.e., an exchange value that is inseparably connected with, inherent in commodities, seems a contradiction in terms.

    Marxists Internet Archive, www.marxists.org/archive/marx/works/1867-c1/ch01.htm#S1, aussi MECW 35, p. 46.

Comme la valeur d’usage, les valeurs d’échange varient dans l’histoire. Il y a plus cependant, quand Marx dit que ce rapport « varie constamment », « beständig… wechselt ». Les valeurs d’échange sont fluctuantes. Comme plus loin, il les qualifie de contingentes, mais ici il s’agit de leur apparence, qui réclame explication.

On ne quantifie pas l’utilité, qui ne constitue pas la base de la valeur. Cependant on quantifie bien les valeurs d’usage en un sens, pas au sens de valeur mais au sens de biens : c’est ce qui s’appelle compter en volume (même si ce « volume» est des kilos…). La valeur d’échange est donc un rapport quantitatif, entre valeurs d’usage comptées en volume.

Mots-clefs : ❦ valeur d’échange, plurielles

Une marchandise donnée, un quarter de blé par exemple, s’échange contre une quantité x de cirage, y de soie, z d’or, etc., bref contre d’autres marchandises selon des proportions extrêmement diverses. Le blé a donc, non pas une seule, mais de multiples valeurs d’échange. Mais comme une quantité x de cirage, y de soie, aussi bien qu’une quantité z d’or, etc., sont la valeur d’échange d’un quarter de blé, il faut donc que les quantités x de cirage, y de soie, z d’or, etc. soient des valeurs d’échange remplaçables l’une par l’autre, ou encore de grandeur égale. Il s’ensuit premièrement : que les valeurs d’échange reconnues de la même marchandise expriment quelque chose d’égal. Mais aussi, deuxièmement: que la valeur d’échange ne peut être en tout état de cause que le mode d’expression, la « forme phénoménale » d’un contenu dissociable d’elle.

P. 41.

Ainsi :
0. Une marchandise n’a pas une mais plusieurs valeurs d’échange
1. Les différences valeurs d’échange d’une marchandise expriment quelque chose d’égal (la valeur).
2. Ce quelque chose d’égal, le contenu (la valeur) est dissociable des valeurs d’échange qui n’en sont que la forme phénoménale, et non un synonyme.

Mots-clefs : ❦ valeur ❦ abstraction de la valeur

La marchandise a, pourrait-on dire, deux « attributs » : la valeur d’usage et la valeur. La valeur d’usage est assez évidente. La valeur est plus cachée. On peut y être amené par l’observation des valeurs d’échange des marchandises ; non pas que la valeur provienne de la valeur d’échange, que du contraire. La valeur ne dépend pas de la valeur d’échange mais seulement du travail. Une fois arrivé à la valeur, on peut enfin étudier et comprendre vraiment la valeur d’échange, comme forme de la valeur.

Certains exposés élémentaires des concepts de base de l’économie marxiste présentent valeur et valeur d’échange comme synonymes. Je pense que c’est une simplification abusive. Ce n’est pas une aide à la compréhension, mais plutôt un obstacle.

p. 42⅗En tant que valeurs d’usage, les marchandises sont principalement de qualité différente, en tant que valeurs d’échange elles ne peuvent être que de quantité différente, et ne contiennent donc pas un atome de valeur d’usage.

Si l’on fait maintenant abstraction de la valeur d’usage du corps des marchandises, il ne leur reste plus qu’une seule propriété, celle d’être des produits du travail, Mais, même dans ce cas, ce produit du travail s’est déjà transformé dans nos mains. En faisant abstraction de sa valeur d’usage, nous faisons du même coup abstraction des composantes corporelles et des formes qui en font une valeur d’usage, Il cesse d’être table, maison ou fil, ou quelque autre chose utile que ce soit. Tous ses caractères sensibles sont effacés. Il cesse également d’être p. 43le produit du travail du menuisier, du maçon, du fileur, bref, d’un quelconque travail productif déterminé. En même temps que les caractères utiles des produits du travail, disparaissent ceux des travaux présents dans ces produits, et par là même les différentes formes concrètes de ces travaux, qui cessent d’être distincts les uns des autres, mais se confondent tous ensemble, se réduisent à du travail humain identique, à du travail humain abstrait.

Considérons maintenant ce résidu des produits du travail. Il n’en subsiste rien d’autre que cette même objectivité fantomatique, qu’une simple gelée de travail humain indifférencié, c.-à—d. de dépense de force de travail humaine, indifférente à la forme dans laquelle elle est dépensée. Tout ce qui est encore visible dans ces choses, c’est que pour les produire on a dépensé de la force de travail humaine, accumulé du travail humain. C’est en tant que cristallisations de cette substance sociale, qui leur est commune, qu’elles sont des valeurs : des valeurs marchandes.

Dans le rapport d’échange des marchandises proprement dit, leur valeur d’échange nous apparaissait déjà comme quelque chose de tout à fait indépendant de leurs valeurs d’usage. Si l’on fait maintenant réellement abstraction de la valeur d’usage des produits du travail, on obtient leur valeur, telle qu’elle avait précisément été déterminée. Ce qu’il y a donc de commun, qui s’expose dans le rapport d’échange ou valeur d’échange des marchandises, c’est leur valeur. Toute la suite de notre recherche nous ramènera à la valeur d’échange comme mode d’expression ou comme forme phénoménale nécessaire de la valeur, laquelle doit cependant être d’abord examinée indépendamment de cette forme.

P. 42-43 (ma traduction plus littérale d’une phrase dans le dernier alinéa).

Parfois Marx parle en termes physiologiques du travail qui fonde la valeur. Mais c’est surtout une réalité sociale : « de la force de travail humaine, […] du travail humain […] cette substance sociale ». C’est bien sûr physiologique (et Marx rappellera que c’est une force naturelle), mais le travail est vu ici surtout à un niveau plus abstrait comme partie de travail social.

En disant ce « qui s’expose dans le rapport d’échange ou valeur d’échange des marchandises, c’est leur valeur », Marx dit bien que la valeur est autre chose que la valeur d’échange (et que cette dernière n’est pas qualité d’une marchandise, mais rapport). Il me semble qu’en disant que la valeur d’échange est la « forme phénoménale nécessaire de la valeur », Marx exprime aussi que la valeur est nécessairement cachée.

Dans « apparaissait déjà », et l’imparfait, et le mot « déjà » indiquent qu’on va maintenant parler d’autre chose : non plus de la valeur d’échange, mais de la valeur. Qu’il n’est momentanément plus question de valeur d’échange, mais de valeur, ressort aussi du fait que la valeur d’échange, on y reviendra plus tard : c’est au paragraphe 3 qu’il revient (« toute la suite de notre recherche nous ramènera… ») à la valeur d’échange (ainsi qu’au fond à travers tout le Capital). Il continue alors sur la valeur qui « doit cependant être d’abord examinée indépendamment de » la valeur d’échange. Que ce renvoi à plus tard par Marx de l’étude de la valeur d’échange marque la distinction qu’il importe de faire entre valeur et valeur d’échange, ce n’est pas moi qui l’invente. C’est Marx lui-même qui donne à ce renvoi cette signification dans ses notes sur le livre de Wagner. Il n’y a pas que l’analyse pragmatique (par lui-même) de la signification de ce renvoi. Il le dit aussi très explicitement plus loin.

J’observe la mise en œuvre par Marx de l’abstraction dans la définition de la valeur dans la leçon sur la dialectique de mon cours de philo.

Une valeur d’usage, une denrée, n’a donc une valeur que parce qu’en elle est objectivé ou matérialisé du travail humain abstrait. Comment alors mesurer la grandeur de sa valeur ? Par le quantum de « substance constitutive de valeur » qu’elle contient, par le quantum de travail. La quantité de travail elle-même se mesure a sa durée dans le temps, et le temps de travail possède a son tour son étalon, en l’espèce de certaines fractions du temps : l’heure, la journée, etc.

Il ne s’agit cependant pas d’un temps de travail individuel, mais du temps de travail socialement nécessaire.

On pourrait croire que, puisque la valeur d’une marchandise est déterminée par le quantum de travail dépensé au cours de sa production, plus un homme sera fainéant ou malhabile, plus sa marchandise aura de valeur, étant donné qu’il lui faudra p. 44d’autant plus de temps pour la fabriquer. Mais en réalité, le travail qui constitue la substance des valeurs est du travail humain identique [Gleiche menschliche Arbeit], dépense de la même force de travail humaine. La force de travail globale de la société, qui s’expose dans les valeurs du monde des marchandises, est prise ici pour une seule et même force de travail humaine, bien qu’elle soit constituée d‘innombrables forces de travail individuelles. Chacune de ces forces de travail individuelles est une force de travail identique aux autres, dans la mesure ou elle a le caractère d’une force de travail sociale moyenne, opère en tant que telle, et ne requiert donc dans la production d’une marchandise que le temps de travail nécessaire en moyenne, ou temps de travail socialement nécessaire. Le temps de travail socialement nécessaire est le temps de travail qu’il faut pour faire apparaitre une valeur d’usage quelconque dans les conditions de production normales d’une société donnée et avec le degré social moyen d’habileté et d’intensité du travail. Après l’introduction du métier à tisser à vapeur, en Angleterre, il ne fallait plus peut-être que la moitié du travail qu’il fallait auparavant pour transformer une quantité de fil donnée en tissu. En fait, le tisserand anglais avait toujours besoin du même temps de travail qu’avant pour effectuer cette transformation, mais le produit de son heure de travail individuelle ne représentait plus désormais qu’une demi-heure de travail social et tombait du même coup à la moitié de sa valeur antérieure.

C’est donc seulement la quantité de travail socialement nécessaire ou le temps de travail socialement nécessaire à la fabrication d’une valeur d’usage qui détermine la grandeur de sa valeur. La marchandise singulière ne vaut ici tout bonnement que comme échantillon moyen de son espèce. Les marchandises qui contiennent des quantités de travail égales, ou qui peuvent être fabriquées dans le même temps de travail, p. 45ont donc la même grandeur de valeur. Le rapport de la valeur d’une marchandise à la valeur de n’importe quelle autre marchandise est donc celui du temps de travail nécessaire pour produire l’une au temps de travail nécessaire pour produire l’autre. « En tant que valeurs, toutes les marchandises ne sont que des mesures déterminées de temps de travail coagulé. » [Marx, Contribution….]

La valeur change avec la productivité (en volume par rapport au temps de travail). (Elle diminue si la productivité augmente.)

La grandeur de la valeur d’une marchandise demeurerait donc constante si le temps de travail requis pour la produire était constant. Or ce dernier change dès qu’il y a un changement dans la force productive du travail. La force productive du travail est déterminée par de multiples circonstances, entre autres par le degré moyen d’habileté des ouvriers, par le niveau de développement de la science et de ses possibilités d’application technologique, par la combinaison sociale du procès de production, par l’ampleur et la capacité opérative des moyens de production, et par des données naturelles. […]

Les choses données par la nature n’ont pas de valeur. Les choses que quelqu’un produit pour son usage personnel ne sont pas des marchandises.

Une chose peut être une valeur d’usage sans être une valeur. C’est le cas quand l’homme n’a pas besoin de la médiation du travail pour en faire usage. Par exemple : l‘air, les terres vierges, les prairies naturelles, le bois poussant de manière sauvage, etc. Une chose peut être futile et être le produit du travail humain, sans être une marchandise. Celui qui satisfait son besoin par le produit de son travail crée certes de la valeur d’usage, mais pas de marchandise. Pour produire de la marchandise, il faut non seulement qu’il produise de la valeur d’usage, mais que ce soit de la valeur d’usage pour d’autres, de la valeur d’usage sociale. [Et pas seulement de la valeur d’usage pour d’autres en général. Le paysan du Moyen Âge produisait le blé de l’impôt pour le seigneur féodal, le blé de la dîme pour les curés. Mais le fait d’avoir été produits pour d’autres ne faisait pas pour autant du blé de la dime, ni de l’autre, des marchandises. Pour devenir marchandise, il faut que le produit soit transmis par la voie de l’échange à celui qui s’en sert comme valeur d’usage. (Engels.)] Aucune chose finalement ne peut être valeur sans être objet d’usage. Si elle n’a pas d’utilité, c’est que le travail qu’elle contient est sans utilité, ne compte pas comme travail et et constitue donc pas de valeur.

P. 46.
2. Le double caractère du travail représenté dans les marchandises
Livre I, p. 47 et suivantes.

La marchandise nous est apparue à l’origine comme une chose bifide : valeur d’usage et valeur d’échange.

P. 47.

Elle nous est « apparue » telle, mais ce n’est qu’une manière de parler, conforme aux apparences. Elle est valeur d’usage et valeur. Dire que la marchandise est valeur d’usage et valeur d’échange, « à la lettre, il est faux de [le] dire », dira Marx au point A-4 du paragraphe 3 de ce chapitre, p. 69.

Mots-clefs : ❦ ressource naturelle ❦ nature, source de richesse ❦ valeur d’usage, source des — ❦ travail, appropriation de la nature ❦ travail, nécessité naturelle ❦ métabolisme ❦ substrat matériel naturel ❦ travail, père de la richesse, et la terre sa mère (William Petty) ❦ terre, mère de la richesse, et le travail son père (William Petty) ❦ marchandise, en tant que corps

p. 48 ¾Mais l’existence de l’habit, de la toile et de tout élément de la richesse matérielle non présent dans la nature a toujours requis la médiation nécessaire d’une activité productive adéquate spéciale qui assimile les matériaux naturels particuliers à des besoins humains particuliers. C’est pourquoi le travail en tant que formateur de valeurs d’usage, en tant que travail utile, est pour l’homme une condition d’existence indépendante de toutes les formes de société, une nécessité naturelle éternelle, médiation indispensable au métabolisme qui se produit entre l’homme et la nature, et donc à la vie humaine.

Les valeurs d’usage habit, toile, etc., bref ces marchandises en tant que corps sont des combinaisons de deux éléments : p. 49matière naturelle et travail. Si l’on soustrait la somme de tous les travaux utiles divers qu’il y a dans l’habit, dans la toile, etc., il reste toujours un substrat matériel qui est là du fait de la nature, sans que l’homme intervienne. L’homme ne peut procéder dans sa production que comme la nature elle-même : il ne peut que modifier les formes des matières. Plus même. Dans ce travail de mise en forme proprement dit, il est constamment soutenu par des forces naturelles. Le travail n’est donc pas la source unique des valeurs d’usage qu’il produit, de la richesse matérielle. Comme le dit Petty, celle-ci a pour père le travail et pour mère la terre [13*].

[13*] W. Petty, A Treatise of Taxes and Contributions, Londres, 1667, p. 47.

Mots-clefs : ❦ force de travail humaine au sens physiologique ❦ travail abstrait ❦ travail concret ❦ valeur marchande ❦ valeur d’usage

p. 53Tout travail est pour une part dépense de force de travail humaine au sens physiologique, et c’est en cette qualité de travail humain identique, ou encore de travail abstraitement humain, qu’il constitue la valeur marchande. D’un autre côté, tout travail est dépense de force de travail humaine sous une forme particulière déterminée par une finalité, et c’est en cette qualité de travail utile concret qu’il produit des valeurs d’usage.

3. La forme-valeur ou la valeur d’échange
Livre I, p. 53 et suivantes.

Les marchandises viennent au monde sous la forme de valeurs d’usage où de denrées matérielles telles que le fer, la toile, le blé, etc. C’est leur forme naturelle banale. Elles, ne sont cependant marchandises que parce qu’elles sont quelque chose p. 54de double, à la fois objets d’usage et porteurs de valeur. Elles n’apparaissent donc comme marchandises, ou ne possèdent la forme de marchandises que dans la mesure où elles possèdent une double forme : forme naturelle et forme—valeur.

L’objectivité de la valeur des marchandises se distingue en ceci de la veuve Quickly (Shakespeare, Henri IV, acte 3, sc. 3), qu’on ne sait pas où la trouver. À l’opposé complet de l’épaisse objectivité sensible des denrées matérielles, il n’entre pas le moindre atome de matière naturelle dans leur objectivité de valeur. On aura donc beau tourner et retourner une marchandise singulière dans tous les sens qu’on voudra, elle demeurera insaisissable en tant que chose-valeur. Mais si l’on se souvient que les marchandises n’ont d’objectivité de valeur que dans la mesure où elles sont les expressions d’une même unité sociale, le travail humain, et que leur objectivité de valeur est donc purement sociale, il va dès lors également de soi que celle-ci ne peut apparaître que dans le rapport social de marchandise à marchandise. Nous sommes effectivement partis de la valeur d‘échange ou du rapport d’échange des marchandises pour trouver la trace de leur valeur enfouie dans ce apport. Il faut maintenant que nous revenions à cette forme phénoménale de la valeur.

La dernière phrase (« il faut maintenant que nous revenions à… ») répond à l’annonce faite page 43 au milieu du paragraphe 1 (« toute la suite de notre recherche nous ramènera à… »).

A) Forme-valeur simple, singulière ou contingente
4. L’ensemble de la forme valeur simple

À la lettre, il est faux de dire, comme nous l’avons fait au début de ce chapitre pour parler de manière courante, que la marchandise est valeur d’usage et valeur d’échange. La marchandise est valeur d’usage, ou objet d’usage, et « valeur ». Elle se présente comme cette entité double qu’elle est dès lors que sa valeur possède une forme phénoménale propre distincte de sa forme naturelle, qui est la forme de valeur d’échange, et elle ne possède jamais cette forme si on la considère isolément, mais uniquement dans son rapport de valeur ou d’échange à une deuxième marchandise, d’espèce différente.

P. 69.
4. Le caractère fétiche de la marchandise et son secret
Livre I, p. 81 et suivantes.

Mots-clefs : ❦ temps de travail socialement nécessaire, comme loi naturelle ❦ loi de la valeur

  • Was die Produktenaustauscher zunächst praktisch interessiert, ist die Frage, wieviel fremde Produkte sie für das eigne Produkt erhalten, in welchen Proportionen sich also die Produkte austauschen. Sobald diese Proportionen zu einer gewissen gewohnheitsmäßigen Festigkeit herangereift sind, scheinen sie aus der Natur der Arbeitsprodukte zu entspringen, so daß z.B. eine Tonne Eisen und 2 Unzen Gold gleichwertig, wie ein Pfund Gold und ein Pfund Eisen trotz ihrer verschiednen physikalischen und chemischen Eigenschaften gleich schwer sind. In der Tat befestigt sich der Wertcharakter der Arbeitsprodukte erst durch ihre Betätigung als Wertgrößen. Die letzteren wechseln beständig, unabhängig vom Willen, Vorwissen und Tun der Austauschenden. Ihre eigne gesellschaftliche Bewegung besitzt für sie die Form einer Bewegung von Sachen, unter deren Kontrolle sie stehen, statt sie zu kontrollieren. Es bedarf vollständig entwickelter Warenproduktion, bevor aus der Erfahrung selbst die wissenschaftliche Einsicht herauswächst, daß die unabhängig voneinander betriebenen, aber als naturwüchsige Glieder der gesellschaftlichen Teilung der Arbeit allseitig voneinander abhängigen Privatarbeiten fortwährend auf ihr gesellschaftlich proportionelles Maß reduziert werden, weil sich in den zufälligen und stets schwankenden Austauschverhältnissen ihrer Produkte die zu deren Produktion gesellschaftlich notwendige Arbeitszeit als regelndes Naturgesetz gewaltsam durchsetzt, wie etwa das Gesetz der Schwere, wenn einem das Haus über dem Kopf zusammenpurzelt. Die Bestimmung der Wertgröße durch die Arbeitszeit ist daher ein unter den erscheinenden Bewegungen der relativen Warenwerte verstecktes Geheimnis. Seine Entdeckung hebt den Schein der bloß zufälligen Bestimmung der Wertgrößen der Arbeitsprodukte auf, aber keineswegs ihre sachliche Form.

    MEW 23, p. 89.
  • p. 85 ¾Ce qui intéresse d’abord pratiquement les gens qui échangent leurs produits, c’est de savoir combien de produits d’autrui ils obtiendront en échange de leur propre produit, donc dans quelles proportions s’échangeront les produits. Une fois que ces proportions sont parvenues à une certaine stabilité mûrie par l’habitude, elles semblent venir de la nature des produits : par exemple une tonne de fer et deux onces d’or seront de même valeur, au même titre qu’une livre d’or et une livre de fer pèsent le même poids en dépit de leurs propriétés physiques et chimiques différentes. En fait, le caractère valeur des produits du travail p. 86ne s’établit fermement qu’une fois que ceux-ci sont pratiqués comme grandeurs de valeur. Or ces grandeurs changent constamment, indépendamment de la volonté, des prévisions et des actes des gens qui échangent. Leur mouvement social propre a pour les échangistes la forme d’un mouvement de choses qu’ils ne contrôlent pas, mais dont ils subissent au contraire le contrôle. Il faut attendre un développement complet de la production marchande avant que l’expérience même fasse germer l’intelligence scientifique de la chose : on comprend alors que ces travaux privés, menés indépendamment les uns des autres, mais mutuellement interdépendants par tous les côtés en tant que branches naturelles de la division sociale du travail, sont réduits en permanence à leur mesure sociale proportionnelle, parce que dans la contingence et les oscillations constantes des rapports dans lesquels s’échangent leurs produits le temps de travail socialement nécessaire à leur production s’impose par la force comme loi naturelle régulatrice, au même titre que la loi de la pesanteur s’impose quand quelqu’un prend sa maison sur le coin de la figure. La détermination de la grandeur de valeur par le temps de travail est donc un secret caché sous la phénoménalité des mouvements des valeurs relatives des marchandises. En découvrant ce secret, on lève l’apparence d’une détermination purement aléatoire des grandeurs de valeur des produits du travail, mais on ne supprime nullement leur forme de choses.

  • Wat in de praktijk de personen die producten ruilen allereerst interesseert is de vraag, hoeveel andere producten zij voor het eigen product krijgen, dat wil zeggen de verhouding waarin de producten tegen elkaar geruild worden. Zodra deze verhoudingen door de gewoonte een zekere stabiliteit hebben gekregen, schijnen zij uit de aard van de arbeidsproducten voort te vloeien, zodat bijvoorbeeld 1 ton ijzer en 2 ons goud een gelijke waarde bezitten zoals 1 pond goud en 1 pond ijzer — ondanks het verschil in natuurkundige en chemische eigenschappen — van gelijk gewicht zijn. Door het optreden als waardegrootten krijgt het waardekarakter van de arbeidsproducten inderdaad pas vastheid. Deze grootten veranderen voortdurend, onafhankelijk van de wil, de voorkennis en de activiteiten van de ruilende personen. Hun eigen maatschappelijke beweging bezit voor hen de vorm van een beweging van zaken, zaken die hen controleren in plaats van dat zij die zaken controleren. Pas wanneer de warenproductie volledig ontwikkeld is, kan uit de ervaring het wetenschappelijk inzicht ontstaan dat de onafhankelijk van elkaar uitgeoefende, maar als natuurlijke takken van de maatschappelijke arbeidsverdeling algemeen van elkaar afhankelijke individuele soorten van arbeid, voortdurend worden herleid tot hun maatschappelijk proportionele maat, omdat in de toevallige en steeds wisselende ruilverhoudingen van hun producten de maatschappelijk noodzakelijke arbeidstijd als een regulerende natuurwet gewelddadig optreedt, ongeveer zoals de wet van de zwaartekracht bij het ineenstorten van iemands huis boven zijn hoofd. De bepaling van de waardegrootte door middel van de arbeidstijd is dus een achter de waarneembare bewegingen van de relatieve warenwaarde schuilgaand geheim. De ontdekking van dit geheim maakt een einde aan de schijn van de louter toevallige bepaling van de waardegrootte van het arbeidsproduct, maar niet aan de zakelijke vorm van die bepaling.

  • What, first of all, practically concerns producers when they make an exchange, is the question, how much of some other product they get for their own ? In what proportions the products are exchangeable ? When these proportions have, by custom, attained a certain stability, they appear to result from the nature of the products, so that, for instance, one ton of iron and two ounces of gold appear as naturally to be of equal value as a pound of gold and a pound of iron in spite of their different physical and chemical qualities appear to be of equal weight. The character of having value, when once impressed upon products, obtains fixity only by reason of their acting and reacting upon each other as quantities of value. These quantities vary continually, independently of the will, foresight and action of the producers. To them, their own social action takes the form of the action of objects, which rule the producers instead of being ruled by them. It requires a fully developed production of commodities before, from accumulated experience alone, the scientific conviction springs up, that all the different kinds of private labour, which are carried on independently of each other, and yet as spontaneously developed branches of the social division of labour, are continually being reduced to the quantitative proportions in which society requires them. And why ? Because, in the midst of all the accidental and ever fluctuating exchange relations between the products, the labour time socially necessary for their production forcibly asserts itself like an overriding law of Nature. The law of gravity thus asserts itself when a house falls about our ears. The determination of the magnitude of value by labour time is therefore a secret, hidden under the apparent fluctuations in the relative values of commodities. Its discovery, while removing all appearance of mere accidentality from the determination of the magnitude of the values of products, yet in no way alters the mode in which that determination takes place.

    Marxists Internet Archive, www.marxists.org/archive/marx/works/1867-c1/ch01.htm#S4, aussi MECW 35, p. 85-86.

La phrase allemande « In der Tat befestigt sich der Wertcharakter der Arbeitsprodukte erst durch ihre Betätigung als Wertgrößen » a dû demander un effort aux traducteurs : elle est toujours plus longue en traduction 48 ; en anglais, on brode : « when once impressed upon products », « acting and reacting upon each other ».

Il me semble que dans cette action ou mise en action des produits comme grandeur de valeur, il faut voir un renvoi à la discussion de la forme-valeur de la marchandise.

La tradition marxiste, entre autres le Manuel d’économie politique, parle abondamment de loi de la valeur, expression que Marx a peu utilisée. (Voir une lettre à Kugelmann du 11 juillet 1968.) On pourrait considérer que c’est la « loi naturelle » dont question ici. La loi de la valeur s’énonce alors : « le temps de travail socialement nécessaire à leur production s’impose par la force comme loi naturelle régulatrice ».

Mots-clefs : ❦ salaire, selon sa contribution sous le socialisme ❦ répartition selon le travail sous le socialisme ❦ allocation du travail social sous le socialisme ❦ répartition du travail social sous le socialisme

p. 90…Représentons-nous enfin, pour changer, une association d’hommes libres, travaillant avec des moyens de production collectifs et dépensant consciemment leurs nombreuses forces de travail individuelles comme une seule force de travail sociale. Toutes les déterminations du travail de Robinson se répètent ici, mais de manière sociale et non plus individuelle. Tous les produits de Robinson étaient son produit personnel exclusif, et donc immédiatement pour lui des objets d’usage. Le produit global de l’association est un produit social. Une partie de ce produit ressert comme moyen de production. Elle demeure sociale. Mais une autre partie est consommée comme moyen de subsistance par les membres de l’association. Elle doit être partagée entre eux. Ce partage se fera selon une modalité qui change avec chaque modalité particulière de l’organisme de production sociale lui-même, et avec le niveau de développement historique correspondant atteint par les producteurs. Supposons, simplement pour établir le parallèle avec la production marchande, que la part de moyens de subsistance qui revient à chaque producteur soit déterminée par son temps de travail. Le temps de travail jouerait alors un rôle double. D’un côté, sa répartition socialement planifiée règle la juste proportion des diverses fonctions de travail sur les différents besoins. D’autre part, le temps de travail sert en même temps à mesurer la participation individuelle du producteur au travail commun, et aussi, par voie de conséquence, à la part individuellement consommable du produit commun. Les relations sociales existant entre les hommes et leurs travaux, entre les hommes et les produits de leurs travaux, demeurent ici d’une simplicité transparente tant dans la production que dans la distribution.

Lénine cite le début de ceci dans Ce que sont les Amis du peuple… (Œuvres, tome 1, p. 187) après la discussion de l’expropriation des expropriateurs.

Mots-clefs : ❦ mode de production ❦ rapports sociaux de production ❦ base économique ❦ superstructure ❦ Antiquité ❦ Moyen Âge ❦ République romaine ❦ propriété foncière.

p. 93 note 33Je saisis cette occasion pour réfuter brièvement une objection qui m’a été faite par un journal germano-américain lors de la parution de ma Contribution à la critique de l’économie politique, en 1859. Selon lui, mon idée que le mode de production déterminé et les rapports de production à chaque fois correspondants, bref que « la structure économique de la société, est la base réelle sur laquelle s’édifie une superstructure et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale déterminée », et que « le mode de production de la vie matérielle conditionne le procès de vie social, politique et spirituel en général », — tout ceci serait effectivement exact pour le monde d’aujourd’hui, où dominent les intérêts matériels, mais pas pour le Moyen Age, où dominait le catholicisme, ni pour Athènes et Rome, où dominait p. 94 notela politique. En premier lieu, il est étrange qu’il plaise à quelqu’un de supposer que ces formules universellement connues sur le Moyen Âge et l’Antiquité soient restées inconnues de qui que ce soit. Il est aussi clair que ni le Moyen Âge, ni l’Antiquité ne pouvaient vivre l’un du catholicisme, l’autre de la politique. Mais inversement la façon dont ils gagnaient leur vie explique pourquoi c’est là le politique, et ici le catholicisme qui jouaient le rôle principal. Il suffit d’ailleurs d’un peu de familiarité avec 1’histoire de la République romaine pour savoir que l’histoire de la propriété foncière constitue son histoire secrète. D’un autre côté, Don Quichotte a déjà payé cher l’erreur de s’être imaginé que la chevalerie errante était également compatible avec toutes les formes économiques de la société.

Mots-clefs : ❦ fétichisme ❦ valeur d’échange ❦ nature, source de richesse

p. 94La querelle insipide et ennuyeuse sur le rôle de la nature dans la constitution de la valeur d’échange, montre bien entre autres, à quel point une partie des économistes s’est laissé abuser par le fétichisme qui adhère au monde des marchandises, ou par l’apparence objective des déterminations sociales du travail. Puisque la valeur d’échange est une façon sociale déterminée d’exprimer le travail employé à fabriquer une chose, elle ne peut guère contenir plus de matière naturelle que, par exemple, le cours des changes.

Notes
48
Pour 105 caractères en allemand, on en a 141 en français, 110 en néerlandais et 164 en anglais.
Dominique Meeùs . Date: 1999-2017