Dominique Meeùs
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Discussion de la version que j’appelle 2A, la traduction Roy

La traduction de Joseph Roy, commencée fin 1871, a été publiée en cahiers à partir du printemps 1872, en volume au printemps 1975. Roy a commencé à travailler sur des parties accessibles du manuscrit de la version 2 puis sans doute sur le livre imprimé. La traduction n’a pas été sans tensions. L’éditeur La Châtre était mécontent de la qualité de la traduction et a plusieurs fois alerté Marx, tandis que Marx était heureux d’avoir enfin trouvé un traducteur. (De son côté, Roy se plaignait de ne pas être payé à temps.) Assez vite cependant, Marx a été convaincu de s’inquiéter de la qualité et a entrepris de revoir la traduction, dont il aurait été fortement déçu. Il n’avait pas la connaissance du français ni le temps de tout retraduire — beaucoup des défauts de la traduction Roy y sont restés —, mais il y a énormément travaillé.

Évaluation de la version 2A quant au contenu

Dans l’ensemble, cette version est plus avancée que la version 2 sur laquelle elle se base. Dans sa révision, Marx a reformulé de longs passages. Il déclare dans plusieurs lettres avoir beaucoup travaillé et avoir en plus d’un endroit fait œuvre originale. À la fin du travail d’édition, en avril 1875, il recommande même au lecteur allemand de consulter cette version pour ce qu’elle a de nouveau par rapport à la version 2.

Ayant une fois entrepris ce travail de révision, j’ai été conduit à l’appliquer aussi au fond du texte original (la seconde édition allemande), à simplifier quelques développements, à en compléter d’autres, à donner des matériaux historiques ou statistiques additionnels, à ajouter des aperçus critiques, etc. Quelles que soient donc les imperfections littéraires de cette édition française, elle possède une valeur scientifique indépendante de l’original et doit être consultée même par les lecteurs familiers avec la langue allemande.

Avis au lecteur, Londres, le 28 avril 1875. Capital, Livre I, p. 20.

J’ai donc appelé 2A cette version originale. Les divisions du texte sont les mêmes que celles des versions 2 à 4, mais leur niveau hiérarchique est différent, ce qui provoque un important décalage de numérotation, à partir du chapitre 4 et encore à partir du chapitre 24 (huitième section dans la version 2A, section qui n’est pas nommée comme telle dans les versions allemandes. En définitive, le Livre I compte 25 chapitres dans la version 4, mais 33 dans la version 2A. (La structure de la version 1 était assez différente. Voir la table de correspondance.) Ce que la version 2A avait de nouveau a été intégré dans la 3, par Marx lui-même dans la préparation ou par Engels dans l’édition. Engels a encore vérifié pour la 4 qu’il n’avait rien laissé passer. La version 2A ne présente donc plus aucun intérêt particulier, sauf dans l’histoire des versions. Au contraire, il y a beaucoup de nouveau dans les versions 3 et 4. Il suffit déjà de lire attentivement en version 4 le très important chapitre 1 sur la marchandise pour y trouver de nombreux passages qui ne sont pas dans la 2A.

Évaluation de la version 2A quant à la traduction et difficultés des nouvelles traductions

Dans le domaine français, la traduction Roy (v. 2A) est restée pratiquement sans concurrence jusqu’en 1983. Elle est auréolée du prestige d’avoir été revue par Marx et recommandée par lui en 1875 comme version originale et, parce que ça compte aussi pour les éditeurs, elle doit être maintenant dans le domaine public, exempte de droits. C’est une traduction typique de la conception des traductions dans le passé : elle sacrifie plus d’une fois la logique rigoureuse du texte allemand de Marx à l’élégance du français. Chez Roy, le surtravail de l’ouvrier constitue la plus-value du capitaliste. L’inconvénient est que le mot plus-value existait déjà en français dans un tout autre sens et qu’il est toujours utilisé dans cet autre sens en économie et en comptabilité et quotidiennement dans les rubriques économique ou boursière des journaux. Cependant les marxistes de langue française, suivant Roy, l’ont adopté pour le concept marxiste. C’est donc plus-value qu’on utilise dans tous les exposés sur les concepts de base de l’économie marxiste, y compris le Manuel d’économie politique. Rubel améliorant Roy, puis les traducteurs de 1983 (version 4) ont introduit survaleur, comme surtravail, qui est incontestablement un meilleur choix en principe, mais qui a le défaut de rompre avec une tradition qui s’est établie sur un bon siècle.

Conclusion

Ce qui compte d’abord, c’est le contenu. C’est la version définitive du Capital qu’il faut lire et aucune autre. La regard de son travail ultérieur. Elle est inférieure aux versions suivantes et travailler sur cette version 2A, c’est mépriser, sur base d’une phrase de 1875, les huit ans de travail de Marx de 1875 à 1883 et le travail éditorial d’Engels. Une fois qu’une version 4 existe en français, qu’on soit tout à fait heureux de sa traduction ou non, il serait absurde de continuer à se limiter à la 2A. Les éditeurs continuent à publier massivement la 2A (ou sa variante Rubel, chez Gallimard, en Folio par exemple) et il vaut mieux que des lecteurs lisent ça plutôt que rien, mais le marxiste conscient, le chercheur, doivent faire attention de n’utiliser que la v. 4. Ce n’est que fin septembre 2011 que j’ai découvert une v 4 en français et que j’ai pris conscience des problèmes que posent ces différences de version. J’ai alors revu mes notes selon l’édition Messidor/Éditions sociales de 1983 du Livre I. (Je me suis par ailleurs offert un exemplaire du facsimilé des PUF, 2009.) Je n’utilise maintenant que la pagination de cette édition de 1983 (et donc des facsimilés PUF), sauf indication contraire.

C’est une question difficile, mais c’est une tout autre question, de savoir si on va maintenant enseigner plus-value ou survaleur dans des formations sur le Capital ; cela ne change rien à l’impératif de n’utiliser dans toutes les langues aucune autre version que la version 4. Si, en français, on n’aime pas survaleur (ou accumulation initiale), on n’a qu’à corriger mentalement (et oralement dans les cours).

Dominique Meeùs . Date: 1999-2017