Friedrich Engels, Dialectique de la nature, retour à la table des matières

[Dialectique]

[a) Questions générales de la dialectique
Lois fondamentales de la dialectique]

La dialectique dite objective 1, règne dans toute la nature, et la dialectique dite subjective, la pensée dialectique, ne fait que refléter le règne, dans la nature entière, du mouvement par opposition des contraires qui, par leur conflit constant et leur conversion finale l’un en l’autre ou en des formes supérieures, conditionnent précisément la vie de la nature. Attraction et répulsion. La polarité commence avec le magnétisme ; elle y apparaît sur un seul et même corps ; avec l’électricité, elle se répartit sur deux corps ou plus, sur lesquels apparaissent des charges de signe contraire. Tous les processus chimiques se réduisent à des phénomènes d’attraction et de répulsion chimiques. Enfin, dans la vie organique, la constitution du noyau cellulaire doit également être considérée comme une polarisation de l’albumine vivante et la théorie de l’évolution montre comment, à partir de la cellule simple, tout progrès qui aboutira à la plante la plus compliquée d’une part, à l’homme d’autre part, s’effectue par le conflit constant entre hérédité et adaptation. On voit à ce propos combien des catégories comme « positif » et « négatif » sont peu applicables à ces formes d’évolution. On peut concevoir l’hérédité comme le côté positif, conservateur, l’adaptation comme le côté négatif, détruisant en permanence ce qui est acquis par hérédité ; mais on peut tout aussi bien considérer l’adaptation comme l’activité créatrice, opérante, positive, et l’hérédité comme l’activité faisant résistance, passive, négative. Mais, de même que dans l’histoire le progrès apparaît comme la négation de ce qui existe, de même ici — pour des raisons purement pratiques— il vaut mieux concevoir l’adaptation comme activité négative. Dans l’histoire, le mouvement par opposition des contraires apparaît en pleine lumière à toutes les périodes critiques de la vie des peuples dirigeants. En de pareils moments, un peuple n’a le choix qu’entre les deux termes d’un dilemme : ou bien, ou bien ! et encore la question se pose-t-elle toujours tout autrement que ne le souhaiteraient les philistins de tous les temps quand ils se mêlent de politique. Même le philistin libéral de 1848 en Allemagne se trouva brusquement et inopinément placé contre son gré en 1849 devant la question : ou bien le retour à la vieille réaction sous une forme renforcée ou la poursuite de la révolution jusqu’à la république…, peut-être même jusqu’à la république une et indivisible avec le socialisme à l’arrière-plan. Il ne balança pas longtemps et prêta la main à l’établissement de la réaction de Manteuffel, fine fleur du libéralisme allemand. De même en 1851 le bourgeois français se trouva devant le dilemme auquel il ne s’attendait certes pas : ou bien une caricature de l’Empire, un régime prétorien et l’exploitation de la France par une bande de canailles, ou bien la république démocratique socialiste ; et il courba l’échine devant la bande de canailles pour pouvoir sous sa protection continuer à exploiter les ouvriers.

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Hard and fast lines 2[des lignes de démarcation absolument rigoureuses] incompatibles avec la théorie de l’évolution. Même la ligne de démarcation entre vertébrés et invertébrés perd maintenant sa rigidité, de même entre poissons et amphibies ; la ligne de partage entre oiseaux et reptiles s’évanouit de plus en plus chaque jour. Entre le Compsognathus 3 et l’Archéoptérix, il ne manque plus que quelques maillons intermédiaires et on découvre des becs d’oiseaux avec denture dans les deux hémisphères. Le « ou bien… ou bien » devient de moins en moins satisfaisant. Chez les animaux inférieurs, absolument impossible d’établir de façon rigoureuse la notion d’individu ; non seulement en ce sens qu’on ne sait si un animal donné est un individu ou une colonie, mais encore si l’on se demande où, dans le processus d’évolution, un individu finit et l’autre commence (nourriciers) 4. Pour un tel stade de développement de la science de la nature, où toutes les différences se fondent en échelons intermédiaires, où toute une série de chaînons fait passer de l’un à l’autre tous les contraires, la vieille méthode de pensée métaphysique ne suffit plus. La dialectique qui ne connaît pas non plus de hard and fast lines [lignes de démarcation absolument rigoureuses], de « ou bien… ou bien » inconditionnel et universellement valable, qui fait passer de l’une à l’autre les différences métaphysiques immuables, connaît également à côté du « ou bien… ou bien », le « aussi bien ceci… que cela » et réalise la médiation des contraires ; la dialectique est la seule méthode de pensée appropriée en dernière instance à ce stade d’évolution de la science. Naturellement, pour l’usage quotidien, pour le petit commerce de la science, les catégories métaphysiques conservent leur validité.

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Conversion de la quantité en qualité 5 = conception « mécanique » du monde, un changement quantitatif modifie la qualité. Voilà ce que ces messieurs n’ont jamais flairé !

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Le caractère antithétique 6des déterminations raisonnables de la pensée: la polarisation. Si l’électricité, le magnétisme, etc. se polarisent, se meuvent dans les contraires, les idées également. S’il est impossible de retenir là un aspect unilatéral, ce qui ne vient à l’idée d’aucun savant, il en va de même ici.

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La vraie nature 7 des déterminations de « l’essence » énoncée par Hegel lui-même. Enc., I, § III, addition : « Dans l’essence tout est relatif 8. » (Par exemple, positif et négatif qui n’ont un sens que dans leur rapport, et non chacun pour soi.)

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Tout et partie 9, par exemple, voilà déjà des catégories qui ne donnent plus satisfaction dans la nature organique. Expulsion de la semence l’embryon et l’animal une fois né ne peuvent être considérés comme « partie » qui est séparée du « tout » : cela donnerait une explication fausse. Parties seulement dans le cadavre. Enc., I, 268 10.

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Simple et composé 11 : catégories qui de même perdent déjà leur sens, apparaissent inapplicables dans la nature organique. Ni la composition mécanique d’os, de sang, de cartilages, de muscles, de tissus, etc., ni la composition chimique des éléments ne rendent complètement compte d’un animal. Hegel, Enc., 1, 256 12. L’organisme n’est ni simple, ni composé, si complexe soit-il.

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Identité abstraite 13(a = a ; et sous la forme négative : a ne peut être à la fois égal à a et différent de a), également inapplicable dans la nature organique. La plante, l’animal, chaque cellule à chaque instant de leur vie sont identiques à eux-mêmes et pourtant se différencient d’eux-mêmes, du fait de l’assimilation et de l’élimination de substances, de la respiration, de la formation et du dépérissement des cellules, du processus de circulation qui se produit, bref du fait d’une somme de modifications moléculaires incessantes qui constituent la vie et dont les résultats d’ensemble apparaissent de façon évidente dans les phases de celle-ci : vie embryonnaire, jeunesse, maturité sexuelle, processus de reproduction, vieillesse, mort. Plus la physiologie se développe, plus ces modifications incessantes, infiniment petites, prennent de l’importance à ses yeux, plus il devient donc également important pour elle de tenir compte de la différence à l’intérieur de l’identité, et le vieux point de vue abstraitement formel de l’identité qui veut qu’un être organique soit traité comme quelque chose de simplement identique à lui-même, comme constant, apparaît périmé 14. Malgré cela le mode de pensée fondé sur ce point de vue persiste, avec ses catégories. Mais même dans la nature inorganique, l’identité en tant que telle n’existe pas en réalité. Tout corps est continuellement soumis à des actions mécaniques, physiques, chimiques, qui constamment effectuent en lui des changements, modifient son identité. Il n’y a que dans les mathématiques — science abstraite qui opère avec des objets idéaux (même si ce sont des décalques de la réalité) — que l’identité abstraite et son antithèse avec la différence soient à leur place, et, dans ce domaine lui-même, elle est constamment levée. Hegel, Enc., 1, 235 15. Le fait que l’identité contient en soi la différence est énoncé dans toute proposition dont le prédicat est nécessairement différent du sujet : le lys est une plante, la rose est rouge ; ici, soit dans le sujet, soit dans le prédicat, il y a quelque chose qui n’est pas inclus soit dans le sujet, soit dans le prédicat. Hegel, 231 16. Il va de soi que l’identité avec soi implique d’emblée son complément : la différence avec tout ce qui est autre.

Le changement continuel, c’est-à-dire la suppression de l’identité abstraite avec soi, se rencontre aussi dans la nature dite inorganique. La géologie est l’histoire de ce changement continuel. À la surface, modifications mécaniques (érosion, gel), chimiques (effritement) ; à l’intérieur, modifications mécaniques (pression), chaleur (volcanique), changements chimiques (eau, acides, fixateurs) ; à grande échelle : soulèvement du sol, tremblements de terre, etc. L’ardoise d’aujourd’hui est foncièrement différente du limon dont elle a été formée ; la craie, des coquilles microscopiques sans cohésion entre elles qui la composent ; que dire du calcaire, qui selon certains serait d’origine entièrement organique ? Le grès est tout autre que la poussière de sable marin, laquelle provient à son tour de l’effritement du granit, etc. ; pour ne rien dire du charbon.

Le principe d’identité 17, au sens de la métaphysique, est le principe fondamental de la vieille conception du monde a = a. Toute chose est identique à elle-même. Tout était tenu pour immuable : système solaire, étoiles, organismes. Ce principe a été réfuté point par point par la science de la nature dans un cas après l’autre ; mais, dans le domaine de la théorie, il continue à subsister et les partisans de l’ancien opposent toujours au nouveau : « une chose ne peut pas être en même temps elle-même et une autre ». Et pourtant la science de la nature a démontré ces derniers temps dans le détail (voir plus haut) que l’identité véritable, concrète contient en elle la différence, le changement. Comme toutes les catégories métaphysiques, l’identité abstraite est suffisante pour l’usage courant, où l’on a affaire à des conditions restreintes ou à de brefs laps de temps ; les limites à l’intérieur desquelles on peut l’utiliser diffèrent presque dans chaque cas et sont déterminées par la nature de l’objet : dans un système planétaire, où, pour les calculs astronomiques courants, on peut adopter l’ellipse comme forme fondamentale sans erreur sensible, ces limites sont bien plus larges que si l’on considère un insecte accomplissant le cycle de ses métamorphoses en l’espace de quelques semaines. (Donner d’autres cas, par exemple les transformations d’espèces qui prennent une série de millénaires.) Mais pour la science de la nature au stade de la généralisation, l’identité abstraite est totalement insuffisante, même dans n’importe quel domaine particulier ; et bien qu’en gros elle soit maintenant éliminée dans la pratique, dans la théorie elle continue à dominer les cerveaux ; la plupart des savants en sont encore à s’imaginer que l’identité et la différence sont des contraires inconciliables, et non des pôles incomplets qui n’ont de vérité que dans leur action réciproque, par l’inclusion de la différence dans l’identité.

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Identité et différence 18 nécessité et contingence cause et effet tels sont les principaux contraires 19 qui, considérés isolément, se convertissent l’un en l’autre.

Et alors, les « principes premiers »à la rescousse !

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Positif et négatif 20 ; on peut aussi leur donner les appellations inverses : en électricité, etc. De même le nord et le sud. Si l’on inverse les noms en modifiant le reste de la terminologie en conséquence, tout reste exact. Nous appelons alors l’ouest est et l’est ouest. Le soleil se lèvera à l’ouest, les planètes opéreront leur révolution d’est en ouest, etc., seuls les noms auront changé. Qui plus est, en physique, nous appelons pôle nord le pôle sud réel de l’aimant, celui qui est attiré par le pôle Nord du magnétisme terrestre — et cela n’a aucune importance.

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Mettre sur le même plan positif et négatif 21, sans se demander lequel est le côté positif, lequel le côté négatif : [cela se fait] non seulement dans la géométrie analytique, mais plus encore en physique. (Voir Clausius, p. 87 et sq. 22.)

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Polarité 23. Si l’on coupe en deux un aimant, le milieu, qui était neutre, se polarise, mais de telle façon que les anciens pôles subsistent. Par contre si l’on coupe un ver en deux, il garde au pôle positif la bouche qui absorbe la nourriture et forme à l’autre bout un nouveau pôle négatif, avec un anus pour éliminer ; mais l’ancien pôle négatif (l’anus) devient maintenant positif, se transforme en bouche, et à l’extrémité blessée se constitue un nouvel anus ou pôle négatif. Voilà 24 la conversion du positif en négatif.

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Polarisation 25. J. Grimm était encore fermement convaincu que tout dialecte allemand devait être ou bien haut-allemand ou bien bas-allemand. Ce disant, il considérait le dialecte franconien comme ayant complètement disparu. Comme le franconien écrit de la basse période carolingienne était du haut-allemand (du fait que la mutation consonantique du haut-allemand avait affecté le sud-est de la Franconie), le dialecte franconien s’était, selon Grimm, résorbé sans laisser de traces, dans le vieux haut-allemand en certains endroits, ailleurs dans le français. Mais avec cela on ne pouvait absolument pas expliquer d’où le néerlandais était venu dans les territoires vieux saliens. Ce n’est que depuis la mort de Grimm qu’on a redécouvert le franconien : c’est le salien, rajeuni en hollandais, le ripuaire dans les dialectes du Rhin moyen et inférieur qui, ou bien se sont à divers degrés mâtinés de haut-allemand, ou bien sont restés bas-allemands ; de sorte que le franconien se présente comme un dialecte qui est tout autant haut-allemand que bas-allemand.

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Contingence et nécessité 26.

Une autre contradiction dans laquelle s’empêtre la métaphysique, c’est celle de la contingence et de la nécessité. Que peut-il y avoir de plus radicalement contradictoire que ces deux catégories de la pensée ? Comment se peut-il qu’elles soient identiques, que le contingent soit nécessaire et que le nécessaire soit également contingent ? Le bon sens et, avec lui, la grande masse des savants considèrent nécessité et contingence comme des déterminations s’excluant une fois pour toutes. Une chose, un rapport, un phénomène sont ou contingents ou nécessaires, mais non l’un et l’autre à la fois. Contingence et nécessité existent donc à côté l’une de l’autre dans la nature ; celle-ci renferme toute sorte d’objets et de phénomènes, dont les uns sont contingents, les autres nécessaires, et toute l’affaire consiste seulement à ne pas mélanger les deux ordres de faits. Ainsi on admet, par exemple, les caractères distinctifs d’une espèce comme nécessaires et l’on considère les autres différences entre individus de la même espèce comme contingentes ; et ceci vaut aussi bien pour les cristaux que pour les plantes et les animaux. Avec cela, le groupe inférieur devient à son tour contingent vis-à-vis du groupe supérieur, de sorte que l’on déclare contingent le nombre d’espèces différentes comprises dans le genus felis ou equus, ou le nombre de genres et de classes compris dans un ordre et le nombre d’individus de chacune de ces espèces, ou le nombre d’espèces différentes d’animaux rencontrées sur un territoire déterminé, ou en général la faune et la flore. Et l’on déclare ensuite que le nécessaire a seul de l’intérêt pour la science et que le contingent lui est indifférent. Autrement dit : ce que l’on peut ramener à des lois, donc ce qu’on connaît, a de l’intérêt ; ce qu’on ne peut ramener à des lois donc ce qu’on ne connaît pas, est sans intérêt, peut être laissé de côté. Et c’est la fin de toute science, car c’est précisément ce qui nous est inconnu que la science doit explorer. En d’autres termes : ce que l’on peut ramener à des lois générales passe pour nécessaire, ce que l’on ne peut pas ramener à ces lois pour contingent. Chacun voit que c’est là le même genre de science que celle qui donne pour naturel ce qu’elle peut expliquer et impute à des causes surnaturelles ce qu’elle est incapable d’expliquer ; que j’appelle la cause des phénomènes inexplicables hasard ou Dieu, cela est totalement indifférent au fond de la chose. Les deux expressions ne font que manifester mon ignorance et n’ont donc pas leur place dans la science. Celle-ci cesse là où la relation nécessaire devient impuissante.

Le déterminisme, venu dans la science de la nature à partir du matérialisme français, prend la position contraire : il essaie d’en finir avec la contingence en la niant absolument. Selon cette conception, il ne règne dans la nature que la simple nécessité immédiate. Que cette cosse de petits pois contienne 5 pois et non 4 ou 6, que la queue du chien ait 5 pouces et pas une ligne de plus ou de moins, que cette fleur de trèfle-ci et non celle-là ait été fécondée cette année par une abeille et encore par telle abeille déterminée à telle époque déterminée, que telle graine de pissenlit emportée par le vent ait levé et non telle autre, qu’une puce m’ait piqué la nuit dernière à quatre heures du matin et non à trois ou à cinq, et cela à l’épaule droite et non au mollet gauche: tous ces faits sont le produit d’un enchaînement immuable de causes et d’effets, d’une nécessité inébranlable, la sphère gazeuse d’où est sorti le système solaire s’étant déjà trouvée agencée de telle façon que ces événements devaient se passer ainsi et non autrement. Avec une nécessité de cette sorte nous ne sortons toujours pas de la conception théologique de la nature. Que nous appelions cela avec saint Augustin ou Calvin le décret éternel de la Providence, ou avec les Turcs le kismet, ou encore la nécessité, il importe peu à la science. Dans aucun de ces cas, il n’est question de suivre jusqu’à son terme l’enchaînement des causes ; nous sommes donc aussi avancés dans un cas que dans l’autre ; la prétendue nécessité reste une formule vide de sens et par suite… le hasard reste aussi ce qu’il était. Tant que nous ne sommes pas en mesure de montrer de quoi dépend le nombre de petits pois dans la cosse, il reste précisément dû au hasard ; et en affirmant que le cas était déjà prévu dans l’agencement primitif du système solaire, nous n’avons pas progressé d’un pas. Bien plus. La science qui entreprendrait l’étude du cas présenté par cette cosse particulière de petits pois en remontant toute la chaîne de ses causes ne serait plus une science mais un pur enfantillage ; car cette même cosse de petits pois à elle seule possède encore un nombre infini d’autres propriétés individuelles, contingentes à première vue, telles que la nuance de sa couleur, l’épaisseur et la dureté de son écorce, la grosseur de ses pois, pour ne rien dire des particularités individuelles qu’on découvrirait au microscope. Cette seule cosse de petits pois donnerait donc déjà plus d’enchaînements de causes à poursuivre que ne pourraient en étudier tous les botanistes du monde.

Donc, la contingence n’est pas expliquée ici en partant de la nécessité, la nécessité est bien plutôt rabaissée à la production de contingence pure. Si le fait qu’une cosse déterminée de petits pois contient 6 pois et non 5 ou 7 est du même ordre que la loi de mouvement du système solaire ou la loi de la transformation de l’énergie, ce n’est pas en réalité la contingence qui est élevée au rang de la nécessité, mais la nécessité qui est ravalée au niveau de la contingence. Bien plus : on peut, affirmer tant qu’on voudra que la multiplicité des espèces et des individus organiques et inorganiques existant à côté les uns des autres sur un territoire déterminé est fondée sur une nécessité inviolable, pour les espèces et les individus pris isolément cette multiplicité reste ce qu’elle était : le fait du hasard. Pour chaque animal, le lieu de sa naissance, le milieu qu’il trouve pour vivre, les ennemis qui le menacent et leur nombre sont l’effet du hasard. Pour la plante mère, le lieu où le vent porte sa semence, pour la plante fille, celui où le grain de semence dont elle est issue trouve un sol propice à la germination sont l’effet du hasard, et l’assurance qu’ici également tout repose sur une inviolable nécessité est une bien faible consolation. L’amas hétéroclite des objets de la nature sur un terrain déterminé, et plus encore sur la terre entière. malgré toute détermination primitive et éternelle reste ce qu’il était… le fait du hasard.

En face de ces deux conceptions, Hegel apparaît avec des propositions absolument inouïes jusque-là : le contingent a un fond parce qu’il est contingent, et aussi bien il n’a pas de fond parce qu’il est contingent ; le contingent est nécessaire et la nécessité elle-même se détermine comme contingence tandis que, d’autre part cette contingence est plutôt la nécessité absolue. (Logique, Livre II, Section III, ch. 2 : la réalité 27.) La science de la nature a tout simplement ignoré ces principes en les prenant comme des jeux de paradoxes, comme un non-sens se contredisant lui-même, et, sur le plan de la théorie, elle s’est obstinée, d’une part, dans la pauvreté d’idées de la métaphysique selon Wolff, qui veut que quelque chose soit ou biencontingent ou bien nécessaire, mais non les deux à la fois, et d’autre part dans le déterminisme mécaniste à la pensée à peine moins pauvre, qui supprime en bloc le hasard par une négation verbale pour le reconnaître en pratique dans chaque cas particulier.

Tandis que la science de la nature continuait à penser ainsi, que faisait-elle en la personne de Darwin ?

Dans son oeuvre qui fait époque, Darwin part de la base de faits la plus large reposant sur la contingence. Ce sont précisément les différences infinies que le hasard crée entre les individus à l’intérieur de chaque espèce, différences qui s’accentuent jusqu’à faire éclater le caractère de l’espèce et dont même les causes les plus immédiates ne peuvent être prouvées que dans les cas les plus rares, qui l’obligèrent à remettre en question le fondement passé de toute loi en biologie : la notion d’espèce dans sa rigidité et son immuabilité métaphysiques d’autrefois. Mais, sans la notion d’espèce, toute cette science s’effondrait. Aucune de ses branches ne pouvait se passer de la notion d’espèce comme base : qu’étaient, sans elle l’anatomie humaine et l’anatomie comparée, l’embryologie, la zoologie, la paléontologie, la botanique, etc. ? Tous leurs résultats n’étaient pas seulement remis en question, mais purement et simplement supprimés. La contingence jette pardessus bord la nécessité telle qu’on l’a conçue jusqu’ici 28. L’idée de nécessité qu’on avait jusqu’ici fait fiasco. La conserver signifie dicter pour loi à la nature la détermination humaine arbitraire qui entre en contradiction avec elle-même et avec la réalité ; cela signifie donc nier toute nécessité interne dans la nature vivante, proclamer d’une manière universelle le règne chaotique du hasard comme loi unique de la nature vivante.

« Fini le Tausves Jontof ! » 29 s’écrièrent très logiquement les biologistes de toutes les écoles.

Darwin.

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Hegel. Logique I 30

« Le Néant opposé au quelque chose, le Néant de quelque chose est un néant déterminé. » 74 31.

« Étant donné la connexion du tout (du monde) 32 qui détermine l’action réciproque, la métaphysique a pu affirmer c’était au fond affirmer une tautologie que si un grain de poussière était détruit l’ensemble de l’univers s’écroulerait. » 78.

Passage principal sur la Négation. Introduction, p. 38. « …que les contraires ne se résolvent pas dans le zéro, dans le néant abstrait, mais dans la négation de leur contenu déterminé » 33, etc.

Négation de la négation. Phénoménologie, Préface, p. 4. Bouton, fleur, fruit, etc.

1Tiré de la première liasse de notes. 1875. (O.G.I.Z., Obs.)

2Tiré de la première liasse de notes. 1875. (O.G.I.Z., Obs.)

3Animal fossile du genre des dinosaures ; il appartient à la classe des reptiles, mais, par la disposition du bassin et des extrémités postérieures, il est très semblable aux oiseaux. (O.G.I.Z., Obs.)

4Cellules ou organes qui ont pour fonction de nourrir d’autres cellules ou organes.

5Tiré de la première liasse de notes. Écrit au crayon. (O.G.I.Z., Obs.)

6Tiré de la première liasse de notes. 1874. (O.G.I.Z., Obs.)

7Tiré de la première liasse de notes. 1874. (O.G.I.Z., Obs.)

8Souligné par Engels. (O.G.I.Z., Obs.)

Hegel : « Dans la sphère de l’Être, la référence d’un terme à l’autre est seulement implicite ; dans celle de l’Essence par contre, elle est explicite. Et, d’une manière générale, c’est là la distinction entre les formes de l’Être et l’Essence. Dans l’Être tout est immédiat, dans l’essence tout est relatif. » (N.R.)

9Tiré de la première liasse de notes. 1874. (O.G.I.Z., Obs.)

10Hegel (Petite Logique) : « Par exemple les membres et les organes d’un corps ne sont pas seulement des parties de cet organisme. C’est seulement dans leur unité qu’ils sont ce qu’ils sont et il est hors de doute qu’ils sont modifiés par cette unité comme à leur tour ils la modifient. Ces membres et ces organes ne deviennent des parties qu’entre les mains de l’anatomiste, qui, rappelons-le, n’a pas affaire au corps vivant, mais au cadavre. » (N.R.)

11Tiré de la première liasse de notes. 1874. (O.G.I.Z., Obs.)

12Hegel : « On peut dire qu’un animal se compose d’os, de muscles, de nerfs, etc ; mais nous employons évidemment ici le terme « se compose » dans un sens très différent de celui où nous l’employons quand nous disons qu’un morceau de granit se compose des éléments mentionnés plus haut. Les éléments du granit sont absolument indifférents à leur combinaison : ils peuvent tout aussi bien subsister sans elle. Les différentes parties et les membres d’un corps organique, au contraire, ne subsistent que dans leur union : ils cessent d’exister en tant que tels quand on les sépare les uns des autres. » (N.R.)

13Tiré de la première liasse de notes. 1874. (O.G.I.Z., Obs.)

14En marge cette note soulignée Par Engels : Sans parler, par surcroît, de l’évolution des espèces. (O.G.I.Z.)

15Hegel : « Toutefois nous n’en restons pas là, ou nous ne considérons pas les choses comme purement différentes. Nous les comparons l’une à l’autre et nous découvrons ainsi les traits de ressemblance et de dissemblance. La tâche des sciences exactes consiste dans une large mesure à appliquer ces catégories et la formule « manière scientifique de considérer les choses » ne signifie généralement pas autre chose que la méthode qui a pour but la comparaison des objets examinés. » (N.R.)

16Dans le manuscrit : « Hegel, II. 231 ». Le chiffre romain II est probablement mis par erreur pour VI (Le tome VI de l’édition allemande contient en effet la Petite Logique). À la page 231 il y est dit que la forme elle-même de la proposition ou du jugement indique une différence entre le sujet et le prédicat. (O.G.I.Z., Obs.)

17Tiré de la première liasse de notes. 1874. (O.G.I.Z., Obs.)

18Tiré de la première liasse de notes. Écrit au crayon. (O.G.I.Z., Obs.)

19Dans le texte : « die beiden Hauptgegensätze » (les deux principaux contraires). Engels entend par là ; 1o la contradiction de l’identité et de la différence et 2o celle de la cause et de l’effet. Les mots « nécessité et contingence » ont été rajoutés ultérieurement au milieu de la ligne. (O.G.I.Z., Obs.)

20Tiré de la première liasse de notes. 1874. (O.G.I.Z., Obs.)

21Tiré de la première liasse de notes. (O.G.I.Z., Obs.)

22La référence à Clausius concerne très vraisemblablement le livre : Die mechanische Wärmetheorie, 2te umgearbeitete Auflage, I. Band, Braunschweig 1876. Aux pages 87-88 de ce livre, il est question des « qualités positives et négatives de la chaleur ». (O.G.I.Z., Obs.)

23Tiré de la première liasse de notes. Écrit vraisemblablement vers 1881 (O.G.I.Z., Obs.)

24En français dans le texte. (N.R.)

25Tiré de la première liasse de notes. Écrit probablement vers 1881. Engels traite en détail du dialecte franconien dans un travail particulier: « Le dialecte franconien » écrit vers 1881-1882 et qui a pris place dans la 1re partie du tome 16 des Œuvres complètes de Marx et d’Engels (édition russe). La présente note qui illustre la loi de l’unité des contraires par l’exemple des dialectes allemands fut écrite par Engels sur la même feuille que la note précédente sur la polarité. (O.G.I.Z., Obs.)

26Tiré de la première liasse de notes. (O.G.I.Z., Obs.)

27Hegel : « Le contingent présente par conséquent deux aspects ou côtés : en premier lieu, pour autant qu’il implique une possibilité immédiate ou, ce qui revient au même, pour autant que la possibilité s’y trouve absolue, le contingent n’est ni posé, ni médiatisé, mais correspond à une réalité immédiate ; il n’a pas de fond. Comme le possible possède la même réalité immédiate, il est à la fois réel et contingent et manque également de fond.

Mais, en deuxième lieu, le contingent est réel comme étant seulement possible ou il est un réel tout simplement posé ; la possibilité, de même, en tant qu’être-en-soi formel n’est qu’un posé. Il en résulte que ni le contingent ni le possible n’existent en-et-pour-soi, mais que chacun d’eux a sa véritable réflexion-sur-soi dans l’autre, autrement dit chacun à un fond.

Si donc le contingent n’a pas de fond, parce qu’il est contingent, on peut dire, avec tout autant de raison, qu’il a un fond, parce qu’il est contingent. » (Science de la logique, trad. Jankélévitch. Tome II. pp. 202-203.) (N.R.)

28Un peu plus haut a on marge: « La quantité des cas de contingence accumulés entre temps a écrasé et fait éclater l’ancienne idée de la nécessité. » (O.G.I.Z.)

29Allusion au poème de Heine « Controverse » où l’on voit un capucin et un rabbin disputer de la vérité de leur Dieu respectif. Le rabbin s’appuie sur le « Tausves Jontof », commentaire sur le Talmud que les Israélites considèrent comme faisant autorité. (N.R.)

30Tiré de la quatrième liasse de notes. Engels pense ici à la 1re partie de la Grande Logique de Hegel. Tous les passages soulignés dans lu citations le sont par Engels. (O.G.I.Z., Obs.)

31Citation utilisée par Engels dans un fragment sur le zéro. (N.R.)

32Addition d’Engels. (O.G.I.Z., Obs.)

33Chez Hegel. à la place des mots « bestimmten Inhalts » [contenu déterminé] on trouve les mots « besonderen Inhalts » [contenu particulier]. (O.G.I.Z., Obs.)