Dominique Meeùs
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Examen critique des relations entre versions 2 et 2A

Table of contents

Mots-clefs : ❦ traduction Roy, comparaison

La version 2A, traduction française de Joseph Roy, est dérivée de la version 2 allemande. Elle en diffère plus qu’une traduction ordinaire. Quand Roy se met à la traduction, la v. 2 n’est pas encore publiée. En décembre 1871, Marx lui envoie un manuscrit du début. Par la suite Roy aura reçu des épreuves de cahiers de la v. 2, puis des cahiers imprimés. Il faut garder à l’esprit que les deux éditions ont paru plus ou moins en même temps au début. (L’édition allemande de juillet 1872 à avril 1873, l’édition française d’août 1872 à mai 1975.) D’une part, en revoyant la traduction, Marx a reformulé en version 2A certains passages et a même ajouté des développements nouveaux, surtout à la fin, trop tard pour la v. 2. D’autre part, certaines améliorations de la version 2 ne sont jamais passées en v. 2A : tant Roy que Marx le corrigeant ont travaillé peut-être avant certaines modifications que Marx allait encore faire en allemand ; ou, d’une manière ou d’une autre, n’ont pas été en mesure de les reprendre en français. (Outre l’impossibilité chronologique pour certains passages, on ne peut exclure que Marx ait perdu de vue certains autres, ou n’ait pas eu le temps, ou les ait jugés trop « allemands » pour le lecteur français.) On a ainsi des divergences dans les deux sens — il faut donc se garder de penser la traduction Roy comme postérieure dans le temps et « postérieure » logiquement, à la v. 2 allemande. Cette double divergence complique le jugement sur les versions allemandes ultérieures. Dans la discussion des versions allemandes, ainsi que dans la discussion de la traduction anglaise, on trouve certaines indications sur cette double divergence.

Marx déclare dans plusieurs lettres1 avoir beaucoup travaillé et avoir en plus d’un endroit fait œuvre originale. À la fin du travail d’édition, en avril 1875, il recommande, même au lecteur qui peut lire en allemand, de consulter cette version pour ce qu’elle a de nouveau par rapport à la version 2.

Ayant une fois entrepris ce travail de révision, j’ai été conduit à l’appliquer aussi au fond du texte original (la seconde édition allemande), à simplifier quelques développements, à en compléter d’autres, à donner des matériaux historiques ou statistiques additionnels, à ajouter des aperçus critiques, etc. Quelles que soient donc les imperfections littéraires de cette édition française, elle possède une valeur scientifique indépendante de l’original et doit être consultée même par les lecteurs familiers avec la langue allemande.

Avis au lecteur, Londres, le 28 avril 1875. Capital, Livre I (1983), p. 20.

Il y a une tendance à vouloir en faire dire trop à cet avis. D’abord, Marx recommande de « consulter » cette version 2A pour ce qu’elle apporterait en plus, il ne dit absolument pas qu’elle rend obsolète la version 2 (allemande), il ne dit pas qu’elle la remplace ; en aucune manière il ne dit là qu’il ne faut plus lire que la v. 2A. Il est vrai que Marx a reformulé certaines choses. (« Simplifier » peut vouloir dire qu’il a éclairci des choses qui dans la version allemande étaient embrouillées ; ça peut vouloir dire qu’il a cru devoir épargner au lecteur français toute la rigueur scientifique qu’il avait mis dans sa publication de 1867 et plus encore dans la deuxième édition allemande de 1872.) Il en a ajouté surtout à la fin. Par ailleurs, ce qu’il y avait de meilleur dans la version française a été, en partie, repéré et intégré par les éditeurs des versions allemandes ultérieures à commencer par Engels. Ainsi cet avis reste important, mais il importe d’en évaluer avec prudence la portée aujourd’hui. (Certains, on le verra, veulent l’utiliser contre Engels.)

Par ailleurs, cet avis en fin d’édition française ne doit pas faire oublier que de même Marx avait mis en 1873 une postface en fin d’édition allemande.

Enfin des changements dans le texte proprement dit, dont je résume ici l’essentiel :

Au chapitre 1er, 1, la déduction de la valeur par l’analyse des équations dans lesquelles s’exprime toute valeur d’échange est conduite ici avec une plus grande rigueur scientifique. De même, le lien, simplement évoqué dans la première édition, entre la substance de la valeur et la détermination de la grandeur de la valeur par le temps de travail social nécessaire est souligné ici de manière explicite. Le chapitre 1er, 3. « La forme valeur… » a été complètement remanié : le double exposé de la première édition l’imposait. […] La dernière section du premier chapitre, 4. « Le caractère fétiche de la marchandise », est très largement modifiée. Le chapitre 3, 1. « Mesure des valeurs » a été soigneusement revu : dans la première édition en effet, cette section avait été traitée négligemment, par un simple renvoi à l’exposé correspondant de la Contribution à la critique de l’économie politique, Berlin 1859. Le chapitre 7 (en particulier la deuxième partie) a été remanié dans des proportions importantes.

Il serait inutile d’entrer dans le détail des modifications opérées çà et là dans le texte : elles sont souvent d’ordre purement stylistique, et il y en a d ’un bout à l’autre du livre. Je trouve pourtant, en révisant la traduction française qui paraît en ce moment à Paris, que certaines parties de l’original allemand auraient mérité ici un remaniement plus approfondi, là une correction stylistique plus importante, ou encore une relecture plus soigneuse afin d’éliminer les erreurs qui ont pu m’échapper. Mais je n’ai pas eu le temps de faire tout cela, […]

1983, p. 9 et 10.

On voit que les changements principaux en allemand se situent au début du livre, là précisément où ils ont le moins de chance d’avoir été bien repris en français. En définitive, chacune des deux éditions présente certains avantages sur l’autre2.

Les divisions du texte de la v. 2A sont les mêmes que celles des versions allemandes 2 à 4, mais leur niveau hiérarchique est différent, ce qui provoque un important décalage de numérotation, à partir du chapitre 4 et encore à partir du chapitre 24 (huitième section dans la version 2A, section qui n’est pas nommée comme telle dans les versions allemandes). En définitive, le Livre I compte 25 chapitres dans la version 4, mais 33 dans la version 2A. (La structure de la version 1 était assez différente. Voir la table de correspondance.) Ce que la version 2A avait de nouveau a souvent été intégré dans la v. 3, par Marx lui-même dans la préparation ou par Engels dans l’édition. (Voir à ce sujet le chapitre suivant.)

Dans le domaine français, la traduction Roy (v. 2A) est restée pratiquement sans concurrence jusqu’à la révision par Rubel en 1965. Elle est auréolée du prestige d’avoir été revue par Marx et recommandée par lui en 1875 comme version en soi et, parce que ça compte aussi pour les éditeurs, elle doit être maintenant dans le domaine public, exempte de droits. Il y a pourtant eu une traduction française nouvelle, celle de Molitor de 1930. Il y a surtout la nouvelle traduction de la v. 4 en 1983.

Ce qui compte d’abord, c’est le contenu. La version 2A est en définitive souvent inférieure aux versions suivantes et travailler sur cette version, c’est mépriser les huit ans de travail de Marx de 1875 à 1883 et le travail éditorial d’Engels. Une fois qu’on peut disposer en français de la version 4 (1930 ou 19833), qu’on soit tout à fait heureux de sa traduction ou non, il serait absurde de continuer à se limiter à la v. 2A. Les éditeurs continuent à publier massivement la v. 2A (ou sa variante Rubel, chez Gallimard, en Folio par exemple) et il vaut mieux que des lecteurs lisent ça plutôt que rien, mais le marxiste conscient, le chercheur doivent faire attention de n’utiliser que la v. 4. (Je n’utilise, sauf indication contraire, que la pagination de cette édition de 1983 — et donc des facsimilés PUF — ou de la nouvelle édition de 2016.)

La traduction Roy est typique de la conception des traductions dans le passé : elle sacrifie plus d’une fois la logique rigoureuse du texte allemand de Marx à l’élégance du français. Chez Roy, le surtravail de l’ouvrier constitue la plus-value du capitaliste. L’inconvénient est que le mot plus-value existait déjà en français dans un tout autre sens et qu’il est toujours utilisé dans cet autre sens en économie et en comptabilité et quotidiennement dans les rubriques économique ou boursière des journaux. Cependant les marxistes de langue française, suivant Roy, l’ont adopté pour le concept marxiste. C’est donc plus-value qu’on utilise dans tous les exposés sur les concepts de base de l’économie marxiste, y compris le Manuel d’économie politique. Rubel améliorant Roy, puis les traducteurs de 1983 (version 4) ont introduit survaleur, sur le modèle de surtravail, qui est peut-être un meilleur choix en principe, mais qui a le défaut de rompre avec une tradition qui s’est établie sur un bon siècle. (Les mots ont une histoire, bonne ou mauvaise, et c’est être très mauvais linguiste de « purifier » l’histoire d’un mot.)

C’est une question difficile, mais c’est une tout autre question, de savoir si on va maintenant enseigner plus-value ou survaleur dans des formations sur le Capital ; cela ne change rien à l’impératif de n’utiliser dans toutes les langues aucune autre version que la version 4. Si, en français, on n’aime pas survaleur au lieu de plus-value (ou accumulation initiale au lieu de primitive), on n’a qu’à corriger mentalement (et oralement dans les cours).

Quant à la traduction, on peut mentionner aussi la « physionomie » de la dialectique.

Notes
1.
Certaines de ces lettres sont bien connues. D’autres peut-être moins. Lors d’une vente organisée par la maison Ader (Nordmann et Dominique) à Paris le 11 décembre 2018, on a vendu, avec le contrat entre Marx et son éditeur Lachâtre, une vingtaine de de Marx lettres qui étaient restées dans la famille de l’éditeur. Selon l’expert et les commissaires-priseurs, Thierry Bodin, David Nordmann et Xavier Dominique, ces lettres, non publiées, connues seulement de quelques spécialistes, confirment que Marx aurait complètement retraduit lui-même le chapitre 1 de ce Livre I du Capital. Certains articles de presse disent aussi « découverte importante », sans qu’on sache si ce sont les mots du journal ou des experts. Je ne sais donc qu’en penser : (i) ça dépasse le mot « confirment », si c’est bien ça que Bodin a dit ; (ii) on ne pourrait faire une découverte nouvelle de ce genre qu’avec des lettres inconnues ; si des spécialistes les connaissaient, ces derniers seraient intervenus dans la discussion de l’étendue des interventions de Marx dans le texte français et la vente des lettres n’ajouterait rien. Mais il se peut que les spécialistes ne connaissaient que l’existence de ces lettres, sans avoir eu l’occasion d’entrer dans leur contenu, et qu’on découvre donc bien une intervention de Marx plus importante qu’on n’avait cru.
2.
Anderson, dans Anderson 1983, est carrément de mauvaise foi. (Parce qu’il connaît bien le Capital, on ne peut penser à une simple erreur.) Il fusionne les avantages de la v. 2 et de la v. 2A mentionnés ci-dessus et les donne comme ce que Marx aurait avancé comme supériorité de la V. 2A. Il prétend lire dans l’avis de 1875 (pour le français) ce que Marx donne en réalité (pour l’allemand) dans la postface de 1873.
3.
Ce n’est que fin septembre 2011 que j’ai découvert une v 4 en français et que j’ai pris conscience des problèmes que posent ces différences de version. J’ai alors revu mes notes selon l’édition Messidor/Éditions sociales de 1983 du Livre I. (Je me suis par ailleurs offert un exemplaire de 2009 du facsimilé des PUF et plus tard un exemplaire de l’édition revue en 2016.)