Dominique Meeùs
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À Karl Marx, le 5 octobre 1866

Friedrich Engels, lettre à Karl Marx, Manchester, le 5 octobre 1866. Marx, Engels, Lettres sur les sciences de la nature, Éditions sociales, Paris, 1973, lettre 42, p. 52-54. Marx, Engels, Correspondance, tome 8, Éditions sociales, Paris, 1981, lettre 175, p. 321-323.

Mots-clefs : ❦ Trémaux ❦ espèce ❦ Darwin ❦ sol arable ❦ géologie ❦ hypothèse ❦ preuve ❦ science ❦ Cuvier.

P. 52-54, resp. 321-322.Ad vocem Trémaux. À vrai dire quand je t’ai écrit, je n’avais encore lu qu’un tiers du livre, à savoir le plus mauvais (au début). Le second tiers, la critique des écoles, est bien meilleur, le troisième, les conséquences, est de nouveau très mauvais. Cet homme a le mérite d’avoir fait ressortir plus qu’on ne l’avait fait jusqu’à présent l’influence du « sol » sur la formation des races et, aussi, par voie de conséquence, des espèces, et, deuxièmement, d’avoir développé sur l’effet du croisement des idées plus justes (encore qu’à mon avis, elles aussi très unilatérales) que ses prédécesseurs. Darwin a lui aussi, d’un côté, raison dans ce qu’il dit de l’influence modificatrice du croisement ; ce que Tr du reste reconnaît tacitement lorsqu’il traite, là où cela l’arrange, le croisement aussi comme un moyen de transformation, même si c’est dans le sens finalement de l’uniformisation. De la même façon, Darwin et d’autres n’ont jamais méconnu l’influence du sol, et s’ils ne l’ont pas fait spécialement ressortir, c’est parce qu’ils ne savaient pas comment ce sol agit — si ce n’est qu’il agit favorablement quand il est fertile et défavorablement quand il ne l’est pas. Tr non plus n’en sait guère davantage. L’hypothèse suivant laquelle le sol en général devient d’autant plus favorable au développement d’espèces supérieures qu’il appartient à des formations plus récentes a quelque chose d’extraordinairement plausible et peut être ou ne pas être juste, mais quand je vois les preuves ridicules qu’il apporte pour essayer d’appuyer cette hypothèse, preuves dont les 9/10 reposent sur des faits inexacts ou dénaturés, et dont le dernier 1/10 ne prouve rien, je ne peux m’empêcher de trouver fortement suspect l’auteur de cette hypothèse, et, partant de là, l’hypothèse elle-même. Mais quand, allant plus loin, il déclare que l’influence du sol, selon qu’il est plus récent ou plus ancien, corrigée par le croisement, est la cause unique des modifications dans les espèces organiques ou les races, je ne vois absolument aucune raison de le suivre aussi loin, et même au contraire de très nombreuses objections m’en dissuadent.

Tu dis que Cuvier a également reproché leur ignorance de la géologie aux philosophes de la nature [Naturphilosophen] en Allemagne lorsqu’ils affirmaient la variabilité des espèces, et que ceux-ci pourtant avaient raison. Mais la question n’avait à cette époque rien à voir avec la géologie ; et lorsque quelqu’un établit une théorie de la transformation des espèces basée exclusivement sur la géologie et commet de pareilles bourdes géologiques, falsifie la géologie de pays entiers (de l’Italie p. ex. et même de la France) et tire ses exemples précisément de pays dont nous ne connaissons pratiquement pas la géologie (Afrique, Asie centrale, etc.) c’est quand même tout à fait différent. En ce qui concerne tout spécialement les exemples ethnologiques, les seuls qui se rapportent à des pays et à des peuples connus sont quasiment tous faux, soit dans les prémisses géologiques, soit dans les conclusions qu’il en tire — quant aux exemples qui vont dans le sens contraire, il les laisse complètement tomber, par exemple les plaines alluviales de Sibérie intérieure, l’énorme bassin alluvial de l’Amazone, toute la zone alluviale qui part du sud de La Plata et va jusqu’à la pointe Sud de l’Amérique (à l’est des Cordillères).

Qu’il y ait beaucoup de rapports entre la structure géologique du sol et le « sol » où il pousse quelque chose, cela n’est pas bien nouveau, idem que ce sol apte à la végétation exerce une influence sur les races végétales et animales qui y vivent. Il est également exact que cette influence n’a jusqu’à présent pratiquement pas été étudiée. Mais pour passer de ceci à la théorie de Trémaux il faut faire un bond colossal. Il a en tout cas le mérite d`avoir mis l’accent sur cet aspect jusqu’alors négligé. Et, je le répète, l’hypothèse de l’influence du sol comme facteur plus ou moins favorable à l’évolution selon son âge géologique est peut-être juste (ou fausse) à l’intérieur de certaines limites, mais toutes ses autres conclusions sont à mon avis soit totalement inexactes, soit terriblement exagérées dans un seul sens.

Engels répète et amplifie des critiques sérieuses et prudentes. Il explique en quoi la comparaison avec Cuvier n’est pas pertinente. Dans tout ça il montre qu’il en connaît lui-même un bon bout et qu’il est capable de rigueur.

Au troisième alinéa, il introduit une distinction très juste entre la structure géologique et le sol arable.

Dominique Meeùs . Date: 1999-2017