Dominique Meeùs
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Chapitre 14 — Survaleur absolue et relative

P. 569 et suivantes..

Mots-clefs : ❦ productivité du travail, dépend des conditions naturelles ❦ ressources humaines ❦ ressource naturelle ❦ civilisation ❦ surplus ❦ travail nécessaire ❦ surtravail ❦ fertilité du sol ❦ climat ❦ Diodore de Sicile ❦ Égypte antique ❦ nécessité ❦ développement du capitalisme ❦ nature, empire de l’homme sur la — ❦ irrigation ❦ engrais minéraux ❦ irrigation, canaux d’— ❦ temps de travail nécessaire, variation selon le pays ❦ extorsion du surtravail

p. 574 ⅕Indépendamment de la configuration plus ou moins développée qu’a prise la production sociale, la productivité du travail demeure cependant liée à des conditions naturelles. Elles peuvent toutes être ramenées à la nature de l’homme lui-même, à des facteurs tels que la race, etc. et à la nature qui l’entoure. Les conditions naturelles extérieures se divisent, économiquement, en deux grandes classes : richesse naturelle en moyens de subsistance, donc fertilité du sol, eaux poissonneuses, etc. et richesse naturelle en moyens de travail, chutes d’eau abondantes, rivières navigables, bois, métaux, charbon, etc. Au début de l’ère civilisée, c’est le premier type de richesse naturelle qui déclenche les choses, à un stade plus développé c’est le second. On comparera, par exemple, l’Angleterre et l’Inde, ou encore, au sein du monde antique, Athènes et Corinthe, d’un côté, et les pays riverains de la mer Noire de l’autre.

Plus bas est le nombre de besoins naturels qu’il faut absolument satisfaire, plus sont grandes la fertilité naturelle du sol et la clémence du climat, et moins il faut de temps de travail pour assurer la conservation et la reproduction du producteur. Plus est grand aussi, par conséquent, l’excédent de travail qu’il peut consacrer à autrui par-delà celui qu’il consacre à lui-même. Diodore le remarque déjà, à propos des habitants de l’ancienne Égypte :

L’éducation de leurs enfants leur cause incroyablement peu de peine et de dépenses. Ils leur préparent les premiers plats simples venus ; ils leur donnent aussi à manger la partie inférieure du papyrus, dans la mesure où 1’on peut la faire rôtir au feu, des racines et des tiges de roseau, soit crues, soit bouillies ou rôties. La plupart des enfants vont sans chaussures et sans vêtements, tant l’air est doux. Un enfant ne coûte ainsi guère plus de vingt drachmes à ses parents pour toute sa jeunesse, et c’est p. 575sans doute là qu’il faut voir l’explication de la population si abondante de l’Égypte, qui a permis d’entreprendre tant d’ouvrages monumentaux.

Diodore [Diodorus Siculus], Historische Bibliothek, L. I, chap. 80, p. 126.

Les grandes œuvres monumentales de l’ancienne Égypte sont cependant moins dues à l’ampleur même de sa population qu’au fait qu’une large proportion de celle-ci était disponible. De la même façon que le travailleur individuel peut fournir d’autant plus de surtravail que son temps de travail nécessaire est moins important, plus la portion de la population laborieuse requise pour la production des moyens de subsistance nécessaires est faible, et plus grande sera la partie disponible pour d’autres types d’ouvrage.

Une fois présupposé le caractère capitaliste de la production, et tous autres facteurs demeurant égaux par ailleurs, y compris la longueur de la journée de travail, la grandeur du surtravail variera en fonction des conditions naturelles du travail, notamment de la fertilité du sol. Mais il ne s’ensuit nullement, à l’inverse, que le sol le plus fertile est le plus adéquat à la croissance du mode de production capitaliste. Celui-ci implique une domination de l’homme sur la nature, et une nature trop dispendieuse de prodigalités continuera à le « tenir en laisse comme un enfant ». Elle ne fera pas de son propre développement une nécessité naturelle. La terre nourricière du capital n’est pas le climat tropical avec sa végétation luxuriante, mais la zone tempérée. Ce n’est pas la fertilité absolue du sol, mais sa diversification, la variété de ses produits naturels qui constitue la base naturelle de la division sociale du travail, et agit comme un aiguillon sur l’homme, par le changement des circonstances p. 576naturelles dans lesquelles il séjourne, l’incitant à varier et à multiplier ses propres besoins, aptitudes, moyens et modes de travail. C’est cette nécessité de contrôler socialement une force naturelle, de la gérer, de se l’approprier et de la rendre docile à grande échelle par des œuvres de la main humaine, qui joue le rôle le plus décisif dans l’histoire de l’industrie. C’est le cas, par exemple, de la régulation hydraulique en Égypte, en Lombardie, en Hollande, etc. Ou en Inde, en Perse, etc. où le ruissellement entretenu par des canaux artificiels non seulement apporte au sol l’eau indispensable, mais lui amène avec les boues des montagnes l’engrais minéral dont il a besoin. Tout le secret de la prospérité industrielle de l’Espagne et de la Sicile à l’époque de la domination arabe est dans les canalisations.

Le caractère favorable des conditions naturelles ne fournit jamais que la possibilité, et nullement la réalité du surtravail, et donc de la survaleur ou du surproduit. La diversité des conditions naturelles du travail a pour effet que la même quantité de travail satisfera, dans différents pays, différentes masses de besoins, et que par conséquent, dans des circonstances par p. 577ailleurs analogues, le temps de travail nécessaire sera différent. Ces conditions naturelles n’agissent sur le surtravail que comme limite naturelle, en déterminant le point où commence le travail pour autrui. Cette limite naturelle recule dans la mesure exacte où l’industrie progresse. Dans la société ouest-européenne, où le travailleur ne peut acheter que par du surtravail l’autorisation de travailler pour subvenir à sa propre existence, on s’imagine souvent que fournir un surplus de produit est une qualité innée du travail humain. Mais prenons, par exemple, les indigènes des îles orientales de l’archipel asiatique, où le sagou pousse dans les forêts à l’état sauvage :

Quand les habitants, après avoir percé un trou dans l’arbre, ont acquis la conviction que le cœur était mûr, l’arbre est abattu et débité en plusieurs morceaux, puis le cœur est dégagé, mélangé à de l’eau, et enfin filtré : on a alors une farine de sagou parfaitement utilisable. Un seul arbre en fournit communément 300 livres et peut aller jusqu’à 400 ou 600 livres. Les gens vont donc dans la forêt et se coupent leur pain comme on abat du petit bois pour faire le feu.

J. F. Schouw, Die Erde, die Pflanzen und der Mensch, 2e édition, Leipzig, 1854, p. 148.

Supposons qu’un coupeur de pain de cette espèce extrême-orientale mette 12 heures de travail par semaine à satisfaire tous ses besoins. Ce que la clémence de la nature lui donne immédiatement, c’est une grande quantité de temps libre. Pour qu’il utilise ce temps de manière productive pour lui-même, il faut toute une série de facteurs historiques ; pour qu’il le dépense en surtravail destiné à d’autres que lui, il faut une contrainte extérieure. Si l’on introduisait la production capitaliste, notre brave indigène travaillerait peut-être six jours par semaine pour s’approprier finalement le produit d’une seule journée de travail. Les prodigalités de la nature n’expliquent pas pourquoi il doit travailler six jours par semaine et, là-dessus, fournir cinq jours de surtravail. Elles expliquent seulement pourquoi son temps de travail nécessaire est limité à une journée par semaine. Mais en aucun cas son surproduit ne pourrait naître d’une quelconque qualité occulte, innée au travail humain.

Dominique Meeùs . Date: 1999-2017