Dominique Meeùs
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Notes de lecture : table des matières, index — Retour au dossier marxisme

Chapitre 24 — L’ « accumulation initiale »

Table of contents

Livre I, p. 803 et suivantes.
1. Le secret de l’accumulation initiale

Mots-clefs : ❦ accumulation initiale, ou accumulation primitive, préhistoire du capital

Marx critique ici une conception métaphysique de l’apparition du capitalisme où l’on confond richesse et capital.

Nous avons vu comment l’argent est transformé en capital, comment, avec le capital, on fait de la survaleur, et à partir de la survaleur davantage de capital. Cependant, l’accumulation du capital présuppose la survaleur, la survaleur la production capitaliste, laquelle présuppose à son tour la présence de masses importantes de capital et de force de travail entre les mains de producteurs de marchandises. Tout ce mouvement semble donc tourner dans un cercle vicieux dont nous ne sortons qu’en supposant une accumulation « initiale » antérieure à l’accumulation capitaliste (« previous accumulation ») chez Adam Smith), une accumulation qui n’est pas le résultat du mode de production capitaliste, mais son point de départ.

Premier alinéa de la p. 803.

Mots-clefs : ❦ expropriation des producteurs

Pour avoir des capitalistes, il faut des prolétaires, c’est-à-dire des producteurs victimes d’un processus d’expropriation.

Le rapport capitaliste présuppose le divorce entre les travailleurs et la propriété des conditions de réalisation du travail. Une fois que la production capitaliste a acquis une position autonome, non seulement elle maintient cette séparation, mais encore elle la reproduit à une échelle toujours croissante. Le procès qui crée le rapport capitaliste ne p. 805peut donc être autre chose que le procès de séparation entre le travailleur et la propriété de ses conditions de travail, un procès qui transforme, d’une part, les moyens sociaux de subsistance et de production en capital, de l’autre les producteurs immédiats en ouvriers salariés. La soi-disant accumulation initiale n’est donc pas autre chose que le procès historique de séparation du producteur d’avec les moyens de production. Ce procès apparaît comme « initial », parce qu’il constitue la préhistoire du capital et du mode de production qui lui est adéquat.

P. 804-805.

Les capitalistes ont mené une lutte contre la féodalité, mais cela n’est pas l’origine du capitalisme dans la mesure où il n’y a de capitalistes que si la féodalité (pas les capitalistes) a créé les conditions qui rendent le capitalisme possible. (De ce point de vue, l’idée d’expropriation des expropriateurs est un raccourci.)

De leur côté, les capitalistes industriels, ces nouveaux potentats, ont dû écarter non seulement les maîtres de métiers des corporations, mais aussi les seigneurs féodaux qui étaient en possession des sources de richesse. Sous cet aspect, leur ascension se présente comme le fruit d’une lutte victorieuse contre la puissance féodale et ses privilèges révoltants, ainsi que contre les corporations et les entraves qu’elles avaient mises au libre développement de la production et à la libre exploitation de l’homme par l’homme. Toutefois les chevaliers d’industrie ne réussirent à évincer les chevaliers d’épée qu’en exploitant des événements auxquels ils n’avaient pris aucune part.

Dernier alinéa de la p. 805.

Mots-clefs : ❦ capitalisme, spécifique de l’Angleterre

Il faut se méfier de la conception d’une développement linéaire que tous les pays suivraient à l’identique. L’expropriation qui permet le capitalisme est d’abord spécifique de l’Angleterre. (Bien que Marx semble considérer qu’il y a eu aussi un capitalisme italien antérieur.)

La base de tout ce processus, c’est l’expropriation hors de sa terre du producteur rural, du paysan. Son histoire prend des colorations différentes selon les pays et parcourt les différentes phases dans un ordre de succession différent et à des époques historiques différentes. Elle n’a de forme classique qu’en Angleterre, et c’est pour cette raison que nous prendrons ce pays comme exemple [189].

189. En Italie, où la production capitaliste s’est développée plus tôt qu’ailleurs, la dissolution des rapports de servage s’est produite également plus tôt. Le serf y est émancipé avant de s’être assuré un quelconque droit de prescription sur sa terre. Son émancipation fit donc de lui aussitôt un prolétaire hors la protection des lois, qui trouva tout de suite, par-dessus le marché, de nouveaux maîtres, prêts à entrer en fonction, dans les villes qui dataient le plus souvent de l’époque romaine. Lorsque la révolution du marché mondial [189*], à partir de la fin du 15e siècle, anéantit la suprématie commerciale de l’Italie du Nord, il se produisit un mouvement en sens contraire. Les ouvriers des villes furent refoulés en masse dans les campagnes où ils donnèrent une impulsion sans précédent à la petite culture qui était alors plutôt pratiquée sur le mode du jardinage.

189*. Marx désigne ici les conséquences économiques des grandes découvertes géographiques de la fin du 15e siècle : fin du monopole de Gènes, Venise, etc. Ascension du Portugal, des Pays-Bas, de l’Espagne et de l’Angleterre. (Note de l’éditeur.)

Dernier alinéa de la p. 806 et note 189.
2. Expropriation de la population rurale
P. 807-825.

Mots-clefs : ❦ Angleterre, expropriation des producteurs aux 15e et 16e

Marx décrit la situation de la petite paysannerie et de la féodalité en Angleterre, puis le tournant de l’expropriation des producteurs à la base du capitalisme « dans le dernier tiers du 15e siècle et dans les premières décennies du 16e ».

On a traduit « suites féodales » les feudalen Gefolgschaften (MEW 23, p. 746), traduites bands of feudal retainers en anglais (MECW 35, p. 708-709). C’étaient des « suites seigneuriales » dans la traduction Roy. Il faudrait étudier de près ce qui s’est réellement passé.

6. Genèse du capitaliste industriel

P. 842 et suivantes.

Mots-clefs : ❦ dette publique ❦ Hollande, république de — ❦ Gênes ❦ Venise ❦ accumulation initiale, ou accumulation primitive ❦ capital, transformation de l’argent en — ❦ création monétaire ❦ monnaie ❦ financier ❦ emprunt d’État ❦ obligation d’État ❦ société par actions ❦ spéculation ❦ banque centrale ❦ Banque d’Angleterre ❦ billet de banque ❦ escompte ❦ lettre de change ❦ Bolingbroke, Henry Saint-John ❦ crédit international ❦ Hollande, déclin ❦ exportation de capitaux ❦ sang, d’enfant ❦ fiscalité ❦ service de la dette ❦ dette, service de la — ❦ Witt, Johan De — ❦ De Witt, Johan ❦ impôt indirect ❦ expropriation des petits producteurs ❦ protectionnisme

P. 847-849. Le système du crédit public, c’est-à-dire des dettes de l’État, dont nous découvrons les origines dès le Moyen Age à Gênes et à Venise, s’empara de l’Europe tout entière pendant la période des manufactures. Le système colonial, avec son commerce maritime et ses guerres commerciales, lui servit de laboratoire. C’est ainsi qu’il s’implanta d’abord en Hollande. La dette d’État, c’est-à-dire l’aliénation de l’État — qu’il soit despotique, constitutionnel ou républicain — marque de son empreinte l’ère capitaliste. La seule partie de la soi-disant richesse nationale qui soit effectivement détenue globalement par les peuples modernes est… leur dette publique. D’où la doctrine moderne, tout à fait conséquente, qui veut que plus un peuple s’endette, plus il s’enrichit. Le crédit public devient le credo du capital. Et au péché contre l’Esprit-Saint, qui ne connaît point de pardon, succède, avec l’apparition de l’endettement de l’État, le manquement à la Foi en la Dette Publique.

La Dette Publique devient l’un des leviers les plus énergiques de l’accumulation initiale. Comme par un coup de baguette magique, elle confère à l’argent improductif un talent procréateur qui le transforme en capital, sans qu’il ait besoin de s’exposer au dérangement et aux risques des investissements industriels et même des placements usuraires. En réalité, les créanciers de l’État ne donnent rien, car la somme prêtée est transformée en obligations publiques facilement transférables qui continuent exactement à fonctionner entre leurs mains comme si elles étaient autant d’argent liquide. Mais, indépendamment même de la classe de rentiers oisifs ainsi créée et de la richesse improvisée des financiers qui jouent les intermédiaires entre le gouvernement et la nation — indépendamment aussi de la classe des fermiers généraux, commerçants et fabricants privés auxquels une bonne portion de chaque emprunt d’État rend le service d’un capital tombé du ciel — la dette publique a surtout fait naître les sociétés par actions, le commerce d’effets négociables de toutes sortes, l’agiotage, en un mot : les jeux de la bourse et la bancocratie moderne.

Depuis leur naissance, les grandes banques à fronton rehaussé de titres nationaux n’ont été que des sociétés de spéculateurs privés qui se rangeaient aux côtés des gouvernements et se mettaient ainsi en mesure, grâce aux privilèges obtenus, de leur avancer de l’argent. C’est pourquoi la mesure de l’accumulation de la dette d’État n’a pas d’indicateur plus infaillible que la hausse successive des actions de ces banques, dont le plein déploiement date de la fondation de la banque d’Angleterre (1694). La Banque d’Angleterre commença par prêter son argent au gouvernement à 8 % ; en même temps, elle fut autorisée à battre monnaie à partir du même capital en le reprêtant au public sous forme de billets de banque. Avec ces billets, elle pouvait escompter des lettres de change, faire des avances sur des marchandises et acheter des métaux précieux. Peu de temps après, cette monnaie de crédit qu’elle avait elle-même fabriquée devint la monnaie avec laquelle la Banque d’Angleterre faisait des prêts à l’État et payait pour le compte de l’État les intérêts de la dette publique. Mais de donner ainsi d’une main pour recevoir davantage de l’autre ne lui suffisait pas ; elle restait aussi, lors même qu‘elle recevait, créancière perpétuelle de la nation jusqu’à concurrence du dernier liard avancé. Peu à peu, elle devint le dépositaire obligé des trésors métalliques du pays et le centre autour duquel gravitait l’ensemble du crédit commercial. À l’époque même où, en Angleterre, on cessait de brûler les sorcières, on se mit à y pendre les faussaires contrefacteurs de billets. Les écrits de l’époque, ceux de Bolingbroke par exemple, illustrent bien l’effet que fit sur les contemporains l’apparition subite de cette engeance de bancocrates, financiers, rentiers, courtiers, stokjobbers et autres loups boursicoles.

En même temps que les dettes d’État naquit un système de crédit international qui masque souvent chez tel ou tel peuple l’une des sources de l’accumulation initiale. C’est ainsi que les turpitudes du brigandage vénitien constituèrent l’un des fondements cachés de la richesse en capital de la Hollande, à laquelle Venise, en plein déclin, prêtait de grosses sommes d’argent. Mêmes rapports entre la Hollande et l’Angleterre. Au début du 18e siècle, les manufactures de Hollande sont déjà largement dépassées et la Hollande a cessé d’être une nation commerciale et industrielle dominante. Une de ses activités économiques les plus importantes entre 1701 et 1776 consiste ainsi à prêter d’énormes capitaux, en particulier à l’Angleterre, son puissant concurrent. Même chose aujourd’hui entre l’Angleterre et les États-Unis. Maint capital, qui entre en scène aujourd’hui aux États-Unis sans extrait de naissance, est du sang d’enfant capitalisé hier encore en Angleterre.

Comme la dette publique s’appuie sur les revenus de l’État, qui doivent couvrir les paiements annuels d’intérêts, etc. le système fiscal moderne est devenu le complément nécessaire du système des emprunts nationaux. Les emprunts mettent le gouvernement en mesure de faire face aux dépenses extraordinaires sans que le contribuable s’en ressente aussitôt, mais ils exigent par la suite des impôts plus élevés. D’autre part, l’augmentation des impôts causée par l’accumulation des dettes contractées les unes après les autres contraint le gouvernement, en cas de nouvelles dépenses extraordinaires, à contracter sans cesse de nouveaux emprunts. La fiscalité moderne, qui a pour pivot les impôts sur les moyens de subsistance de première nécessité (et donc leur enchérissement) porte donc en soi le germe d’une progression automatique. La surimposition n’est pas un accident, mais bien plutôt un principe. En Hollande, où ce système fut d’abord inauguré, le grand patriote de Witt l’a célébré dans ses maximes comme le meilleur système pour faire de l’ouvrier salarié quelqu’un de soumis, frugal, diligent et… accablé par le travail. Toutefois, l’influence destructrice qu’il exerce sur la situation des ouvriers salariés nous intéresse moins ici que l’expropriation violente du paysan, de l’artisan, bref de toutes les composantes de la petite classe moyenne, qu’il induit. Là-dessus, tout le monde est d’accord, même chez les économistes bourgeois. Son efficacité expropriatrice est encore renforcée par le système protectionniste qui en est partie intégrante.

La grande part qui revient, dans la capitalisation de la richesse et l’expropriation des masses, à la dette publique et au système fiscal, qui en est le corollaire, a conduit toute une foule d’écrivains comme Cobbett, Doubleday et consorts, à y chercher, à tort, la cause fondamentale de la misère des peuples modernes.

Mots-clefs : ❦ mode de production capitaliste ❦ capital ❦  ❦  ❦  ❦ prolétaire ❦ ouvrier salarié ❦ labouring poor ❦ working poor ❦ force de travail, paiement en dessous de sa valeur ❦ salaire, paiement en dessous de la valeur de la force de travail ❦ Burke

P. 853Tantae molis erat pour accoucher des « lois naturelles et éternelles » du mode de production capitaliste, pour mener à son terme le processus de dissociation qui séparait les travailleurs des conditions de travail, pour transformer à un pôle les moyens sociaux de production et de subsistance en capital, et, au pôle opposé, la masse du peuple en ouvriers salariés, en « pauvres travaillants » libres, cette œuvre d’art de l’histoire moderne248.

248. On rencontre l’expression « labouring poor » dans les lois anglaises à partir de l’époque où la classe des ouvriers salariés a atteint une importance notable. Les « labouring poors » sont opposés d’une part aux « pauvres oisifs » (idle poors), mendiants, etc., et, d’autre part, aux travailleurs qui ne sont pas encore des poulets plumés, mais sont encore propriétaires de leurs moyens de travail. Cette expression « labouring poor » est passée de la loi dans l’économie politique dep‏uis Culpeper, J. Child, etc. jusqu’à A. Smith et Eden. On jugera par là de la bonne foi [en français dans le texte] de l’exécrable hypocrite politique [en anglais dans le texte] Edmund Burke quand il déclare que l’expression « labouring poor » est une « exécrable hypocrisie politique » [en anglais]. Ce sycophante recruté par l’oligarchie anglaise pour jouer les romantiques face à la Révolution française, exactement comme il avait joué les libéraux face à cette même oligarchie anglaise à la solde des colonies Nord-américaines au début des troubles en Amérique, était un bourgeois tout ce qu’il y a d’ordinaire : « Les lois du commerce sont les lois de la nature et, par suite, les lois de Dieu ». (E. Burke, Thoughts and details on scarcity (1795), Londres, 1800, p. 31, 32). Rien d’étonnant que, fidèle à ces lois de Dieu et de la nature, il se soit toujours vendu au plus offrant ! On trouve dans les ouvrages du Rev. Tucker — Tucker était prêtre et tory, mais c’était par ailleurs un homme honorable et un économiste politique de qualité — un excellent portrait de cet Edmund Burke dans sa période libérale. En ces temps d’infâme pusillanimité où tout le monde croit très dévotement [en anglais] aux « lois du commerce », c’est un devoir de stigmatiser sans relâche les gens comme Burke, qui ne se distingue de ses successeurs qu’en ceci que lui au moins avait du talent.

On considère que, dans les pays riches, depuis la Seconde guerre mondiale, la valeur de la force de travail est telle que les prolétaires ne sont plus pauvres (sauf peut-être s’ils sont privés d’emploi, malades ou retraités). L’expression working poor a donc une connotation de paradoxe et de dénonciation : pour qu’un travailleur salarié soit pauvre (dans les pays riches, depuis la Seconde guerre mondiale), il faut qu’il soit non seulement exploité mais, en outre, volé sur son salaire, que sa force de travail soit payée trop en dessous de sa valeur, comme il arrive de plus en plus dans la grande crise actuelle (qui a commencé au début des années 70 du siècle dernier). Ce n’est pas le cas du labouring poor dont parle Marx. C’est une expression relativement neutre, technique (d’abord juridique) qui distingue le travailleur salarié d’une part, parce que dépourvu de toute propriété (poor), du travailleur petit propriétaire et d’autre part, en tant que travailleur (labouring), du vagabond ou mendiant.

Mots-clefs : ❦ sang, marque du capital ❦ crime, du capital ❦ Dunning ❦ Quarterly Review ❦ nature, la — a horreur du vide. ❦ capital, a horreur de l’absence de profit comme la nature a horreur du vide

P. 853-854La dernière phrase de ce sous-chapitre est surtout connue pour sa note 250.

Si l’argent, comme dit Augier, « vient au monde avec des taches de sang naturelles sur une joue 249 », le capital quant à lui vient au monde dégoulinant de sang et de saleté par tous ses pores, de la tête aux pieds 250.

249. Marie Augier, Du crédit public (Paris, 1842, p. 265).

250. « “Le capital”, dit le Quarterly Reviewer, “fuit le tumulte et les conflits. Il est peureux de nature.” Cela est très vrai, mais n’est pourtant pas toute la vérité. Le capital a horreur de l’absence de profit ou des très petits profits comme la nature a horreur du vide. Quand le profit est adéquat, le capital devient audacieux. Garantissez-lui 10 pour cent, et on pourra l’employer partout ; à 20 pour cent, il s’anime, à 50 pour cent, il devient carrément téméraire ; à 100 pour cent, il foulera aux pieds toutes les lois humaines ; à 300 pour cent, il n’est pas de crime qu’il n’osera commettre, même s’il encourt la potence. Si le tumulte et les conflits rapportent du profit, il les encouragera l’un et l’autre. La preuve : la contrebande et la traite des esclaves. » (T. J. Dunning, Trade’s Unions and Strikes : their Philosophy and Intention, Londres, 1860, p. 35, 36.)

La très belle phrase de la note 250 est souvent citée, mais presque toujours attribuée à Marx alors qu’elle est de Dunning. On la trouve correctement attribuée et citée à l’article Capital dans Wikiquote en français.

Une difficulté résulte aussi de ce que non seulement Marx cite Dunning, mais qu’à l’intérieur de la citation de Dunning par Marx, c’est Dunning (et non Marx) qui cite la Quarterly Review. Je discute ailleurs les guillemets mal placés qui rendent ça incompréhensible dans beaucoup d’éditions tant allemandes que françaises et néerlandaises.

7. Tendance historique de l’accumulation capitaliste
P. 854 et suivantes. Voir <791> dans http://ml-werke.de/marxengels/me23_741.htm.

Mots-clefs : ❦ accumulation initiale, ou accumulation primitive ❦ expropriation du producteur ❦ expropriation du capitaliste ❦ expropriation des expropriateurs ❦ prolétarisation ❦ socialisation de la production ❦ mondialisation ❦ classe ouvrière, organisation de la — ❦ classe ouvrière, unité de la — ❦ révolution socialiste ❦ négation de la négation, niveau supérieur ❦ contradiction entre forces productives et rapports de production ❦ inéluctabilité du socialisme ❦ socialisme, inéluctabilité du — ❦ exploitation méthodique de la terre

p. 854Quel est donc le fin mot de l’accumulation initiale, c’est-à-dire de la genèse historique du capital ? Dans la mesure où elle n’est pas transformation immédiate d’esclaves et de serfs en ouvriers salariés, et donc simple changement de forme, l’accumulation initiale du capital n’est rien d’autre que l’expropriation des producteurs immédiats, la dissolution de la propriété privée fondée sur le travail personnel.

[…]

p. 855 ⅞Une fois que ce procès de transformation a décomposé de façon suffisamment profonde et globale l’ensemble de la vieille société, quand les travailleurs sont transformés en prolétaires et leurs conditions de travail en capital, quand le mode de production capitaliste est campé sur ses propres assises, la p. 856socialisation ultérieure du travail et la transformation ultérieure de la terre et des autres moyens de production en moyens de production exploités de manière sociale, c’est-à-dire collectifs, prennent une forme nouvelle, tout comme, par conséquent, l’expropriation ultérieure des propriétaires privés. Ce qu’il faut exproprier désormais, ce n’est plus le travailleur indépendant travaillant en économie propre pour son compte, mais le capitaliste qui exploite un grand nombre de travailleurs.

Cette expropriation s’accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste elle-même, par la centralisation des capitaux. Un capitaliste en envoie, à lui seul, un grand nombre d’autres ad patres. Parallèlement à cette centralisation ou à cette expropriation d’un grand nombre de capitalistes par quelques-uns, se développent, à une échelle toujours croissante, la forme coopérative du procès de travail, l’application consciente de la science à la technique, l’exploitation méthodique de la terre, la transformation des moyens de travail en moyens de travail qui ne peuvent être employés qu’en commun, l’économie de tous les moyens de production, utilisés comme moyens de production d’un travail social combiné, l’intrication de tous les peuples dans le réseau du marché mondial et, partant, le caractère international du régime capitaliste. À mesure que diminue régulièrement le nombre de magnats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de ce procès de mutation continue s’accroît le poids de la misère, de l’oppression, de la servitude, de la dégénérescence, de l’exploitation, mais aussi la colère d’une classe ouvrière en constante augmentation, formée, unifiée, et organisée par le mécanisme même du procès de production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave au mode de production qui a mûri en même temps que lui et sous sa domination. La centralisation des moyens de production et la socialisation du travail atteignent un point où elles deviennent incompatibles avec leur enveloppe capitaliste. On la fait sauter. L’heure de la propriété privée capitaliste a sonné. On exproprie les expropriateurs.

Le mode d’appropriation capitaliste issu du mode de production capitaliste, la propriété privée capitaliste donc, est la négation première de la propriété privée individuelle, fondée sur le travail fait par 1’individu. Mais la production capitaliste engendre à son tour, avec l’inéluctabilité d’un processus naturel, sa propre négation. C’est la négation de la négation. Celle-ci p. 857ne rétablit pas la propriété privée, mais, en tout état de cause, la propriété individuelle fondée sur les conquêtes mêmes de l’ère capitaliste : sur la coopération et la propriété commune de la terre et des moyens de production produits par le travail proprement dit.

La transformation de la propriété privée morcelée, fondée sur le travail propre des individus en propriété privée capitaliste est naturellement un processus incomparablement plus long, plus rude, plus difficile que la transformation de la propriété capitaliste, qui de fait repose déjà sur un système de production social, en propriété sociale. Dans le premier cas, il s’agissait de l’expropriation de la masse du peuple par un petit nombre d’usurpateurs ; ici, il s’agit de l’expropriation d’un petit nombre d’usurpateurs par la masse du peuple.

« On exproprie les expropriateurs » donne l’impression d’un juste retour des choses, d’une vengeance des premiers expropriés contre leurs expropriateurs. C’est plus complexe. Il y a (i) une expropriation initiale des petits producteurs qui est le fait du système féodal, pas tant des capitalistes. Les capitalistes encouragent la poursuite de ce mouvement. Par la suite, (ii) les plus gros capitalistes exproprient les petits. Prolétaires à leur tour exproprieront, non pas ceux (i) qui les ont expropriés il y a plusieurs siècles, mais (ii) les nouveaux expropriateurs.

Les rapports sociaux du capitalisme monopoliste deviennent « une entrave au mode de production ». Cependant ce n’est pas ce mode de production, ou les forces productives qui font sauter cette entrave : « on la fait sauter », et ici, « on » c’est la classe ouvrière.

Lénine cite la fin de ceci dans Ce que sont les Amis du peuple… (Œuvres, tome 1, p. 187).

Mots-clefs : ❦ loi de la dialectique, une — ne prouve rien.

Engels répond à Dühring sur ce passage au début du chapitre 13 de l’Anti-Dühring pour faire remarquer que la loi de la négation de la négation n’intervient qu’a posteriori ; qu’elle ne fonctionne pas ici, chez Marx, comme preuve.

Mots-clefs : ❦ mode de production de la propriété privée du travailleur sur ses moyens de production ❦ décréter la médiocrité générale (Pecqueur) ❦ domination et domestication de la nature par la société

Dans la citation ci-dessus, j’ai passé un assez long passage (marqué […]) pour mieux faire ressortir que l’expropriation des expropriateurs (vers la fin) fait écho à l’expropriation des producteurs (dans le premier alinéa). Je donne ci-dessous le passage marqué […], important pour exclure la tentation d’un retour en arrière.

  • p. 789Privateigentum, als Gegensatz zum gesellschaftlichen, kollektiven Eigentum, besteht nur da, wo die Arbeitsmittel und die äußeren Bedingungen der Arbeit Privatleuten gehören. Je nachdem aber diese Privatleute die Arbeiter oder die Nichtarbeiter sind, hat auch das Privateigentum einen andern Charakter. Die unendlichen Schattierungen, die es auf den ersten Blick darbietet, spiegeln nur die zwischen diesen beiden Extremen liegenden Zwischenzustände wider.

    Das Privateigentum des Arbeiters an seinen Produktionsmitteln ist die Grundlage des Kleinbetriebs, der Kleinbetrieb eine notwendige Bedingung für die Entwicklung der gesellschaftlichen Produktion und der freien Individualität des Arbeiters selbst. Allerdings existiert diese Produktionsweise auch innerhalb der Sklaverei, Leibeigenschaft und andrer Abhängigkeitsverhältnisse. Aber sie blüht nur, schnellt nur ihre ganze Energie, erobert nur die adäquate klassische Form, wo der Arbeiter freier Privateigentümer seiner von ihm selbst gehandhabten Arbeitsbedingungen ist, der Bauer des Ackers, den er bestellt, der Handwerker des Instruments, worauf er als Virtuose spielt.

    Diese Produktionsweise unterstellt Zersplitterung des Bodens und der übrigen Produktionsmittel. Wie die Konzentration der letztren, so schließt sie auch die Kooperation, Teilung der Arbeit innerhalb derselben Produktionsprozesse, gesellschaftliche Beherrschung und Reglung der Natur, freie Entwicklung der gesellschaftlichen Produktivkräfte aus. Sie ist nur verträglich mit engen naturwüchsigen Schranken der Produktion und der Gesellschaft. Sie verewigen wollen hieße, wie Pecqueur mit Recht sagt, „ die allgemeine Mittelmäßigkeit dekretieren “. Auf einem gewissen Höhegrad bringt sie die materiellen Mittel ihrer eignen Vernichtung zur Welt. Von diesem Augenblick regen sich Kräfte und Leidenschaften im Gesellschaftsschoße, welche sich von ihr gefesselt fühlen. Sie muß vernichtet werden, sie wird vernichtet. Ihre Vernichtung, die Verwandlung der individuellen und zersplitterten Produktionsmittel in gesellschaftlich konzentrierte, daher des zwerghaften Eigentums vieler in das massenhafte Eigentum weniger, daher die Expropriation der großen Volksmasse von Grund und Boden und p. 790Lebensmitteln und Arbeitsinstrumenten, diese furchtbare und schwierige Expropriation der Volksmasse bildet die Vorgeschichte des Kapitals. Sie umfaßt eine Reihe gewaltsamer Methoden, wovon wir nur die epochemachenden als Methoden der ursprünglichen Akkumulation des Kapitals Revue passieren ließen. Die Expropriation der unmittelbaren Produzenten wird mit schonungslosestem Vandalismus und unter dem Trieb der infamsten, schmutzigsten, kleinlichst gehässigsten Leidenschaften vollbracht. Das selbsterarbeitete, sozusagen auf Verwachsung des einzelnen, unabhängigen Arbeitsindividuums mit seinen Arbeitsbedingungen beruhende Privateigentum wird verdrängt durch das kapitalistische Privateigentum, welches auf Exploitation fremder, aber formell freier Arbeit beruht.

    MEW 23, p. 789-790
  • La propriété privée, en tant qu’antithèse de la propriété sociale, collective, n’existe que là où les moyens de travail et les conditions extérieures du travail appartiennent a des personnes privées. Mais selon que ces personnes privées sont les travailleurs ou les non—travailleurs, la propriété privée revêt elle aussi un caractère différent. Et les nuances infinies qu’elle présente à première vue ne font que refléter les états intermédiaires entre ces deux extrêmes. La propriété privée du travailleur sur ses moyens de production est le fondement de la petite entreprise ; et la petite entreprise est une condition nécessaire du développement de la production sociale et du développement de la libre individualité du travailleur lui-même. Certes, ce mode de production existe aussi dans l’esclavage, dans le servage et dans d’autres rapports de dépendance. Mais il ne prospère vraiment, ne met toute son énergie en mouvement, ne conquiert sa forme classique adéquate, que là où le travailleur est le propriétaire privé et libre de ses conditions de travail, et qu’il les manœuvre lui-même, que lorsque le paysan est propriétaire privé et libre du champ qu’il cultive, et l’artisan de l’instrument dont il joue comme un virtuose.

    Ce mode de production présuppose le morcellement du sol et des autres moyens de production. De même qu’il exclut la concentration des moyens de production, il exclut aussi la coopération, la division du travail à l’intérieur des mêmes procès de production, la domination et la domestication de la nature par la société, le libre développement des forces productives sociales. Il n’est compatible qu’avec les étroites limites naturelles de la production et de la société. Vouloir les perpétuer signifierait, comme le dit justement Pecqueur, « décréter la médiocrité générale ». Parvenu à un certain degré, il engendre lui—même les moyens matériels de sa propre destruction. On voit alors s’agiter dans le sein même de la société des forces et des passions qui se sentaient enchainées par lui. Il faut qu’il soit détruit, et il est détruit. C’est sa destruction, la transformation des moyens de production individuels et épars en moyens de production socialement concentrés, donc la transformation de la propriété minuscule d’un grand nombre en propriété massive de quelques-uns, donc l’expropriation de la grande masse du peuple, dépossédée de sa terre, de ses moyens de subsistance et de ses instruments de travail, cette terrible et difficile expropriation de la masse du peuple, qui constitue la préhistoire du capital. Elle comporte toute une série de méthodes violentes dont nous n’avons passé en revue que celles qui font date dans l’histoire comme méthodes de l’accumulation initiale du capital. L’expropriation des producteurs immédiats s’accomplit avec le vandalisme le plus impitoyable et sous l’impulsion des passions les plus infâmes, les plus viles, les plus mesquinement haïssables. La propriété privée acquise par le travail, fondée pour ainsi dire sur l’unité intrinsèque du travail, comme individualité singulière et indépendante, et de ses conditions de travail, est supplantée par la propriété privée capitaliste, laquelle est fondée sur l’exploitation du travail d’autrui mais formellement libre.

    Pages 854-855
  • Het particuliere bezit, als tegenstelling tot maatschappelijk, collectief bezit, bestaat slechts daar, waar de arbeidsmiddelen en de uiterlijke voorwaarden van de arbeid aan particulieren toebehoren. Naar gelang echter deze particulieren arbeiders of niet-arbeiders zijn, heeft ook het particuliere bezit een ander karakter. Het oneindig aantal schakeringen, die zich op het eerste gezicht aan ons voordoen, weerspiegelt slechts de overgangssituaties tussen deze beide uitersten.

    Het particuliere bezit van de arbeider van zijn productiemiddelen vormt de basis van het kleinbedrijf en het kleinbedrijf is een noodzakelijke voorwaarde voor de ontwikkeling van de maatschappelijke productie en voor de ontplooiing van de vrije persoonlijkheid van de arbeider zelf. Zeker bestaat deze productiewijze ook binnen het kader van de slavernij, lijfeigenschap en andere verhoudingen van afhankelijkheid, maar zij komt slechts tot bloei, ontvouwt alleen maar haar totale energie, verovert pas de bij haar passende klassieke vorm, indien de arbeiders de particuliere bezitters zijn van de door hen zelf gehandhaafde arbeidsvoorwaarden, wanneer de boer de eigenaar is van de akker die hij bewerkt en de ambachtsman de eigenaar is van het instrument dat hij als een virtuoos bespeelt.

    Deze productiewijze veronderstelt versnippering van de grond en van de andere productiemiddelen. Zoals de concentratie van de productiemiddelen, sluit zij ook de coöperatie, de arbeidsverdeling binnen hetzelfde productieproces, de maatschappelijke beheersing en regeling van de natuur en de vrije ontwikkeling van de maatschappelijke productiekrachten uit. Zij is slechts verenigbaar met de nauwe, van nature gegeven grenzen van de productie en van de gemeenschap. Haar te willen vereeuwigen komt, zoals Pecqueur terecht zegt, neer op ‘het voorschrijven van de algemene middelmatigheid’. In een bepaalde fase van de ontwikkeling brengt deze productiewijze zelf de materiële middelen voor haar eigen vernietiging voort. Vanaf dit moment komen krachten en hartstochten in de schoot der gemeenschap in beweging, die zich door haar geketend voelen. Zij moet vernietigd worden en zij wordt vernietigd. Haar vernietiging, de omzetting van individuele en versnipperde productiemiddelen in maatschappelijk geconcentreerde productiemiddelen, dus van het dwergachtige bezit van velen in het reusachtige bezit van weinigen, dus de onteigening van de grote volksmassa van hun grond, van hun bestaansmiddelen en hun arbeidsinstrumenten, deze vreselijke en moeilijke onteigening van de volksmassa vormt de voorgeschiedenis van het kapitaal. Deze onteigening omvat een reeks gewelddadige methoden, waarvan wij slechts de meest belangrijke als methoden der oorspronkelijke accumulatie van het kapitaal de revue lieten passeren. Deze onteigening van de directe producenten wordt met een niets ontziend vandalisme en onder druk van de schandelijkste, smerigste, kleinste en gemeenste hartstochten voltooid. Het door eigen arbeid verworven, om zo te zeggen op vergroeiing van de afzonderlijke, onafhankelijke arbeider met zijn arbeidsvoorwaarden gebaseerd persoonlijk eigendom, wordt verdrongen door het kapitalistische persoonlijke eigendom, dat berust op uitbuiting van vreemde, maar formeel vrije arbeid.

  • Private property, as the antithesis to social, collective property, exists only where the means of labour and the external conditions of labour belong to private individuals. But according as these private individuals are labourers or not labourers, private property has a different character. The numberless shades, that it at first sight presents, correspond to the intermediate stages lying between these two extremes. The private property of the labourer in his means of production is the foundation of petty industry, whether agricultural, manufacturing, or both ; petty industry, again, is an essential condition for the development of social production and of the free individuality of the labourer himself. Of course, this petty mode of production exists also under slavery, serfdom, and other states of dependence. But it flourishes, it lets loose its whole energy, it attains its adequate classical form, only where the labourer is the private owner of his own means of labour set in action by himself: the peasant of the land which he cultivates, the artisan of the tool which he handles as a virtuoso. This mode of production presupposes parcelling of the soil and scattering of the other means of production. As it excludes the concentration of these means of production, so also it excludes cooperation, division of labour within each separate process of production, the control over, and the productive application of the forces of Nature by society, and the free development of the social productive powers. It is compatible only with a system of production, and a society, moving within narrow and more or less primitive bounds. To perpetuate it would be, as Pecqueur rightly says, “to decree universal mediocrity”. At a certain stage of development, it brings forth the material agencies for its own dissolution. From that moment new forces and new passions spring up in the bosom of society ; but the old social organisation fetters them and keeps them down. It must be annihilated; it is annihilated. Its annihilation, the transformation of the individualised and scattered means of production into socially concentrated ones, of the pigmy property of the many into the huge property of the few, the expropriation of the great mass of the people from the soil, from the means of subsistence, and from the means of labour, this fearful and painful expropriation of the mass of the people forms the prelude to the history of capital. It comprises a series of forcible methods, of which we have passed in review only those that have been epoch-making as methods of the primitive accumulation of capital. The expropriation of the immediate producers was accomplished with merciless Vandalism, and under the stimulus of passions the most infamous, the most sordid, the pettiest, the most meanly odious. Self-earned private property, that is based, so to say, on the fusing together of the isolated, independent labouring individual with the conditions of his labour, is supplanted by capitalistic private property, which rests on exploitation of the nominally free labour of others, i.e., on wage labour.

Dans ce passage, Marx souligne qu’on ne peut faire revivre (ce n’est d’ailleurs pas un choix) le mode de production de la petite entreprise qui enfermerait l’humanité dans des limites trop étroites (ce serait « décréter la médiocrité générale »). Une de ces limites c’est de ne pas permettre « la domination et la domestication de la nature par la société », qui sont nécessaires au progrès. Bien sûr Marx ne parle pas d’une domination arbitraire, mais rationnelle — on peut-être dû (comme en néerlandais) traduire par « la domination et la régulation », plus proche de la lettre de Marx. Plus haut, il a parlé de « l’exploitation méthodique de la terre », même déjà sous le capitalisme.

Dominique Meeùs . Date: 1999-2017