Friedrich Engels, Dialectique de la nature, retour à la table des matières

Introduction (1)

L’étude moderne de la nature, — qui est seule parvenue à un développement scientifique, systématique et complet, à l’opposé des intuitions géniales des Anciens en philosophie de la nature et des découvertes arabes, extrêmement importantes, mais sporadiques et disparues pour la plupart sans résultats, — cette étude moderne de la nature date, comme toute l’histoire moderne, de la puissante époque que nous autres Allemands nommons la Réforme d’après le malheur national qui est venu nous frapper en ce temps (2), que les Français nomment la Renaissance et les Italiens Cinquecento, bien qu’aucun de ces termes n’en donne complètement l’idée. C’est l’époque qui commence avec la deuxième moitié du 15e siècle. La royauté, s’appuyant sur les bourgeois des villes, a brisé la puissance de la noblesse féodale et créé les grandes monarchies, fondées essentiellement sur la nationalité, dans le cadre desquelles se sont développées les nations européennes modernes et la société bourgeoise moderne ; et, tandis que la bourgeoisie et la noblesse étaient encore aux prises, la guerre des paysans d’Allemagne a annoncé prophétiquement les luttes de classes à venir, en portant sur la scène non seulement les paysans révoltés — ce qui n’était plus une nouveauté —, mais encore, {30} derrière eux, les précurseurs du prolétariat moderne, le drapeau rouge au poing et aux lèvres la revendication de la communauté des biens. Dans les manuscrits sauvés de la chute de Byzance, dans les statues antiques retirées des ruines de Rome, un monde nouveau se révélait à l’Occident étonné : l’Antiquité grecque ; ses formes resplendissantes dissipaient les fantômes du Moyen Âge ; l’Italie naissait à un épanouissement artistique insoupçonné, qui sembla un reflet de l’antiquité classique et n’a plus été retrouvé. En Italie, en France, en Allemagne, apparaissait une littérature nouvelle, la première littérature moderne ; l’Angleterre et l’Espagne connurent bientôt après leur époque littéraire classique. Les barrières de l’ancien orbis terrarum furent brisées ; pour la première fois la terre était vraiment découverte, les fondements posés pour le passage de l’artisanat à la manufacture qui devait, à son tour, constituer le point de départ de la grande industrie moderne. La dictature spirituelle de l’Église fut brisée ; la majorité des peuples germaniques la rejeta directement en adoptant le protestantisme, tandis que, chez les peuples romans, une allègre libre pensée, reprise des Arabes et nourrie de la philosophie grecque fraîchement découverte, s’enracinait de plus en plus et préparait le matérialisme du 18e siècle.

Ce fut le plus grand bouleversement progressiste que l’humanité eût jamais connu, une époque qui avait besoin de géants et oui engendra des géants : géants de la pensée, de la passion et du caractère, géants d’universalité et d’érudition. Les hommes qui fondèrent la domination moderne de la bourgeoisie furent tout, sauf prisonniers de l’étroitesse bourgeoise. Au contraire, l’esprit aventureux du temps les a tous plus ou moins touchés de son souffle. On eût difficilement trouvé à cette date un homme d’importance qui n’eût fait de vastes voyages, parlé quatre ou cinq langues, brillé dans plusieurs spécialités. Léonard de Vinci a été non seulement un grand peintre, mais aussi un mathématicien, un mécanicien et un ingénieur éminent, à qui les branches les plus diverses de la physique sont redevables d’importantes découvertes ; Albert Dürer a été peintre, graveur, sculpteur, architecte, et il a inventé de surcroît un système de fortification qui comprend bon nombre des idées reprises bien plus tard par Montalembert et par l’art moderne de la fortification en Allemagne. Machiavel a été homme d’État, historien, poète, et en même temps le premier écrivain militaire des temps modernes digne d’être cité. Luther a nettoyé non seulement les écuries d’Augias de l’Église, mais aussi celles de la langue allemande ; c’est lui qui a créé la prose allemande moderne et composé le texte et la mélodie de cet hymne empli de la certitude de vaincre qui est devenu la Marseillaise du 16e siècle (3). Les héros de ce temps n’étaient pas encore esclaves de la division {31} du travail, dont nous sentons si souvent chez leurs successeurs quelles limites elle impose, quelle étroitesse elle engendre. Mais ce qui les distingue surtout, c’est que, presque sans exception, ils sont pleinement plongés dans le mouvement de leur temps, dans la lutte pratique ; ils prennent parti, ils entrent dans le combat, qui par la parole et l’écrit, qui par l’épée, souvent des deux façons. De là cette plénitude et cette force de caractère qui font d’eux des hommes complets. Les savants de cabinet sont l’exception : soit des gens de second ou de troisième ordre, soit des philistins prudents qui ne veulent pas se brûler les doigts.

En ce temps, l’étude de la nature se faisait, elle aussi, au beau milieu de la révolution générale et elle était elle-même de part en part révolutionnaire : n’avait-elle pas à conquérir son droit à l’existence dans la lutte ? La main dans la main avec les grands Italiens de qui date la philosophie moderne, elle a fourni ses martyrs aux bûchers et aux cachots de l’Inquisition. Et il est caractéristique que les protestants aient surpassé les catholiques dans la persécution de la libre étude de la nature. Calvin a fait brûler Servet au moment où il était sur le point de découvrir la circulation du sang, et cela en le mettant à griller tout vif pendant deux heures ; du moins l’Inquisition se contenta-t-elle de brûler simplement Giordano Bruno.

L’acte révolutionnaire par lequel la science de la nature proclama son indépendance en répétant, pour ainsi dire, le geste de Luther lorsqu’il jeta au feu la bulle du pape, fut la publication de l’œuvre immortelle dans laquelle Copernic — quoique avec timidité, et, pourrait-on dire, seulement sur son lit de mort — défia l’autorité ecclésiastique en ce qui concerne les choses de la nature. De cet acte date l’émancipation de la science de la nature à l’égard de la théologie, bien que la discrimination dans le détail de leurs droits réciproques ait traîné jusqu’à nos jours et que, dans maints esprits, elle soit encore loin d’être acquise. Il n’empêche que le développement des sciences avança dès lors, lui aussi, à pas de géant, gagnant en force, pourrait-on dire, en proportion du carré de la distance décomptée (dans le temps) à partir de l’origine. Il fallait, semble-t-il, démontrer au monde que, désormais, le produit le plus élevé de la matière organique, l’esprit humain, obéissait à une loi du mouvement inverse de celle de la matière inorganique.

Le travail principal de la science de la nature au début de cette première période fut d’acquérir la maîtrise des matériaux qui se trouvaient à portée de main. Dans la plupart des domaines, on partait à zéro. L’antiquité avait légué Euclide et le système solaire de Ptolémée ; les Arabes la notation décimale, les rudiments de l’algèbre, les chiffres modernes et l’alchimie ; le Moyen Âge chrétien, rien du tout. Dans cette situation, ce fut nécessairement la plus élémentaire des sciences de la nature, la mécanique des corps terrestres et célestes, qui prit la première place et, à côté d’elle, pour la servir, la découverte et le perfectionnement des méthodes mathématiques. Dans ce domaine, on accomplit de grandes choses. Lorsque se termine la période dont Newton et Linné marquent la fin, ces branches de la science sont parvenues à un certain degré d’achèvement. Les méthodes mathématiques les plus essentielles sont fixées dans leurs grandes lignes : la géométrie analytique surtout grâce à Descartes, les logarithmes grâce à Neper, le calcul différentiel et intégral grâce à Leibniz et peut-être à Newton (4). Il en est de même de la mécanique des solides, dont les lois principales étaient élucidées une fois pour toutes. Enfin, dans l’astronomie du système solaire, Kepler avait découvert les lois du mouvement des planètes et Newton en avait donné la formule du point de vue des lois générales du mouvement de la matière. Les autres branches de la science de la nature étaient bien loin d’avoir atteint même ce degré provisoire d’achèvement. Ce n’est que vers la fin de cette période que la mécanique des fluides et des gaz fut étudiée plus à fond (5). La physique proprement dite n’avait pas dépassé les premiers éléments, mise à part l’optique, dont les progrès exceptionnels furent provoqués par les besoins pratiques de l’astronomie. La chimie commençait tout juste à s’émanciper de l’alchimie par la théorie du phlogistique (6). La géologie n’avait pas dépassé le stade embryonnaire de la minéralogie ; il ne pouvait donc absolument pas exister encore de paléontologie. Enfin, dans le domaine de la biologie, on en était toujours essentiellement à procéder au rassemblement et au tri de l’énorme documentation, tant botanique et zoologique qu’anatomique et proprement physiologique. Il ne pouvait guère être question encore de comparer les formes de la vie entre elles ou d’étudier leur extension géographique, leurs conditions d’existence climatiques et autres. Seules, ici, la botanique et la zoologie parvenaient à un achèvement approximatif, grâce à Linné.

Mais ce qui caractérise surtout cette période, c’est qu’elle voit se former une conception d’ensemble qui lui est propre et dont le point central est l’idée de l’immuabilité absolue de la nature. Quelle que fût la façon dont la nature même s’était formée, une fois qu’elle existait elle restait semblable à elle-même tant qu’elle durait. Une fois mis en mouvement par le mystérieux « choc initial », les planètes et leurs satellites continuaient à graviter sur les ellipses prescrites pour toute l’éternité, ou en tout cas jusqu’à la fin de toutes choses. Fixes et immobiles, les étoiles reposaient pour toujours à leur place, s’y maintenant réciproquement par la « gravitation universelle ». La terre était restée immuablement là même, soit de toute éternité, soit, dans l’autre hypothèse, depuis le jour de sa création. Les « cinq parties du monde » actuelles avaient toujours existé ; elles avaient toujours eu les mêmes montagnes, les mêmes vallées, les mêmes cours d’eau, le même climat, la même flore et la même faune, à moins que la main de l’homme n’y eût causé des changements ou des déplacements. Les espèces végétales et animales étaient fixées une fois pour toutes à leur naissance, le semblable engendrait constamment le semblable, et c’était déjà beaucoup que Linné admît la possibilité de formation de nouvelles espèces, çà et là, par croisement. À l’opposé de l’histoire de l’humanité qui se déroule dans le temps, on n’accordait à l’histoire de la nature qu’un déploiement dans l’espace. On niait tout changement, tout développement dans la nature. La science de la nature, si révolutionnaire dans ses débuts, se trouvait soudain devant une nature absolument conservatrice, dans laquelle — jusqu’à la fin du monde ou pour l’éternité — tout devait rester tel.

Autant, dans la première moitié du 18e siècle, la science de la nature était supérieure à l’antiquité grecque par le volume des connaissances et même par le classement de ses matériaux, autant elle lui était inférieure en ce qui concerne l’emprise de la pensée sur ces matériaux, la conception générale de la nature. Pour les philosophes grecs, le monde était essentiellement quelque chose qui était sorti du chaos, qui s’était développé, qui était le résultat d’un devenir. Pour les savants de la période que nous considérons, il était quelque chose d’ossifié, d’immuable : quelque chose qui, pour la plupart d’entre eux, avait été créé d’un seul coup. La science était encore prise profondément dans la théologie. Partout elle cherche et trouve comme principe dernier une impulsion de l’extérieur, qui n’est pas explicable à partir de la nature elle-même. Même si l’on conçoit l’attraction, pompeusement baptisée par Newton gravitation universelle, comme une propriété essentielle de la matière, d’où vient la force tangentielle inexpliquée à laquelle, au début, les planètes doivent leurs orbites ? Comment sont nées les innombrables espèces végétales et animales ? Et à plus forte raison l’homme, dont il était pourtant établi qu’il n’a pas existé de toute éternité ? À ces questions, la science de la nature ne répondait que trop souvent en invoquant la responsabilité du Créateur de toutes choses. Copernic ouvre cette période en adressant à la théologie une lettre de rupture ; Newton la termine avec le postulat du choc initial produit par Dieu. L’idée générale la plus haute à laquelle se soit élevée cette science de la nature est celle de la finalité des dispositions établies dans la nature, c’est la plate téléologie de Wolff, selon laquelle les chats ont été créés pour manger les souris, les souris pour être mangées par les chats, et l’ensemble de la nature pour rendre témoignage de la sagesse du Créateur. C’est un grand honneur pour la philosophie de ce temps qu’elle ne se soit pas laissé induire en erreur par l’état limité des connaissances qu’on avait alors sur la nature et qu’elle ait persisté — de Spinoza jusqu’aux grands matérialistes français — à explorer le monde lui-même en laissant à la science de la nature de l’avenir le soin de donner les justifications de détail.

Si je classe encore les matérialistes du 18e siècle dans cette période, c’est qu’ils n’avaient pas à leur disposition d’autres données scientifiques que celles que j’ai décrites plus haut. L’œuvre décisive de Kant est restée pour eux un mystère et Laplace n’est venu que longtemps après eux. N’oublions pas que cette conception désuète de la nature, tient que les progrès de la science y fissent des accrocs de toute part, a dominé toute la première moitié du 19e siècle et que l’essentiel en est enseigné aujourd’hui encore dans toutes les écoles (7).

La première brèche fut ouverte dans cette conception pétrifiée de la nature non par un savant, mais par un philosophe. En 1755, paraissait l’Histoire universelle de la nature et la théorie du ciel de Kant. Il n’était plus question de choc initial ; la terre et tout le système solaire apparaissaient comme le résultat d’un devenir dans le temps. Si la grande majorité des savants avaient moins donné dans cette aversion de la pensée qu’exprime l’avertissement de Newton : « Physique, garde-toi de la métaphysique », ils n’auraient pu manquer de tirer de cette découverte géniale de Kant des conclusions qui leur eussent épargné des égarements sans fin, une somme énorme de temps et de peine dissipée en de fausses directions. Car la découverte de Kant était la source de tout progrès ultérieur. Dès lors que la terre était le résultat d’un devenir, son état géologique, géographique et climatique actuel, ses plantes et animaux étaient aussi, nécessairement, le résultat d’un devenir ; elle avait nécessairement une histoire faite non seulement de juxtaposition dans l’espace, mais de succession dans le temps. Si tout de suite l’on avait poussé résolument les recherches dans cette direction, la science, de la nature serait aujourd’hui beaucoup plus avancée qu’elle ne l’est. Mais pouvait-il rien venir de bon de la philosophie ? L’œuvre de Kant resta sans résultat immédiat, jusqu’au jour où, bien des années après, Laplace et Herschel développèrent son contenu et lui donnèrent un fondement plus précis en mettant peu à peu en honneur l’ « hypothèse de la nébuleuse (8) ». D’autres découvertes la firent enfin triompher ; les plus importantes d’entre elles ont été : le mouvement propre des étoiles fixes ; la démonstration de l’existence d’un milieu résistant dans l’espace de l’univers ; la preuve, grâce à l’analyse spectrale, de l’identité chimique de la matière dans l’univers et de l’existence de nébuleuses incandescentes telles que Kant les avait supposées (9).

Mais il n’est pas sûr que la majorité des savants auraient pris aussi rapidement conscience de ce qu’il y a de contradictoire dans le fait qu’une terre qui change doive porter des organismes immuables, si la conception naissante d’une nature qui n’est pas, mais devient et périt, n’avait reçu du renfort d’un autre côté. La géologie naquit et révéla non seulement des couches terrestres successives et stratifiées, mais aussi, dans ces couches, les carapaces et les squelettes conservés d’animaux disparus, les troncs, les feuilles et les fruits de plantes qui n’existent plus. On dut se décider à reconnaître que non seulement la terre dans son ensemble, mais aussi sa surface actuelle et les plantes et animaux qui y vivent ont une histoire dans le temps. Au début, on s’y résigna d’assez mauvaise grâce. La théorie de Cuvier sur les révolutions de la terre était révolutionnaire en paroles et réactionnaire en fait. Elle remplaçait la création divine unique par toute une série d’actes de création répétés, en faisant du miracle un agent essentiel de la nature. Il fallut Lyell pour introduire la raison dans la géologie en remplaçant les révolutions soudaines dues aux caprices du Créateur par les effets graduels d’une lente transformation de la terre (10).

La théorie de Lyell était encore plus incompatible que celles qui l’avaient précédée avec l’hypothèse d’espèces organiques constantes: La transformation graduelle de la surface de la terre et de toutes les conditions de vie menait directement à la transformation graduelle des organismes et à leur adaptation au milieu changeant, elle menait à la variabilité des espèces. Mais la tradition n’est pas une force seulement dans l’Église catholique, elle l’est aussi dans la science de la nature. Pendant des années, Lyell lui-même ne vit pas la contradiction, ses disciples encore moins. Fait inexplicable sans la place prédominante prise entre temps, dans la science de la nature, par la division du travail, qui, en limitant plus ou moins chacun à sa propre spécialité, privait la plupart des chercheurs de la faculté de voir les ensembles.

Cependant, la physique avait fait d’énormes progrès, dont les résultats furent récapitulés presque en même temps par trois hommes en 1842, année décisive pour cette branche de l’étude de la science. Mayer à Heilbronn et Joule à Manchester démontrèrent la conversion de la chaleur en force mécanique (11) et de la force mécanique en chaleur. L’établissement de l’équivalent mécanique de la chaleur rendit ce résultat incontestable. À la même époque, Grove (12) — qui n’était pas un savant de profession, mais un avocat anglais — prouvait, en se contentant de mettre en forme les divers résultats déjà acquis en physique, que tout ce qu’on appelait forces physiques, la force mécanique, la chaleur, la lumière, l’électricité, le magnétisme, voire la force dite chimique, se convertissent l’une en l’autre dans des conditions déterminées sans qu’il se produise aucune perte de force ; ainsi il démontrait après coup, dans le domaine de la physique, la proposition de Descartes selon laquelle la quantité de mouvement existant dans l’univers est constante. Par là, les forces par, les forces particulières de la physique, qui en étaient pour ainsi dire les « espèces immuables », se résolvaient en formes du mouvement diversement différenciées et passant de l’une en l’autre selon des lois définies. Ce qu’il y avait de contingent dans la présence de telle ou telle quantité de forces physiques était éliminé de la science puisqu’on avait montré leurs liaisons réciproques et les transitions de l’une à l’autre. La physique, comme précédemment l’astronomie, était arrivée à un résultat qui indiquait nécessairement comme conclusion ultime de la science le cycle éternel de la matière en mouvement.

Le développement merveilleusement rapide de la chimie depuis Lavoisier, et surtout depuis Dalton, attaqua encore d’un autre côté les anciennes représentations de la nature. En produisant par voie non organique des combinaisons obtenues jusqu’alors dans le seul organisme vivant, elle démontra que les lois de la chimie étaient aussi valables pour les corps organiques que pour les corps inorganiques et combla en grande partie l’abîme entre la nature inorganique et la nature organique que Kant regardait encore comme à jamais infranchissable.

Enfin, dans le domaine de la recherche biologique elle aussi, les voyages et les expéditions scientifiques systématiquement poursuivis surtout depuis le milieu du siècle dernier, l’exploration plus précise des colonies européennes dans toutes les parties du monde par des spécialistes installés sur place, en outre les progrès de la paléontologie, de l’anatomie et en général de la physiologie, surtout depuis l’utilisation systématique du microscope et la découverte de la cellule, avaient rassemblé tant de matériaux que l’application de la méthode comparative devint à la fois possible et nécessaire. D’une part, grâce à la géographie physique comparée, on établit les conditions de vie des flores et des faunes différentes ; d’autre part, on compara les divers organismes entre eux dans leurs organes homologues, et cela non seulement au stade de la maturité, mais à tous les stades de leur développement. Plus cette étude était conduite avec profondeur et précision, plus on voyait crouler à son contact le système rigide d’une nature organique immuablement fixée. Non seulement les diverses espèces animales et végétales se fondaient de plus en plus l’une dans l’autre, mais il apparut des animaux nouveaux, comme l’amphioxus et le lépidosirène, qui défiaient toute classification antérieure (13) ; on finit par rencontrer des organismes dont il n’était même pas possible de dire s’ils appartenaient au règne végétal ou au règne animal. Les lacunes de la paléontologie se comblaient de plus en plus, en obligeant les plus récalcitrants eux-mêmes à reconnaître le parallélisme frappant qui existe entre l’histoire de l’évolution du monde organique dans son ensemble et celle de l’organisme individuel, fil d’Ariane qui devait conduire hors du labyrinthe où la botanique et la zoologie semblaient s’égarer de plus en plus. Il est caractéristique que, presque au moment où Kant s’attaquait à l’éternité du système solaire, en 1759, C. F. Wolff ait livré le premier assaut à la fixité des espèces et proclamé la théorie de la descendance. Mais ce qui chez lui n’était encore qu’anticipation géniale, prit forme avec Oken, Lamarck, Baer, pour s’imposer victorieusement avec Darwin cent ans plus tard, en 1859. Presque au même moment, on constata que le protoplasme et la cellule, dont on avait déjà démontré antérieurement qu’ils étaient les éléments constitutifs derniers de tous les organismes, se rencontrent en tant que formes organiques élémentaires, vivantes et indépendantes. Et ainsi, d’une part, l’abîme entre la nature organique et la nature inorganique était réduit au minimum, tandis que, d’autre part, un des principaux obstacles qui s’opposaient jusqu’alors à la théorie de la descendance des organismes était éliminé. La nouvelle conception de la nature était achevée dans ses grandes lignes : voilà dissous tout ce qui était rigide volatilisé tout ce qui était fixé, et périssable tout ce qu’on avait tenu pour éternel ; il était démontré que la nature se meut dans un flux et un cycle perpétuels.

Nous voici donc revenus à la façon de voir des grands fondateurs de la philosophie grecque, pour qui l’existence de la nature entière, du plus petit au plus grand, du grain de sable aux soleils, du protiste (14) à l’homme, consiste en une naissance et une mort éternelles, en un flux ininterrompu, en un mouvement et un changement sans répit. Avec toutefois cette différence essentielle que ce qui chez les Grecs était intuition géniale, est pour nous le résultat de recherches strictement scientifiques et expérimentales et, en conséquence, apparaît aussi sous une forme beaucoup plus précise et plus claire. Certes la démonstration empirique de ce cycle n’est pas absolument exempte de lacunes, mais ces lacunes sont insignifiantes au regard de ce qui est déjà solidement acquis, et elles se comblent de plus en plus chaque année. Aussi bien, comment la preuve détaillée pourrait-elle être sans défaut, si l’on songe que les branches les plus essentielles de la science — l’astronomie transplanétaire, la chimie, la géologie — comptent à peine un siècle. d’existence scientifique, la méthode comparative en physiologie à peine cinquante ans, et que la forme fondamentale de presque tout le développement de la vie, la cellule, est découverte depuis moins de quarante ans (15) !

C’est à partir de masses tourbillonnantes de vapeur incandescente, dont le mouvement livrera peut-être ses lois quand les observations de plusieurs siècles nous auront éclairés sur le mouvement propre des étoiles, que se sont développés, par contraction et refroidissement, les soleils et les systèmes solaires innombrables de notre univers-île (16), que limitent les cercles d’étoiles les plus reculés de la Voie lactée. De toute évidence, cette évolution ne s’est pas produite partout à la même allure. L’existence dans notre système stellaire de corps obscurs, qui, n’étant pas de simples planètes, sont donc des soleils refroidis, s’impose de plus en plus à l’astronomie (Maedler) ; d’autre part (selon Secchi), une partie des taches nébuleuses gazéiformes appartiennent à notre système stellaire en qualité de soleils encore inachevés, ce qui n’exclut pas que d’autres nébuleuses, ainsi que l’affirme Maedler, soient des univers-îles lointains et indépendants, dont le spectroscope devra établir le degré d’évolution.

L’évolution d’un système solaire à partir d’une nébuleuse donnée a été démontrée dans le détail par Laplace d’une manière qui n’a pas été dépassée jusqu’ici ; la science ultérieure a confirmé de plus en plus sa façon de penser.

Sur chacun des corps ainsi formés — soleils aussi bien que planètes et satellites — règne au début cette forme du mouvement de la matière que nous appelons chaleur. Il ne peut être question de combinaisons chimiques des éléments, même à une température comme celle qui est, aujourd’hui encore, celle du soleil ; dans quelle mesure la chaleur s’y transforme en électricité ou en magnétisme (17), l’observation assidue du soleil le montrera ; quant au fait que les mouvements mécaniques qui se produisent à la surface du soleil ont uniquement pour origine le conflit entre la chaleur et la pesanteur, on peut le considérer dès maintenant comme acquis.

Les différents corps se refroidissent d’autant plus vite qu’ils sont plus petits. Satellites, astéroïdes, météores en premier, comme ce fut le cas de notre lune qui est morte depuis longtemps ; les planètes plus lentement ; le corps central en dernier lieu.

À mesure que le refroidissement s’accentue, le premier plan est de plus en plus occupé par le jeu des formes physiques du mouvement se convertissant l’une en l’autre, jusqu’à ce qu’enfin soit atteint un point à partir duquel l’affinité chimique commence à se faire sentir, les éléments, jusque-là chimiquement indifférents, se différenciant chimiquement l’un après l’autre, acquérant des propriétés chimiques, se combinant entre eux. Ces combinaisons changent continuellement avec l’abaissement de la température, qui influe différemment non seulement sur chaque élément, mais encore sur chaque combinaison particulière d’éléments, avec le passage — en fonction du refroidissement — d’une partie de la matière gazeuse à l’état liquide d’abord, à l’état solide ensuite, et avec les nouvelles conditions ainsi créées.

La période où la planète porte à la surface une écorce solide et des accumulations d’eau coïncide avec celle à partir de laquelle sa chaleur propre le cède de plus en plus à la chaleur qui lui est envoyée du corps central. Son atmosphère devient le théâtre de phénomènes météorologiques au sens où nous entendons ce mot aujourd’hui ; sa surface, le théâtre de changements géologiques, dans lesquels les sédimentations provoquées par les précipitations atmosphériques l’emportent de plus en plus sur les effets extérieurs, lentement décroissants, du noyau intérieur en ignition.

Si enfin la température s’équilibre au point que, au moins sur une portion considérable de la surface, elle ne transgresse plus les limites à l’intérieur desquelles peut vivre l’albumine (18), les conditions chimiques préalables étant par ailleurs favorables, il se forme du protoplasme vivant. Ce que sont ces conditions préalables, nous ne le savons pas encore aujourd’hui ; mais cela n’a rien de surprenant, puisqu’on n’a même pas établi jusqu’ici la formule chimique de l’albumine (19), puisque nous ne savons même pas combien il y a de corps albuminoïdes chimiquement différents et qu’on a appris depuis quelque dix ans seulement que l’albumine absolument sans structure exerce toutes les fonctions essentielles de la vie : digestion, élimination, mouvement, contraction, réaction aux excitations, reproduction (20).

Il a probablement fallu des millénaires pour que se présentent les conditions qui ont permis le progrès suivant et dans lesquelles cette « albumine informe » a pu produire la première cellule en constituant un noyau et une enveloppe. Mais avec cette première cellule, c’était la base de la constitution morphologique du monde organique qui était elle-même donnée. D’abord, ainsi que nous devons l’admettre en raisonnant sur tous les documents paléontologiques, se sont développées d’innombrables espèces de protistes acellulaires et cellulaires, dont le seul Eozoon Canadense (21)est parvenu jusqu’à nous et dont quelques-uns se sont différenciés peu à peu pour former les premières plantes, d’autres pour former les premiers animaux. À partir des premiers animaux se sont développés essentiellement par différenciation continue, les innombrables classes, ordres, familles, genres et espèces d’animaux, pour aboutir à la forme où le système nerveux atteint son développement le plus complet, celle des vertébrés, et à son tour, en fin de compte, au vertébré dans lequel la nature arrive à la conscience d’elle-même : l’homme.

L’homme, lui aussi, naît par différenciation. Cela est vrai non seulement au sens de l’individu, le développement s’opérant à partir de la cellule unique de l’œuf jusqu’à l’organisme le plus complexe que produise la nature — cela est vrai aussi au sens historique. C’est le jour où, après des millénaires de lutte (22), la main fut définitivement différenciée du pied et l’attitude verticale enfin assurée, que l’homme se sépara du singe, et que furent établies les bases du développement du langage articulé et du prodigieux perfectionnement du cerveau, qui a depuis rendu l’écart entre l’homme et le singe infranchissable. La spécialisation de la main, voilà qui signifie l’outil, et l’outil signifie l’activité spécifiquement humaine, la réaction modificatrice de l’homme sur la nature, la production. Il est aussi des animaux au sens étroit du mot : la fourmi, l’abeille, le castor, qui ont des outils, mais ce ne sont que des membres de leur corps ; il est aussi des animaux qui produisent, mais leur action productrice sur la nature environnante est à peu près nulle au regard de la nature. Seul l’homme est parvenu à imprimer son sceau à la nature, non seulement en déplaçant le monde végétal et animal, mais aussi en transformant l’aspect, le climat de sa résidence, voire les animaux et les plantes, et cela à un point tel que les conséquences de son activité ne peuvent disparaître qu’avec le dépérissement général de la terre. S’il est parvenu à ce résultat, c’est d’abord et essentiellement grâce à la main. Même la machine à vapeur, qui est jusqu’ici son outil le plus puissant pour transformer la nature, repose en dernière analyse, parce que c’est un outil, sur la main. Mais la tête a accompagné pas à pas l’évolution de la main ; d’abord vint la conscience des conditions requises pour chaque résultat pratique utile et plus tard, comme conséquence, chez les peuples les plus favorisés, l’intelligence des lois naturelles qui conditionnent ces résultats utiles. Et avec la connaissance rapidement grandissante des lois de la nature, les moyens de réagir sur la nature ont grandi aussi ; la main, à elle seule, n’aurait jamais réalisé la machine à vapeur si, corrélativement, le cerveau de l’homme ne s’était développé avec la main et à côté d’elle, et en partie grâce à elle.

Avec l’homme, nous entrons dans l’histoire. Les animaux aussi ont une histoire, celle de leur descendance et de leur développement progressif jusqu’à leur état actuel. Mais cette histoire, ils ne la font pas, et dans la mesure où ils y participent, c’est sans qu’ils le sachent ni le veuillent. Au rebours, plus les hommes s’éloignent des animaux au sens étroit du mot, plus ils font eux-mêmes, consciemment, leur histoire, plus diminue l’influence d’effets imprévus, de forces incontrôlées sur cette histoire, plus précise devient la correspondance du résultat historique avec le but fixé d’avance. Si cependant nous appliquons ce critérium à l’histoire humaine, même à celle des peuples les plus développés de notre temps, nous trouvons qu’ici encore une disproportion gigantesque subsiste entre les buts fixés d’avance et les résultats obtenus, que les effets inattendus prédominent, que les forces incontrôlées sont beaucoup plus puissantes que celles qui sont mises en œuvre suivant un plan. Il ne peut en être autrement tant que l’activité historique la plus essentielle des hommes, celle qui les a élevés de l’animalité à l’humanité, celle qui constitue le fondement matériel de tous leurs autres genres d’activité — la production de ce dont ils ont besoin pour vivre, c’est-à-dire aujourd’hui la production sociale — reste soumise au jeu des effets non intentionnels de forces non contrôlées et n’atteint que par exception le but voulu, mais aboutit le plus souvent au résultat contraire. Dans les pays industriels les plus avancés, nous avons dompté les forces de la nature et les avons contraintes au service des hommes ; nous avons ainsi multiplié la production à l’infini, si bien qu’actuellement un enfant produit plus qu’autrefois cent adultes. Et quelle en est la conséquence ? Surtravail toujours croissant et misère de plus en plus grande des masses, avec, tous les dix ans, une grande débâcle. Darwin ne savait pas quelle âpre satire de l’humanité, et spécialement de ses concitoyens, il écrivait quand il démontrait que la libre concurrence, la lutte pour la vie, célébrée par les économistes comme la plus haute conquête de l’histoire, est l’état normal du règne animal. Seule une organisation consciente de la production sociale, dans laquelle production et répartition sont planifiées, peut élever les hommes au-dessus du monde animal au point de vue social de la même façon que la production elle même les a élevés en tant qu’espèce. L’évolution historique rend une telle organisation de jour en jour plus indispensable, mais aussi de jour en jour plus réalisable. D’elle datera une nouvelle époque de l’histoire, dans laquelle les hommes eux-mêmes, et avec eux toutes les branches de leur activité, en particulier la science de la nature, connaîtront un progrès qui rejettera dans l’ombre la plus profonde tout ce qui aura précédé.

Cependant « tout ce qui naît mérite de périr (23) ». Des millions d’années peuvent bien s’écouler, les générations naître et mourir par centaines de milliers, mais inexorablement l’heure viendra où la chaleur déclinante du soleil ne suffira plus à fondre la glace descendant des pôles ; où les hommes, de plus en plus entassés autour de l’équateur, finiront par n’y plus trouver suffisamment de chaleur pour vivre ; où peu à peu la dernière trace de vie organique disparaîtra et où la terre, globe mort et refroidi comme la lune, tournera dans de profondes ténèbres, en décrivant des orbites de plus en plus étroites autour d’un soleil également mort, jusqu’à ce qu’enfin elle y tombe. D’autres planètes l’auront précédée, d’autres la suivront ; au lieu du système solaire harmonieusement distribué, lumineux et chaud, il n’y aura plus qu’une sphère froide et morte, poursuivant sa route solitaire à travers l’espace. Et, tôt ou tard, le sort de notre système solaire sera suivi par les autres systèmes de notre univers-île, même par ceux dont la lumière n’atteindra jamais la terre du temps qu’il y vivra un œil humain pour la percevoir.

Dès lors qu’un de ces systèmes solaires a terminé sa carrière et qu’il succombe au destin de toute chose finie, la mort, que se passe-t-il ? Le cadavre du soleil restera-t-il pour l’éternité un cadavre roulant à travers l’espace infini et toutes les forces de la nature, hier si infiniment et diversement différenciées, se résoudront-elles en une forme unique du mouvement, l’attraction ? « Ou bien — ainsi que le demande Secchi (p. 810) — existe-t-il dans la nature des forces qui puissent ramener le système mort à l’état originel de nébuleuse incandescente et l’éveiller à une vie nouvelle ? Nous ne le savons pas (24). »

Certes, nous ne le savons pas au sens où nous savons que 2 × 2 = 4, ou que l’attraction de la matière varie comme le carré de la distance. Cependant, dans la science théorique qui organise autant que possible ses conceptions de la nature en un tout harmonieux et sans laquelle, de notre temps, même l’empiriste le plus indigent d’esprit ne saurait progresser, nous avons souvent à compter avec des grandeurs très imparfaitement connues, et la logique de la pensée a dû de tout temps suppléer à l’imperfection des connaissances. La science moderne de la nature a dû emprunter à la philosophie le principe de l’indestructibilité du mouvement ; sans lui, elle ne pourrait plus exister. Mais le mouvement de la matière n’est pas seulement le grossier mouvement mécanique, le simple changement de lieu ; c’est la chaleur et la lumière, la tension électrique et magnétique, la combinaison et la dissociation chimiques, la vie et finalement la conscience. Dire que la matière pendant toute son existence illimitée dans le temps ne se trouve qu’une seule fois, et pour un temps infiniment court au regard de son éternité, en mesure de différencier son mouvement et de déployer ainsi l’entière richesse de ce mouvement, dire qu’auparavant et par la suite, elle reste limitée pour l’éternité au seul changement de lieu — c’est affirmer que la matière est périssable et le mouvement transitoire. L’indestructibilité du mouvement ne peut pas être conçue d’une façon seulement quantitative, elle doit l’être aussi de façon qualitative ; une matière dont le pur changement mécanique de lieu porte certes en elle la possibilité de se convertir, dans des conditions favorables, en chaleur, électricité, action chimique, vie, mais qui n’est pas capable de créer à partir d’elle-même ces conditions, une telle matière a perdu du mouvement ; un mouvement qui a perdu la faculté de se métamorphoser dans les diverses formes qui, lui échoient a certes. encore de la dynamis, mais il n’a plus d’energeia (25), et il a donc été en partie détruit. Or l’un et l’autre sont inconcevables.

Ceci, en tout cas, est certain : il fut un temps où la matière de notre univers-île avait transformé en chaleur une telle quantité de mouvement — de quelle sorte, nous ne le savons pas jusqu’ici — qu’à partir de là ont pu se développer les systèmes solaires relevant (d’après Maedler) de vingt millions d’étoiles au moins, systèmes dont le dépérissement graduel est également assuré. Comment cette transformation s’est-elle opérée ? Nous ne le savons pas plus que le père Secchi ne sait si le futur caput mortuum de notre système solaire se reconvertira un jour en matière première de systèmes solaires nouveaux. Mais ici, ou bien il nous faut recourir au Créateur, ou bien nous sommes obligés de conclure que la matière première, incandescente des systèmes solaires de notre univers-île a été produite naturellement, par des transformations du mouvement qui sont inhérentes par nature à la matière en mouvement et dont, par conséquent, les conditions doivent être reproduites aussi par la matière, même si ce n’est que dans des millions et des millions d’années et plus ou moins par hasard, mais avec la nécessité qui est aussi inhérente au hasard.

On admet de plus en plus la possibilité d’une telle transformation. On en vient à cette idée que les corps célestes sont destinés, en fin de compte, à tomber l’un sur l’autre et on calcule même la quantité de chaleur qui doit se développer lors de telles collisions. La brusque apparition de nouvelles étoiles, l’augmentation tout aussi brusque de la luminosité d’étoiles familières, phénomène que l’astronomie nous signale, trouvent dans de telles collisions leur explication la plus aisée (26). De plus, ce n’est pas seulement notre groupe de planètes qui gravite autour du soleil et notre soleil à l’intérieur de notre univers-île, mais tout notre univers-île se meut dans l’espace en équilibre relatif et temporaire avec les autres univers-îles, car même l’équilibre relatif de corps flottant librement ne peut exister que grâce à un mouvement réciproquement conditionné ; en outre, certains admettent que la température n’est pas partout la même dans l’espace universel ; enfin nous savons qu’à l’exception d’une portion infiniment petite la chaleur des innombrables soleils de notre univers-île se perd dans l’espace sans réussir à élever la température de l’espace, ne fût-ce que d’un millionième de degré centigrade. Que devient cette énorme quantité de chaleur ? S’est-elle épuisée à jamais dans la tentative de réchauffer l’espace, a-t-elle pratiquement cessé d’exister ne subsiste-t-elle plus que théoriquement dans le fait que l’espace s’est réchauffé d’une fraction décimale de degré qui commence par dix zéros et plus ? Cette supposition nie l’indestructibilité du mouvement ; elle admet comme possible que, par suite de la chute successive des corps célestes l’un sur l’autre, tout le mouvement mécanique existant se convertisse en chaleur et que celle-ci soit rayonnée dans l’espace universel, ce qui, malgré toute l’ « indestructibilité de la force », entraînerait cessation absolue de tout mouvement. (Notons en passant combien est erronée la formule: indestructibilité de la force, au lieu de : indestructibilité du mouvement). Nous arrivons donc à la conclusion que, d’une façon qu’il appartiendra aux savants de l’avenir de mettre en lumière, la chaleur rayonnée dans l’espace doit nécessairement avoir la possibilité de se convertir en une autre forme de mouvement, sous laquelle elle peut derechef se concentrer et redevenir active. Ainsi tombe la difficulté essentielle qui s’opposait à la reconversion de soleils morts en nébuleuse incandescente (27).

Du reste, la succession des mondes éternellement répétée dans le temps infini n’est que le complément logique de la coexistence de mondes innombrables dans l’espace infini — proposition dont la nécessité s’impose même au cerveau, rebelle à la théorie, du Yankee Draper (28).

C’est dans un cycle éternel que là matière se meut : cycle qui certes n’accomplit sa révolution que dans des durées pour lesquelles notre année terrestre n’est pas une unité de mesure suffisante, cycle dans lequel l’heure du suprême développement, l’heure de la vie organique, et plus encore celle où vivent des êtres ayant conscience d’eux-mêmes et de la nature, est mesurée avec autant de parcimonie que l’espace dans lequel existent la vie et la conscience de soi ; cycle ans lequel tout mode fini d’existence de la matière — fût-il soleil ou nébuleuse, animal singulier ou genre d’animaux, combinaison ou dissociation chimiques — est également transitoire, et où il n’est rien d’éternel sinon la matière en éternel changement, en éternel mouvement, et les lois selon lesquelles elle se meut et elle change. Mais, quelle que soit la fréquence et quelle que soit l’inexorable rigueur avec lesquelles ce cycle s’accomplit dans le temps et dans l’espace ; quel que soit le nombre des millions de soleils et de terres qui naissent et périssent ; si longtemps qu’il faille pour que, dans un système solaire, les conditions de la vie organique s’établissent, ne fût-ce que sur une seule planète ; si innombrables les êtres organiques qui doivent d’abord apparaître et périr avant qu’il sorte de leur sein des animaux avec un cerveau capable de penser et qu’ils trouvent pour un court laps de temps des conditions propres à leur vie, pour être ensuite exterminés eux aussi sans merci —nous avons la certitude que, dans toutes ses transformations, la matière reste éternellement la même, qu’aucun de ses attributs ne peut jamais se perdre et que, par conséquent, si elle doit sur terre exterminer un jour, avec une nécessite d’airain, sa floraison suprême, l’esprit pensant, il faut avec la même nécessité que quelque part ailleurs et à une autre heure elle le reproduise.


(1)Tiré de la troisième liasse des manuscrits. Dans l’index de la troisième liasse établi par Engels, cette « Introduction » s’appelle « Introduction ancienne ». Une telle dénomination s’explique, semble-t-il, par le fait que l’article a été écrit avant les autres articles de Dialectique de la nature et avant l’Anti-Dühring. On trouve dans le texte de cette même « introduction » deux passages qui permettent de déterminer la date de sa rédaction. À la page 38, Engels dit que « la cellule est découverte depuis moins de quarante ans ». Si l’on considère que, dans la lettre qu’il a écrite à Marx le 14 juillet 1858, il donne 1836 comme date approximative de la découverte de la cellule, nous obtenons, en ajoutant 39 ans (« moins de 40 ans ») à cette date, l’année 1875 comme date de la rédaction de l’ « Introduction ». D’autre part, page 40, Engels écrit: « On a appris depuis quelque dix ans seulement que l’albumine absolument sans structure exerce toutes les fonctions essentielles de la vie. » Il pense, selon toute vraisemblance, à la Morphologie générale des organismes, d’Ernst Haeckel, qui a paru en 1866. En ajoutant 10 ans à cette date, on obtient 1876. Ainsi, on est fondé à penser que l’ « Introduction » a été écrite en 1875 ou 1876 (il se peut que la première partie de l’ « Introduction » ait été écrite en 1875 et la deuxième dans la première moitié de 1876). L’esquisse primitive de l’ « Introduction », écrite par Engels en 1874, est donnée dans le texte aux pages 193-195. (O.G.I.Z., Obs.)

(2)La Réforme était, sur le plan religieux, le symptôme de l’effervescence révolutionnaire du peuple allemand. Celle-ci se traduisit par la révolte de la petite noblesse et la guerre des Paysans. Toutes deux furent écrasées par les classes réactionnaires dont la puissance fut accrue, tandis que les forces révolutionnaires du peuple allemand se trouvaient minées et épuisées pour longtemps. C’est dans ce sens qu’Engels parle de « malheur national ». (N.R.)

(3)L’hymne : « Ein feste Burg ist unser Gott » (notre Dieu est une sûre forteresse). (N.R.)

(4)Newton et Leibniz ont inventé ce calcul indépendamment l’un de l’autre (N.R.)

(5)Engels a noté au crayon dans la marge : « Torricelli en rapport avec la régularisation des torrents des Alpes. » (O.G.I.Z.)

(6)La théorie prédominante en chimie aux 17e et 18e siècles estimait l’opération de la combustion conditionnée par la présence dans les corps d’une substance impondérable, le phlogistique. Ce sont les recherches de M. V. Lomonossov (1711-1765) et de Lavoisier (1743-1794) qui ont montré l’inconsistance de la théorie du phlogistique. Engels parle à la page 54 du rôle positif que cette théorie a joué en son temps. (O.G.I.Z., Obs.)

(7)Le texte classique que voici montre quelle foi inébranlable dans cette conception pouvait encore avoir en 1861 un homme dont les travaux scientifiques ont largement contribué à la faire disparaître. « Toutes les dispositions de notre système solaire ont pour but, dans la mesure où nous sommes en état de les percer à jour, la conservation de ce qui existe et sa continuation sans changement. De même que, depuis les temps les plus reculés, aucun animal, aucune plante de la terre ne se sont perfectionnés ou en général n’ont change, de même que dans tous les organismes nous ne rencontrons qu’une suite de degrés juxtaposés et non successifs, de même que notre propre espèce est toujours restée physiquement la même, de même la plus grande diversité dans les corps célestes coexistants ne peut pas nous autoriser, elle non plus, à admettre que ces formes sont seulement des stades différents d’une évolution ; au contraire toutes choses créées sont parfaites en soi. » (Maedler : Astronomie populaire, Berlin, 1861, 5e édition, p. 316). (Note d’Engels.)

Dans la marge, on lit cette note au crayon : « C’est le caractère figé de la vieille conception de la nature qui a permis de dégager les conclusions générales et le bilan de la science de la nature considérée comme un tout unique : les Encyclopédistes français encore purement mécanistes, parallèlement, et ensuite, Saint-Simon en même temps que la philosophie allemande de la nature, perfectionnée par Hegel. » (O.G.I.Z.)

(8)D’après cette hypothèse, le soleil proviendrait de la condensation d’une nébuleuse en rotation sur elle-même. Au cours de cette condensation, des anneaux de vapeur se seraient détachés du soleil et auraient ensuite donné naissance aux planètes. Cette hypothèse connut un grand succès au siècle dernier. Sous la forme que lui donnait Laplace, elle ne semble plus aujourd’hui compatible avec les nouvelles données de la science (cf. par exemple la conférence sur les questions idéologiques de l’astronomie qui a eu lieu à Léningrad en décembre 1948 et dont un compte rendu a été publié dans le no 28 de La Pensée. Mais l’importance du rôle joué par le système de Kant-Laplace n’en reste pas moins considérable, en ce qu’il a, pour la première fois, comme l’a si justement souligné Engels, obligé les savants à se poser en termes scientifiques le problème de l’histoire des corps célestes. (N.R.)

(9)Note d’Engels au crayon dans la marge : « C’est seulement maintenant qu’on comprend la découverte, également par Kant, du freinage de la rotation de la terre par les marées. » (O.G.I.Z.)

(10)Le défaut de la conception de Lyell — du moins tous sa première forme — était de concevoir les forces au travail sur la terre comme constantes, tant en qualité qu’en quantité. Pour lui, le refroidissement de la terre n’existe pas ; la terre n’évolue pas dans un sens déterminé, elle se transforme seulement d’une manière incohérente et contingente. (Note d’Engels).

(11)Dans tout ce paragraphe, Engels emploie le mot « Kraft », force. Nous disons maintenant énergie, et c’est aussi le mot qu’Engels a employé dans ses écrits postérieurs, comme on le fait couramment aujourd’hui. Nous conservons la traduction littérale, le lecteur sachant de toute façon à quoi s’en tenir sur le sens du terme. (N.R.)

(12)Le livre de Grove, The Correlation of Physical Forces, a paru en première édition en 1846. Il repose sur la conférence faite par Grove à l’Institut de Londres en janvier 1842, et qui avait été publiée peu de temps après. (O.G.I.Z., obs.)

(13)Dans la marge, au crayon : « Le tsératodus. De même, l’archéoptéryx, etc… » (O.G.I.Z.)

(14)Protistes : êtres formés par une cellule unique. Exemple : une amibe, un bacille. (N.R.)

(15)Ce paragraphe, dans le manuscrit d’Engels, est séparé du précédent et du suivant par des traits horizontaux, et il est barré en travers ainsi qu’Engels avait l’habitude de le faire pour les paragraphes d’un manuscrit qu’il avait utilisés dans d’autres de ses ouvrages. (O.G.I.Z., Obs.)

(16)Cette expression se rapporte à l’amas géant d’étoiles dont fait partie le soleil et dont les régions les plus peuplées nous apparaissent sous forme de Voie lactée. (N. R.)

(17)Des champs magnétiques très intenses ont été découverts dans les taches du soleil, et on sait également que la matière projetée dans les protubérances solaires est chargée d’électricité. La plupart des astronomes n’avaient encore aucune idée de ces faits à la date où Engels écrivait ces lignes. (N.R.)

(18)Voir page 310. (N.R.)

(19)C’est en 1936 que Bergmann a déterminé avec quelque exactitude les formules chimiques d’un certain nombre de protéines. (N.R.)

(20)Selon toute vraisemblance, Engels a en vue les dires (non confirmés par la suite) de Haeckel, d’après lesquels les substances vivantes les plus simples étudiées par lui et appelées par lui « monères » se présentent comme des globules d’albumine absolument sans structure et accomplissant néanmoins toutes les fonctions. essentielles de la vie. Voir HAECKEL : Generelle Morphologie der Organismen, vol. I, Berlin, 1866, pp. 133-136. (O.G.I.Z., Observations.)

(21)Eozoon canadense, fossile trouvé au Canada et considéré comme vestige d’organismes primitifs très anciens, En 1878, Miobius a combattu la thèse de l’origine organique de ce fossile. (O.G.I.Z., Observations.)

(22)« Des millions d’années » serait plus conforme à nos connaissances préhistoriques actuelles, bien plus avancées qu’au temps d’Engels. (N.R.)

(23)Parole de Méphistophélès dans le Faust de Goethe, 1re partie, sc. 3. (O.G.I.Z., Obs.)

(24)Engels rapporte ici les expressions de l’astronome italien A. Secchi dans son livre : Le Soleil, édit. allemande de 1872. (O.G.I.Z., Obs.)

(25)C’est-à-dire : puissance et activité. (N.R.)

(26)Aujourd’hui, c’est par des transmutations nucléaires que ces phénomènes sont expliqués et non par des collisions mécaniques. (N.R.)

(27)Engels s’oppose ici radicalement à la thèse de la « mort thermique » de l’univers émise par W. Thomson et par Clausius vers 1850. Par une généralisation de la seconde loi de la thermodynamique, dont l’évolution ultérieure de la physique — notamment les travaux de Boltzmann sur la théorie cinétique des gaz et les études de Gouy et de Jean Perrin sur le mouvement brownien — ne devait pas tarder à démontrer le caractère arbitraire et erroné, ces savants, pensant en métaphysiciens et mus par le parti pris créationniste, conclurent à la disparition inéluctable de toute forme de mouvement dans la nature, hormis la chaleur, partout répandue avec une température uniforme. Non seulement Engels démontre que cette conclusion contredit la loi de transformation et de conservation de l’énergie, mais, en postulant la capacité de la matière de recréer par elle-même toutes les formes de mouvement, il ouvre devant la science de grandioses perspectives de recherche. Les découvertes de l’astronome soviétique Ambartzoumian, notamment, établissant que des étoiles nouvelles naissent pour ainsi dire à tout instant dans l’Univers, ont confirmé la géniale prévision d’Engels. (N.R.)

(28)« La multiplicité des mondes dans l’espace infini conduit à la conception d’une succession de mondes dans le temps infini. » (Draper, Histoire du développement intellectuel de l’Europe, tome II, p. 16.) (Note d’Engels.)