Dominique Meeùs
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À Karl Marx, le 21 mars 1869

Friedrich Engels, lettre à Karl Marx, Manchester, le 21 mars 1869. Marx, Engels, Lettres sur les sciences de la nature, Éditions sociales, Paris, 1973, lettre 68, p. 71-72.

Mots-clefs : ❦ Big Bang ❦ univers, refroidissement ❦ thermodynamique ❦ Laplace ❦ science et philosophie.

[…] La mutation des forces naturelles, notamment de la chaleur en force mécanique, etc., a donné lieu en Allemagne à une théorie extrêmement insipide, qui découle du reste déjà avec une certaine nécessité de la vieille théorie de Laplace, mais que l’on avance maintenant avec des preuves quasiment mathématiques : à savoir que l’univers ne cesse de refroidir, que les températures à l’intérieur de l’univers tendent toujours plus à s’équilibrer, et qu’ainsi il arrive finalement un moment où toute vie devient impossible, où le monde entier n’est plus constitué que de planètes gelées tournant les unes autour des autres. Il n’y a qu’à attendre que les curés s’emparent de cette théorie comme du dernier mot du matérialisme. On ne peut rien imaginer de plus bête. Étant donné que d’après cette théorie il est toujours nécessairement transformé plus de chaleur en d’autres formes d’énergie qu’il n’est possible que d’autres formes d’énergie se transforment en chaleur, il s’ensuit naturellement que l’état de grande chaleur originel à partir duquel tout se refroidit est absolument inexplicable, et même que c’est une contradiction et que cela présuppose donc l’existence d’un Dieu. Le choc initial de Newton s’est transformé en échauffement initial. Et pourtant cette théorie passe pour être le fin du fin du matérialisme le plus accompli, ces messieurs préfèrent se construire un monde qui commence dans l’absurdité et s’achève dans l’absurdité, plutôt que de voir dans ces conséquences absurdes la preuve que jusqu’à présent ils ne connaissent qu’à moitié leur soi-disant loi naturelle. Mais en attendant cette théorie fait fureur en Allemagne […]

J’apprends ici qu’au milieu du 19e siècle on envisageait déjà, du point de vue de la thermodynamique, un « état de grande chaleur originel ». On y est revenu au 20e à partir des équations d’Einstein et de l’observation de l’expansion de l’univers.

Mais « ce monsieur » Engels fait passer son préjugé philosophique avant tout : « ce qui découle du reste déjà avec une certaine nécessité de la vieille théorie de Laplace » et « que l’on avance maintenant avec des preuves quasiment mathématiques » est cependant faux, absurde, intolérable parce que ça contrevient à sa « loi naturelle » à lui Engels, sans doute « loi » philosophique hégélienne. Pour Popper, une théorie est réfutée par un fait constituant un contre-exemple. Pour Engels, une théorie est réfutée quand elle s’oppose à son propre préjugé philosophique et ceux qui ont l’audace de ne pas s’incliner sont les derniers des idiots. Bien sûr, nul n’est sensé ignorer les préjugés d’Engels. Cette découverte scientifique est d’autant plus fausse qu’elle ne peut manquer de faire plaisir aux curés. (Engels n’est pas le seul à être aveuglé par ce genre de préjugé : au 20e siècle, plusieurs ont refusé le Big Bang parce que ça pouvait faire penser à une création divine et que l’auteur en était un curé.) Voilà de bien curieux critères de vérité scientifique.

Dominique Meeùs . Date: 1999-2017