Dominique Meeùs
Dernière modification le   
Notes de lecture : table des matières, index — Retour au dossier marxisme

L’idéologie allemande (1846)

Critique de la philosophie allemande la plus récente dans la personne de ses représentants Feuerbach, B. Bauer et Stirner et du socialisme allemand dans celle de ses différents prophètes

Karl Marx et Friedrich Engels, 1845-1846. L’idéologie allemande : Critique de la philosophie allemande la plus récente dans la personne de ses représentants Feuerbach, B. Bauer et Stirner et du socialisme allemand dans celle de ses différents prophètes, Éditions sociales, Paris, 1976, xxx + 622 p.

C’est cette édition que je cite ici. Elle est basée sur le meilleur état des connaissances à l’époque, repris dans un volume-test de la nouvelle Marx-Engels Gesamtausgabe (MEGA), Dietz Verlag, Berlin, 1972. Les Éditions sociales avaient publié déjà une édition de poche du début, sur Feuerbach, dont le plan est assez différent et le contenu plus réduit. C’est sans doute de là que vient le texte, sans indication d’origine, de www.marxists.org/francais/marx/works/1845/00/kmfe18450000.htm. En anglais (www.marxists.org/archive/marx/works/1845/german-ideology/index.htm) il s’agit d’un état un peu plus ancien de la recherche, mais déjà assez conforme : éditions de Moscou en russe (1966) et en anglais (1969).

Tome premier
[Critique de la philosophie allemande la plus récente dans la personne de ses représentants Feuerbach, B. Bauer et Stirner]

I
Feuerbach

Mots-clefs : ❦ philosophie ❦ Hegel, philosophie ❦ critique.

p. 11Même dans ses tout derniers efforts, la critique allemande n’a pas quitté le terrain de la philosophie. Bien loin d’examiner ses bases philosophiques générales, toutes les questions sans exception qu’elle s’est posées ont jailli au contraire du sol d’un système philosophique déterminé, le système hégélien. Ce n’est pas seulement dans leurs réponses, mais bien déjà dans les questions elles-mêmes qu’il y avait une mystification.

Mots-clefs : ❦ une seule science, histoire de la nature et de l’homme ❦ histoire, science de l’— ❦ histoire de la nature ❦ histoire de l’homme ❦ conditions d’existence ❦ production des moyens d’existence ❦ mode de production.

p. 14⅘Nous ne connaissons qu’une seule science, celle de l’histoire. L’histoire peut être examinée sous deux aspects. On peut la scinder en histoire de la nature et histoire des hommes. Les deux aspects cependant ne sont pas séparables ; aussi longtemps qu’existent des hommes, leur histoire et celle de la nature se conditionnent réciproquement. L’histoire de la nature, ce qu’on désigne par science de la nature, ne nous intéresse pas ici ; par contre, il nous faudra nous occuper en détail de l’histoire des hommes : en effet, presque toute l’idéologie se réduit ou bien à une conception fausse de cette histoire, ou bien à en faire totalement abstraction. L’idéologie elle même n’est qu’un des aspects de cette histoire.

p. 14⅗Les présuppositions dont nous partons ne sont pas arbitraires, ce ne sont pas des dogmes ; ce sont des présuppositions réelles dont on ne p. 15peut faire abstraction qu’en imagination. Ce sont les individus réels, leur action et leurs conditions d’existence matérielles, celles qu’ils ont trouvées toutes prêtes, comme aussi celles qui sont nées de leur propre action. Ces présuppositions sont donc vérifiables par voie purement empirique.

La première présupposition de toute histoire humaine est naturellement l’existence d’êtres humains vivants. Le premier acte historique de ces individus, par lequel ils se distinguent des animaux, n’est pas qu’ils pensent, mais qu’ils se mettent à produire leurs moyens d’existence. Le premier état de fait à constater est donc la complexion corporelle de ces individus et les rapports qu’elle leur crée avec le reste de la nature. Nous ne pouvons naturellement pas faire ici une étude approfondie de la constitution physique de l’homme elle-même, ni des conditions naturelles que les hommes ont trouvées toutes prêtes, conditions géologiques, orographiques, hydrographiques, climatiques et autres. Or cet état de choses ne conditionne pas seulement l’organisation qui émane de la nature, l’organisation primitive des hommes, leurs différences de race notamment ; il conditionne également tout leur développement ou non-développement ultérieur jusqu’à l’époque actuelle. Toute histoire doit partir de ces bases naturelles et de leur modification par l’action des hommes au cours de l’histoire.

On peut distinguer les hommes des animaux par la conscience, par la religion et par tout ce que l’on voudra. Eux-mêmes commencent à se distinguer des animaux dès qu’ils commencent à produire leurs moyens d’existence, pas en avant qui est la conséquence même de leur organisation corporelle. En produisant leurs moyens d’existence, les hommes produisent indirectement leur vie matérielle elle-même.

La façon dont les hommes produisent leurs moyens d’existence dépend d’abord de la nature, des moyens d’existence déjà donnés et qu’il leur faut reproduire. Il ne faut pas considérer ce mode de production de ce seul point de vue, à savoir qu’il est la reproduction de l’existence physique des individus. Il représente au contraire déjà un mode déterminé de l’activité de ces individus, une façon déterminée de manifester leur vie, un mode de vie déterminé. La façon dont les individus manifestent leur vie reflète très exactement ce qu’ils sont. Ce qu’ils sont coïncide donc avec leur production, aussi bien avec ce qu’ils produisent qu’avec la façon dont ils le produisent. Ce que sont les individus dépend donc des conditions matérielles de leur production.

Cette production n’apparaît qu’avec l’accroissement de la population. Elle-même présuppose pour sa part des relations des individus entre p. 16eux. La forme de ces relations est à son tour conditionnée par la production.

Mots-clefs : ❦ matérialisme historique ❦ conscience, ce n’est pas… ❦ conditions d’existence.

p. 20½À l’encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c’est de la terre au ciel que l’on monte ici. Autrement dit, on ne part pas de ce que les hommes disent, s’imaginent, se représentent, ni non plus de ce qu’ils sont dans les paroles, la pensée, l’imagination et la représentation d’autrui, pour aboutir ensuite aux hommes en chair et en os ; non, on part des hommes dans leur activité réelle, c’est à partir de leur processus de vie réel que l’on représente aussi le développement des reflets et des échos idéologiques de ce processus vital. Et même les fantasmagories dans le cerveau humain sont des sublimations résultant nécessairement du processus de leur vie matérielle que l’on peut constater empiriquement et qui repose sur des bases matérielles. De ce fait, la morale, la religion, la métaphysique et tout le reste de l’idéologie, ainsi que les formes de conscience qui leur correspondent, perdent aussitôt toute apparence d’autonomie. Elles n’ont pas d’histoire, elles n’ont pas de développement; ce sont au contraire les hommes qui, en développant leur p. 21production matérielle et leurs rapports matériels, transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée et les produits de leur pensée. Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. Dans la première façon de considérer les choses, on part de la conscience comme étant l’individu vivant, dans la seconde façon, qui correspond à la vie réelle, on part des individus réels et vivants eux-mêmes et l’on considère la conscience uniquement comme la conscience de ces individus ayant une activité pratique uniquement comme leur conscience.

Mots-clefs : ❦ matérialisme historique ❦ science ❦ philosophie, fin de la —.

p. 21½C’est là où cesse la spéculation, c’est dans la vie réelle que commence donc la science réelle, positive, l’analyse de l’activité pratique, du processus de développement pratique des hommes. Les phrases creuses sur la conscience cessent, un savoir réel doit les remplacer. Dès lors qu’est exposée la réalité, la philosophie cesse d’avoir un milieu où elle existe de façon autonome. À sa place, on pourra tout au plus mettre une synthèse des résultats les plus généraux qu’il est possible d’abstraire de l’étude du développement historique des hommes. Ces abstractions, prises en soi, détachées de l’histoire réelle, n’ont absolument aucune valeur. Elles peuvent tout au plus servir à classer plus aisément la matière historique, à indiquer la succession de ses stratifications particulières. Mais elles ne donnent en aucune façon, comme la philosophie, une recette, un schéma selon lequel on peut accommoder les époques historiques.

Mot-clef : ❦ transformation du monde.

p. 24[…] en réalité pour le matérialiste pratique, c’est-à-dire pour le communiste, il s’agit de révolutionner le monde existant, d’attaquer et de transformer pratiquement l’état de choses qu’il a trouvé.

p. 24⅖[…] il [Feuerbach] oscille entre une manière de voir profane qui n’aperçoit que « ce qui est visible à l’œil nu » et une manière de voir plus élevée, philosophique, qui aperçoit l’ « essence véritable » des choses 26.

p. 24¾D’ailleurs, dans cette conception qui voit les choses telles qu’elles sont réellement p. 25et se sont passées réellement, tout problème philosophique profond se résout tout bonnement en un fait empirique, comme on le verra encore plus clairement un peu plus loin.

Mots-clefs : ❦ conception de l’histoire ❦ nature, rapports entre les hommes et la — ❦ nature, opposition entre la — et l’histoire

p. 38Cette conception de l’histoire a donc pour base le développement du procès réel de la production, et cela en partant de la production matérielle de la vie immédiate ; elle conçoit la forme des relations humaines liée à ce mode de production et engendrée par elle, je veux dire la société civile à ses différents stades, comme étant le fondement de toute l’histoire, ce qui consiste à la représenter dans son action en tant qu’État aussi bien qu’à expliquer par elle l’ensemble des diverses productions théoriques et des formes de la conscience, religion, philosophie, morale, etc., et à suivre sa genèse à partir de ces productions, ce qui permet alors naturellement de représenter la chose dans sa totalité (et d’examiner aussi l’action réciproque de ses différents aspects). […]

p. 39⅞Jusqu’ici, toute conception historique a, ou bien laissé complètement de côté cette base réelle de l’histoire, ou l’a considérée comme une chose accessoire, n’ayant aucun lien avec la marche de l’histoire. De ce fait, l’histoire doit toujours être écrite d’après une norme située p. 40en dehors d’elle. La production réelle de la vie apparaît à l’origine de l’histoire, tandis que ce qui est proprement historique apparaît comme séparé de la vie ordinaire, comme extra et supra-terrestre. Les rapports entre les hommes et la nature sont de ce fait exclus de l’histoire, ce qui engendre l’opposition entre la nature et l’histoire.

Mots-clefs : ❦ Feuerbach ❦ être, chez Feuerbach ❦ essence, chez Feuerbach ❦ conditions d’existence ❦ anomalie, chez Feuerbach ❦ mission historique du prolétariat ❦ révolution ❦ nature, chez Feuerbach ❦ poisson ❦ pollution des rivières ❦ Stirner ❦ indignation, chez Stirner ❦ indignados ❦ Bruno ❦ substance, chez Bruno ❦ conscience de soi, chez Bruno

p. 43⅜Comme exemple de cette reconnaissance et méconnaissance à la fois de l’état de choses existant, que Feuerbach continue à partager avec nos adversaires, rappelons ce passage de la Philosophie de l’avenir où il développe cette idée que l’Être d’un objet ou d’un homme est également son essence, que les conditions d’existence, le mode de vie et l’activité déterminée d’une créature animale ou humaine sont ceux où son « essence » se sent satisfaite. Ici l’on comprend expressément chaque exception comme un hasard malheureux, comme une anomalie qu’on ne peut changer. Donc, si des millions de prolétaires ne se sentent nullement satisfaits par leurs conditions de vie, si leur « Être » ne correspond pas le moins du monde à leur « essence », ce serait, d’après le passage cité, un malheur inévitable qu’il conviendrait de supporter tranquillement. Cependant, ces millions de prolétaires ou de communistes ont une tout autre opinion à ce sujet et ils le prouveront, en temps voulu, quand ils mettront leur « être » en harmonie avec leur « essence » dans la pratique, au moyen d’une révolution. C’est pour cela que dans des cas de ce genre Feuerbach ne parle jamais du monde des hommes, mais qu’il se réfugie chaque fois dans la nature extérieure, dans la nature dont l’homme ne s’est pas encore rendu maître. Mais chaque invention nouvelle, chaque progrès de l’industrie font tomber p. 44un nouveau pan de ce terrain, et le champ sur lequel poussent les exemples vérifiant les propositions de ce genre se rétrécit de plus en plus. L’ « essence » du poisson, pour reprendre une des propositions de Feuerbach, n’est autre chose que son « être », l’eau, l’« essence » du poisson de rivière est l’eau d’une rivière. Mais cette eau cesse d’être son « essence », elle devient un milieu d’existence qui ne lui convient plus, dès que cette rivière est soumise à l’industrie, dès qu’elle est polluée par des colorants et autres déchets, dès que des bateaux à vapeur la sillonnent, dès qu’on détourne son eau dans des canaux où l’on peut priver le poisson de son milieu d’existence, simplement en coupant l’eau. Déclarer que toutes les contradictions de ce genre ne sont que des anomalies inévitables ne diffère pas, au fond, de la consolation que saint Max Stirner prodigue aux insatisfaits quand il leur déclare que cette contradiction est leur contradiction propre, que cette mauvaise situation est la leur : sur quoi il leur appartient soit de ne plus protester, soit de garder pour eux leur propre indignation, soit encore de se révolter contre leur sort, mais de façon mythique ; cette « explication » ne diffère pas davantage du reproche que leur fait saint Bruno quand il dit que cette malheureuse situation provient du fait que les intéressés sont restés enfoncés dans la boue de la « Substance », au lieu de progresser jusqu’à la « Conscience de soi absolue », et qu’ils n’ont pas su voir dans ces mauvaises conditions de vie l’Esprit de leur esprit.

Mots-clefs : ❦ idéologie, de la classe dominante ❦ idéologie, base matérielle ❦ idéologie, systématisation de l’apparence

p. 44½Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose, du même coup, des moyens de la production intellectuelle, si bien que, l’un dans l’autre, les pensées de ceux à qui sont refusés les moyens de production intellectuelle sont soumises du même coup à cette classe dominante. Les pensées dominantes ne sont pas autre chose que l’expression idéale des rapports matériels dominants, elles sont ces rapports matériels dominants saisis sous forme d’idées, donc l’expression des rapports qui font d’une classe la classe dominante ; autrement dit, ce sont les idées de sa domination. Les individus qui constituent la classe dominante possèdent, entre autres choses, également une conscience, et en conséquence ils pensent ; pour autant qu’ils dominent en tant que classe et déterminent une époque historique dans toute son ampleur, il va de soi que ces individus dominent dans tous les sens et qu’ils ont une position dominante, entre autres, comme êtres pensants aussi, comme producteurs d’idées, qu’ils règlent la production et la distribution des pensées de leur époque ; leurs idées sont p. 45donc les idées dominantes de leur époque. […] Nous retrouvons ici la division du travail que nous avons rencontrée précédemment (pp. [16 et suiv.]) comme l’une des puissances capitales de l’histoire. Elle se manifeste aussi dans la classe dominante sous forme de division entre le travail intellectuel et le travail matériel, si bien que nous aurons deux catégories d’individus à l’intérieur de cette même classe. Les uns seront les penseurs de cette classe (les idéologues actifs, qui réfléchissent et tirent leur substance principale de l’élaboration de l’illusion que cette classe se fait sur elle-même), tandis que les autres auront une attitude plus passive et plus réceptive en face de ces pensées et de ces illusions, parce qu’ils sont, dans la réalité, les membres actifs de cette classe et qu’ils ont moins de temps pour se faire des illusions et des idées sur leurs propres personnes. À l’intérieur de cette classe, cette scission peut même aboutir à une certaine opposition et à une certaine hostilité des deux parties en présence. Mais dès que survient un conflit pratique où la classe tout entière est menacée, cette opposition tombe d’elle-même, tandis que l’on voit s’envoler l’illusion que les idées dominantes ne seraient pas les idées de la classe dominante et qu’elles auraient un pouvoir distinct du pouvoir de cette classe. L’existence d’idées révolutionnaires à une époque déterminée suppose déjà l’existence d’une classe révolutionnaire et nous avons dit précédemment (p. [33]) tout ce qu’il fallait sur les présuppositions que cela implique.

Admettons que, dans la manière de concevoir la marche de l’histoire, on détache les idées de la classe dominante de cette classe dominante elle-même et qu’on en fasse une entité. Mettons qu’on s’en tienne au fait que telles ou telles idées ont dominé à telle époque, sans s’inquiéter des conditions de la production ni des producteurs de ces idées, en faisant donc abstraction des individus et des circonstances mondiales qui sont à la base de ces idées. On pourra alors dire, par exemple, qu’au temps où l’aristocratie régnait, c’était le règne des concepts d’honneur, de fidélité, etc., et qu’au temps où régnait la bourgeoisie, c’était le règne des concepts de liberté, d’égalité, etc. En moyenne, la classe dominante elle même se représente que ce sont ses concepts qui règnent et ne les distingue des idées dominantes des époques antérieures qu’en les présentant comme des vérités éternelles. Ces « concepts dominants » auront une forme d’autant plus générale et généralisée que la classe dominante est davantage contrainte à présenter ses intérêts comme étant l’intérêt de tous les membres de la société. C’est ce que s’imagine la classe dominante elle-même dans son ensemble. Cette conception de l’histoire commune à tous les historiens, tout spécialement depuis le 18e siècle, se heurtera nécessairement à p. 46ce phénomène que les pensées régnantes seront de plus en plus abstraites, c’est-à-dire qu’elles affectent de plus en plus la forme de l’universalité. En effet, chaque nouvelle classe qui prend la place de celle qui dominait avant elle est obligée, ne fût-ce que pour parvenir à ses fins, de représenter son intérêt comme l’intérêt commun de tous les membres de la société ou, pour exprimer les choses sur le plan des idées : cette classe est obligée de donner à ses pensées la forme de l’universalité, de les représenter comme étant les seules raisonnables, les seules universellement valables. Du simple fait qu’elle affronte une classe, la classe révolutionnaire se présente d’emblée non pas comme classe, mais comme représentant la société tout entière, elle apparaît comme la masse entière de la société en face de la seule classe dominante. Cela lui est possible parce qu’au début son intérêt est vraiment encore intimement lié à l’intérêt commun de toutes les autres classes non dominantes et parce que, sous la pression de l’état de choses antérieur, cet intérêt n’a pas encore pu se développer comme intérêt particulier d’une classe particulière. De ce fait, la victoire de cette classe est utile aussi à beaucoup d’individus des autres classes qui, elles, ne parviennent pas à la domination ; mais elle l’est uniquement dans la mesure où elle met ces individus en état d’accéder à la classe dominante. Quand la bourgeoisie française renversa la domination de l’aristocratie, elle permit par là à beaucoup de prolétaires de s’élever au-dessus du prolétariat, mais uniquement en ce sens qu’ils devinrent eux-mêmes des bourgeois. Chaque nouvelle classe n’établit donc sa domination que sur une base plus large que la classe qui dominait précédemment, mais, en revanche, l’opposition entre la classe qui domine désormais et celles qui ne dominent pas ne fait ensuite que s’aggraver en profondeur et en acuité. Il en découle ceci : le combat qu’il s’agit de mener contre la nouvelle classe dirigeante a pour but à son tour de nier les conditions sociales antérieures d’une façon plus décisive et plus radicale que n’avaient pu le faire encore toutes les classes précédentes qui avaient brigué la domination.

Toute l’illusion qui consiste à croire que la domination d’une classe déterminée est uniquement la domination de certaines idées cesse naturellement d’elle-même dès que la domination de quelque classe que ce soit cesse d’être la forme du régime social, c’est-à-dire qu’il n’est plus nécessaire de représenter un intérêt particulier comme étant l’intérêt général ou de représenter « l’Universel » comme dominant.

Mots-clefs : ❦ individu, développement de ses facultés dans la communauté

Notes
26
N. B. La faute de F[euerbach] ne réside pas dans le fait qu’il subordonne ce qui est visible à l’œil nu, l’apparence sensible, à la réalité sensible constatée grâce à un examen plus approfondi de l’état des choses concret, elle consiste, au contraire, dans le fait qu’en dernière instance, il ne peut venir à bout de la matérialité sans la considérer avec les « yeux », c’est à dire à travers les « lunettes » du philosophe. (Engels.)
Dominique Meeùs . Date: 1999-2017