Dominique Meeùs
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Chapitre 5 — Procès de travail et procès de valorisation

Table of contents

Livre I (1983), p. 199 et suivantes. Attention, dans les éditions françaises obsolètes et, je crois, dans toutes les éditions en anglais, les chapitres ne sont pas numérotés comme chez Marx et celui-ci est alors le chapitre 7.
MEW, vol. 23, Fünftes Kapitel. Arbeitsprozeß und Verwertungsprozeß, p. 192.
MECW, vol. 35, Chapter VII, The labour process and the process of producing surplus value, p. 187.
1. Procès de travail

Mots-clefs : ❦ travail, action sur la nature ❦ nature, empire de l’homme sur la — ❦ travail, propre de l’homme ❦ force de travail, ressource naturelle ❦ métabolisme

Tous les êtres vivants, depuis la bactérie, sont en relation d’échange (Stoffwechsel, métabolisme) avec leur environnement. Dans le cas de l’espèce Homo sapiens, et plus encore, dans son évolution culturelle, après le néolithique, la satisfaction des besoins (à part l’air qu’on respire et quelques rares autres exceptions) prend la forme du travail, de la production. (À ce stade, la relation à la nature de l’animal Homo sapiens devient radicalement différente de celle de tous les autres animaux.) Le procès de travail est donc à la charnière de l’écologie et de l’économie.

  • Die Arbeit ist zunächst ein Prozeß zwischen Mensch und Natur, ein Prozeß, worin der Mensch seinen Stoffwechsel mit der Natur durch seine eigne Tat vermittelt, regelt und kontrolliert. Er tritt dem Naturstoff selbst als eine Naturmacht gegenüber. Die seiner Leiblichkeit angehörigen Naturkräfte, Arme und Beine, Kopf und Hand, setzt er in Bewegung, um sich den Naturstoff in einer für sein eignes Leben brauchbaren Form anzueignen. Indem er durch diese Bewegung auf die Natur außer ihm wirkt und sie verändert, verändert er zugleich seine eigne Natur. Er entwickelt die in ihr schlummernden Potenzen und unterwirft das Spiel ihrer Kräfte seiner eignen Botmäßigkeit. Wir haben es hier nicht mit den ersten tierartig instinktmäßigen Formen der Arbeit zu tun. Dem Zustand, worin der Arbeiter als Verkäufer seiner eignen Arbeitskraft auf dem Warenmarkt auftritt, ist in urzeitlichen Hintergrund der Zustand entrückt, worin die menschliche Arbeit p. 193ihre erste instinktartige Form noch nicht abgestreift hatte. Wir unterstellen die Arbeit in einer Form, worin sie dem Menschen ausschließlich angehört. Eine Spinne verrichtet Operationen, die denen des Webers ähneln, und eine Biene beschämt durch den Bau ihrer Wachszellen manchen menschlichen Baumeister. Was aber von vornherein den schlechtesten Baumeister vor der besten Biene auszeichnet, ist, daß er die Zelle in seinem Kopf gebaut hat, bevor er sie in Wachs baut. Am Ende des Arbeitsprozesses kommt ein Resultat heraus, das beim Beginn desselben schon in der Vorstellung des Arbeiters, also schon ideell vorhanden war. Nicht daß er nur eine Formveränderung des Natürlichen bewirkt ; er verwirklicht im Natürlichen zugleich seinen Zweck, den er weiß, der die Art und Weise seines Tuns als Gesetz bestimmt und dem er seinen Willen unterordnen muß.

    Erster Band, Dietz Verlag Berlin, 1962, p. 192. (MEW 23.) Voir www.mlwerke.de/me/me23/me23_192.htm.
  • p. 199 ⅘Le travail est d’abord un procès qui se passe entre l’homme et la nature, un procès dans lequel l’homme règle et contrôle son métabolisme avec la nature par la médiation de sa propre action. Il se présente face à la matière naturelle comme une puissance naturelle lui-même. Il met en mouvement les forces naturelles de sa personne physique, ses bras et ses jambes, sa tête et ses mains pour s’approprier la matière naturelle sous une forme utile à sa propre vie. Mais en agissant sur la p. 200nature extérieure et en la modifiant par ce mouvement, il modifie aussi sa propre nature. Il développe les potentialités qui y sont en sommeil, et soumet à sa propre gouverne le jeu des forces qu’elle recèle. Nous ne nous occupons pas ici des formes primitives du travail, qui relèvent encore de l’instinct animal. Lorsque le travailleur se présente sur le marché comme vendeur de sa propre force de travail, il a laissé derrière lui dans un passé archaïque l’époque où le travail humain n’avait pas encore dépouillé sa première forme instinctuelle. Nous supposons donc ici le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée accomplit des opérations qui s’apparentent à celles du tisserand, et une abeille en remontre à maint architecte humain dans la construction de ses cellules. Mais ce qui distingue d’emblée le plus mauvais architecte de la meilleure abeille, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la cire. Le résultat auquel aboutit le procès de travail était déjà au commencement dans l’imagination du travailleur, existait donc déjà en idée. Non pas qu’il effectue simplement une modification dans la forme de la réalité naturelle : il y réalise en même temps son propre but, qu’il connaît, qui détermine comme une loi la modalité de son action, et auquel il doit subordonner sa volonté.

  • De arbeid is in de eerste plaats een proces, dat tussen mens en natuur plaatsvindt ; een proces, waarbij de mens zijn stofwisseling met de natuur door middel van zijn eigen activiteit tot stand brengt, regelt en controleert. Hij treedt tegenover de natuurstof zelf als een natuurmacht op. De bij zijn lichaam behorende natuurkrachten, armen en benen, hoofd en handen, stelt hij in beweging om zich de natuurstof toe te eigenen in een vorm, die bruikbaar is voor zijn eigen leven. Door zodoende de natuur rondom hem te bewerken en te veranderen, verandert hij tegelijkertijd zijn eigen aard. Hij brengt de sluimerende, potentiële krachten tot ontwikkeling en hij onderwerpt het spel van deze krachten aan zijn eigen wil. We houden ons hier niet bezig met de eerste dierlijke, instinctmatige vormen van arbeid. Er ligt een onmetelijke lengte van dagen tussen de toestand, waarin de arbeider op de warenmarkt optreedt als verkoper van zijn eigen arbeidskracht en de toestand, waarin de menselijke arbeid zich nog niet ontdaan had van zijn eerste, instinctmatige vorm. We gaan uit van een vorm van arbeid, zoals deze uitsluitend bij de mensen voorkomt. Een spin verricht werkzaamheden, die lijken op die van een wever ; een bij doet door het bouwen van zijn honingraat menig menselijke architect beschaamd staan. De slechtste architect onderscheidt zich echter al direct van de beste bij doordat hij de cellen in zijn gedachten heeft gebouwd voordat hij ze in werkelijkheid vormde. Aan het einde van het arbeidsproces komt een resultaat te voorschijn, dat van het begin af aan in de fantasie van de arbeider, dus ideëel reeds aanwezig was. Niet alleen dat hij een vormverandering van het natuurlijke tot stand brengt, hij realiseert in het natuurlijke tevens zijn doel, een doel dat hij kent, dat als een wet zijn wijze van handelen bepaalt en waaraan hij zijn wil moet onderwerpen.

  • Labour is, in the first place, a process in which both man and Nature participate, and in which man of his own accord starts, regulates, and controls the material reactions between himself and Nature. He opposes himself to Nature as one of her own forces, setting in motion arms and legs, head and hands, the natural forces of his body, in order to appropriate Nature’s productions in a form adapted to his own wants. By thus acting on the external world and changing it, he at the same time changes his own nature. He develops his slumbering powers and compels them to act in obedience to his sway. We are not now dealing with those primitive instinctive forms of labour that remind us of the mere animal. An immeasurable interval of time separates p. 188the state of things in which a man brings his labour power to market for sale as a commodity, from that state in which human labour was still in its first instinctive stage. We presuppose labour in a form that stamps it as exclusively human. A spider conducts operations that resemble those of a weaver, and a bee puts to shame many an architect in the construction of her cells. But what distinguishes the worst architect from the best of bees is this, that the architect raises his structure in imagination before he erects it in reality. At the end of every labour process, we get a result that already existed in the imagination of the labourer at its commencement. He not only effects a change of form in the material on which he works, but he also realises a purpose of his own that gives the law to his modus operandi, and to which he must subordinate his will.

    MECW, vol. 35, p. 187-188.

Marx utilise ici comme ailleurs le mot Stoffwechsel, qui a été diversement traduit, mais qui est devenu metabolism et métabolisme dans des traductions anglaises et françaises récentes, dont celle des Éditions sociales de 1983.

Mots-clefs : ❦ ressource naturelle, poisson ❦ ressource naturelle, bois ❦ ressource naturelle, minerai ❦ objet de travail ❦ nature, comme objet de travail ❦ matériau brut

p. 201Avant toute intervention de sa part, l’homme trouve l’objet universel de son travail dans la terre (y compris, du point de vue économique, l’eau), qui est sa pourvoyeuse originelle de nourriture, de moyens de subsistance tout préparés. Toutes les choses que le travail n’a qu’à détacher de leur liaison immédiate avec le tout terrestre sont des objets de travail trouvés tels quels par nature. Ainsi du poisson qu’on capture en le séparant de son élément vital, l’eau ; du bois qu’on abat dans la forêt vierge ; du minerai qu’on extrait au pic de son filon. Si par contre l’objet de travail lui-même est déjà en quelque sorte filtré par un travail antérieur, nous l’appelons matériau brut. Exemple : le minerai déjà extrait qu’on est maintenant en train de laver. Tout matériau brut est donc objet de travail, mais tout objet de travail n’est pas matériau brut. L’objet de travail n’est matériau brut qu’une fois qu’il a subi une première modification par le travail.

Mots-clefs : ❦ moyen de travail ❦ nature, comme moyen de travail ❦ organe corporel ❦ terre, comme moyen de travail ❦ outil ❦ outil, comme prolongement du corps ❦ homme, comme toolmaking animal ❦ Benjamin Franklin ❦ mode de production ❦ moyen de travail, comme indicateur des rapports sociaux

p. 201 ½Le moyen de travail est une chose ou un complexe de choses que le travailleur insère entre son objet de travail et lui, et qui lui servent de guide dans son action sur cet objet. Il se sert des propriétés mécaniques, physiques et chimiques des choses pour les faire agir comme des instruments de pouvoir sur d’autres choses conformément à son but. Si nous faisons abstraction des moyens de subsistance tout prêts, par exemple les fruits, dont il se saisit en utilisant uniquement comme moyens de travail ses propres organes corporels, l’objet dont le travailleur s’empare immédiatement n’est pas l’objet de travail, mais le moyen de travail. Ainsi l’élément naturel devient-il lui-même un organe de son activité, un organe qu’il ajoute à ceux de son propre corps et qui prolonge sa conformation naturelle, quoi qu’en dise la Bible ! De même que la terre est son garde-manger originel, elle est l’arsenal originel de ses moyens de travail. C’est elle par exemple qui lui fournit la pierre qu’il lance, avec p. 202laquelle il gratte, presse, découpe, etc. La terre elle-même est un moyen de travail, mais pour servir ainsi dans l’agriculture elle présuppose à son tour toute une série d’autres moyens de travail et un développement déjà relativement élevé de la force de travail. En règle générale, dès que le procès de travail est un tant soit peu développé, il lui faut des moyens de travail déjà élaborés. Dans les plus anciennes cavernes habitées par l’homme, nous trouvons des outils et des armes de pierre. À côté de la pierre, du bois, de l’os et des coquillages travaillés, c’est l’animal domestiqué, donc déjà transformé par le travail, sélectionné, qui joue le rôle de principal moyen de travail au début de l’histoire de l’humanité. L’usage et la création de moyens de travail, bien qu’ils soient déjà en germe le propre de certaines espèces animales, caractérisent spécifiquement le procès de travail humain, ce qui amène Franklin à définir l’homme comme a toolmaking animal, un animal qui fabrique des outils. Les vestiges d’anciens moyens de travail ont pour l’étude des formations sociales économiques disparues la même importance que la structure des ossements fossiles pour la connaissance de l’organisation des lignées animales disparues. Ce qui distingue les époques économiques entre elles, ce n’est pas ce que l’on y fabrique, mais la manière dont on fabrique, les moyens de travail dont on se sert. Les moyens de travail ne permettent pas seulement de mesurer le degré de développement de la force de travail humaine, ils sont l’indicateur des rapports sociaux dans lesquels le travail a lieu. Parmi les moyens de travail eux- mêmes, les moyens de travail mécaniques, dont l’ensemble peut être appelé squelette et système musculaire de la production, offrent beaucoup plus de traits distinctifs caractéristiques d’une époque de la production sociale que ceux qui servent seulement à conserver l’objet de travail, et dont on peut désigner généralement l’ensemble comme le système vasculaire de la production (canalisations, tonneaux, paniers, pots, etc.). p. 203C’est seulement avec l’industrie chimique que ceux-ci commencent à jouer un rôle significatif.

Mots-clefs : ❦ moyen de production ❦ travail productif

p. 203 ¾Si l’on considère l’ensemble de ce procès(*) Cette définition du travail productif, que nous énonçons du point de vue du simple procès de travail, est absolument insuffisante pour le procès de production capitaliste du point de vue de son résultat, moyen de travail et objet de travail apparaissent alors l’un et l’autre comme des moyens de production, et le travail proprement dit comme travail productif (*).

Mots-clefs : ❦ matériau brut ❦ nature, transformée par l’homme ❦ animaux, produits du travail ❦ végétaux, produits du travail ❦ travail passé

p. 204 ⅛Exception faite de l’industrie extractive, c’est-à-dire les mines, la chasse, la pêche, etc. (et l’agriculture, mais seulement dans la mesure où elle défriche en première instance la terre encore vierge), qui trouve son objet de travail tout prêt dans la nature, toutes les branches d’industries traitent un objet qui est un matériau brut, un objet de travail déjà filtré par le travail, et qui est déjà lui-même un produit du travail (comme la semence en agriculture). Les animaux et les plantes, qu’on a coutume de considérer comme des produits de la nature, sont en fait non seulement des produits du travail, peut-être de l’année écoulée mais, dans leur forme actuelle, les produits d’une transformation poursuivie à travers de nombreuses générations, sous le contrôle de l’homme et grâce à la médiation du travail humain. Mais pour ce qui est particulièrement des moyens de travail, leur immense majorité offre au regard le plus superficiel la trace du travail passé.

Mots-clefs : ❦ métabolisme ❦ procès de travail ❦ valeur d’usage ❦ besoin humain, appropriation de la nature en fonction des — ❦ nature, appropriation de la — en fonction des besoins humains

p. 207 hautLe procès de travail, tel que nous l’avons exposé dans ses moments simples et abstraits, est une activité qui a pour fin la fabrication de valeurs d’usage, il est l’appropriation de l’élément naturel en fonction des besoins humains, il est la condition générale du métabolisme entre l’homme et la nature, la condition naturelle éternelle de la vie des hommes ; il est donc indépendant de telle ou telle forme qu’elle revêt, mais au contraire également commun à toutes ses formes sociales. Nous n’avions donc pas besoin de présenter ici le travailleur dans son rapport aux autres travailleurs. Il suffisait de l’homme et de son travail d’un côté, de la nature et de ses matières de l’autre.

Dominique Meeùs . Date: 1999-2017