Dominique Meeùs
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Avant-projet de résolution du 10e Congrès du Parti communiste de Russie sur la déviation syndicaliste et anarchiste dans notre parti

10e Congrès du PCR, 8-16 mars 1921.

Œuvres, tome 32, p. 256-259.

1. Depuis quelques mois, une déviation syndicaliste et anarchiste s’est manifestement révélée dans les rangs du parti ; la lutte idéologique la plus résolue, l’épuration et l’assainissement du parti s’imposent.

2. Cette déviation a été provoquée d’une part par l’entrée au parti d’anciens menchéviks, ainsi que d’ouvriers et de paysans qui n’ont pas encore entièrement assimilé la doctrine communiste ; mais elle est due surtout à l’influence qu’exerce sur le prolétariat et le P.C.R. l’élément petit·bourgeois exceptionnellement puissant dans notre pays, qui donne inévitablement naissance à des oscillations vers l’anarchisme, surtout aux moments où la situation des masses s’est brutalement aggravée en raison de la mauvaise récolte et des conséquences d’une guerre extrêmement dévastatrice, où la démobilisation d’une armée de millions d’hommes jette sur le pavé des centaines et des centaines de milliers de paysans et d’ouvriers qui ne peuvent trouver aussitôt des moyens d’existence normaux.

3. L’expression la plus achevée, au point de vue théorique, et la plus nette de cette déviation (autre formule : une des expressions les plus achevées, etc., de cette déviation), ce sont les thèses et les autres écrits du groupe dit de l’ « Opposition ouvrière ». La thèse suivante, par exemple, est suffisamment éloquente : « L’organisation de la gestion de l’économie nationale appartient au congrès des producteurs de Russie, groupés en syndicats de production qui élisent un organisme central dirigeant l’ensemble de l’économie nationale de la République. »

Les idées qui inspirent cette déclaration et de nombreuses autres de même nature sont foncièrement erronées sur le plan théorique, sont en rupture totale avec le marxisme et le communisme, ainsi qu’avec les résultats de l’expérience pratique de toutes les révolutions semi-prolétariennes et de la révolution prolétarienne actuelle.

Premièrement, la notion de « producteur » englobe le prolétaire, le semi-prolétaire et le petit producteur de marchandises ; elle s’écarte radicalement de l’idée essentielle de la lutte de classe et du principe majeur exigeant une délimitation précise des classes.

Deuxièmement, miser sur les masses des sans-parti ou flirter avec elles, ce qu’implique la thèse ci-dessus, c’est s’écarter tout aussi fondamentalement du marxisme.

Le marxisme enseigne, — ce que confirment non seulement de façon formelle l’Internationale communiste tout entière dans la résolution du 2e Congrès de l’I.C. (1920), sur le rôle du parti politique du prolétariat, mais aussi notre révolution dans la pratique, — que le parti politique de la classe ouvrière, c’est-à-dire le parti communiste est le seul capable de grouper, d’éduquer et d’organiser l’avant-garde du prolétariat et de toutes les masses laborieuses, qui est seule en mesure de s’opposer aux inévitables oscillations petites-bourgeoises de ces masses, aux inévitables traditions et récidives de l’étroitesse corporative ou des préjugés corporatifs dans le prolétariat, et de diriger toutes les activités unifiées de l’ensemble du prolétariat, c’est-à-dire le diriger politiquement et, par son intermédiaire, guider toutes les masses laborieuses. Autrement, la dictature du prolétariat est impossible.

La conception erronée du rôle du parti communiste dans ses rapports avec les prolétaires sans-parti, et, en ce qui concerne le premier et le deuxième facteur, avec toute la masse des travailleurs, est un écart théorique radical par rapport au communisme et une déviation vers le syndicalisme et l’anarchisme ; toutes les idées de l’ « opposition ouvrière » sont imprégnées de cette déviation.

4. Le 10e Congrès du Parti communiste de Russie déclare considérer aussi comme foncièrement erronées toutes les tentatives dudit groupe et d’autres personnes de défendre leurs conceptions fausses en invoquant le § 5 (partie économique) du programme du P.C.R. consacré au rôle des syndicats. Ce paragraphe indique que « les syndicats doivent parvenir à concentrer effectivement entre leurs mains toute la direction de toute l’économie nationale, considérée comme un ensemble économique unique », et qu’ils « assureront ainsi la liaison indissoluble entre la direction centralisée de l’État, l’économie nationale et les larges masses laborieuses », « en faisant participer » ces masses « à la gestion directe de l’économie ».

La condition préalable pour obtenir la situation à laquelle « doivent parvenir » les syndicats, le programme du Parti communiste de Russie l’indique dans le même paragraphe : « les syndicats s’affranchissent de plus en plus de l’étroitesse corporative » et englobent la majorité, « et peu à peu la totalité » des travailleurs.

Enfin, ce même paragraphe du programme souligne que, « conformément aux lois de la R.S.F.S.R. et à la pratique y en vigueur, les syndicats sont membres de tous les organismes de gestion industrielle, tant locaux que centraux ».

Au lieu de tenir compte de l’expérience pratique de cette participation à la gestion, au lieu d’étendre cette expérience en stricte conformité avec les progrès réalisés et le redressement des erreurs, les syndicalistes et anarchistes formulent le mot d’ordre immédiat « d’un ou de plusieurs congrès de producteurs », « élisant » des organismes chargés de diriger l’économie nationale. Le rôle dirigeant, éducatif et organisateur du parti au sein des syndicats du prolétariat, et de ce dernier dans les masses laborieuses à demi petites-bourgeoises ou franchement petites-bourgeoises, est ainsi totalement éludé et éliminé ; au lieu de poursuivre et de corriger le travail pratique déjà amorcé par le pouvoir des Soviets en vue de créer de nouvelles formes d’économie, on aboutit à la destruction anarchiste petite-bourgeoise de ce travail, ce qui ne peut qu’amener le triomphe de la contre-révolution bourgeoise.

5. Le congrès du Parti communiste de Russie estime que les conceptions de ce groupe et des autres groupes et personnes de ce genre traduisent une erreur théorique et une attitude foncièrement erronée envers l’expérience d’édification économique entreprise par le pouvoir des Soviets ; en outre, elles sont une erreur politique énorme et un danger politique direct pour l’existence même de la dictature du prolétariat.

Dans un pays comme la Russie, l’énorme prépondérance de l’élément petit-bourgeois et les séquelles inévitables de la guerre, ruine, appauvrissement, épidémies et disette, la misère extrême et la détresse du peuple engendrent des oscillations nettement affirmées dans l’état d’esprit de la masse petite-bourgeoise et semi-prolétarienne. Ces oscillations tendent tantôt à renforcer l’union de ces masses avec le prolétariat, tantôt à restaurer la bourgeoisie ; l’expérience de toutes les révolutions des 18e, 19e et 20e siècles montre avec une clarté et une certitude absolues qu’au moindre relâchement de l’unité, de la force, de l’influence de l’avant-garde révolutionnaire du prolétariat, ces oscillations ne peuvent aboutir à autre chose qu’à la restauration du pouvoir et de la propriété des capitalistes et des grands propriétaires fonciers.

Aussi les idées de l’ « opposition ouvrière » et des éléments analogues sont-elles fausses, non seulement du point de vue théorique, elles sont l’expression pratique des flottements petits-bourgeois et anarchistes ; elles affaiblissent pratiquement les fermes principes directeurs du Parti communiste et aident pratiquement les ennemis de classe de la révolution prolétarienne.

6. Étant donné ce qui précède, le congrès du P.C.R., rejette résolument ces idées qui traduisent une déviation syndicaliste et anarchiste, et juge indispensable :

1o D’engager contre elles une lutte idéologique, inlassable et méthodique ;

2o de reconnaître que la propagande de ces idées est incompatible avec l’appartenance au P.C.R.

Tout en chargeant le Comité central du parti d’appliquer de la façon la plus rigoureuse ses décisions, le congrès signale en même temps qu’on peut et on doit réserver une place dans les publications, recueils spéciaux, etc., à l’échange de vues le plus large entre les membres du parti, sur toutes les questions indiquées.

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