Dominique Meeùs
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Traduction (inachevée, dans les années nonante) du chapitre 2, « Zoektocht naar een samenhangende theorie » (à la recherche d’une théorie cohérente), de la troisième partie de Een kwarteeuw mei 68 de Ludo Martens et Kris Merckx, EPO, Anvers, 1993.

Ce chapitre présente surtout le document « Een leidraad doorheen de marxistische theorie » (un guide dans la théorie marxiste) de 1969 qui y est reproduit intégralement, mais donc la traduction ici a été abandonnée aux deux tiers.

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À la recherche d’une théorie cohérente

Sur base du travail d’étude intense sur le marxisme qui a été entrepris après la révolte de janvier 1968 nous avons sorti entre juin et août 1969 un Guide dans la théorie marxiste dans lequel nous esquissions le développement de la théorie marxiste depuis Marx jusqu’à Mao Zedong.

En 1968 le jeune mouvement étudiant de gauche était l’emprise de feux croisés idéologiques et était attaqué de toutes parts par des positions soi-disant de gauche du côté anarchiste et trotskiste, par des prétentions de réformes venant de la gauche du Parti socialiste et du PC. Nous nous sommes péniblement frayé un chemin dans cette jungle de théories antimarxistes. Le résultat de cette lutte idéologique se concrétisa dans ce Guide dans la théorie marxiste qui a eu un impact déterminant sur notre évolution future.

Nous étions surtout impressionnés par les réalisations de la révolution chinoise. Il était évident que les communistes chinois maniaient un arsenal théorique qui leur permettait d’enregistrer des résultats sensationnels. Ne représentaient-ils pas un quart de l’humanité qui avait été soumis à la plus horrible oppression et était parvenu à la victoire après 28 ans de lutte armée ? N’avaient-ils pas réussi en 20 ans à impliquer 800 millions de gens dans l'édification du socialisme et à les amener à une révolution culturelle pour empêcher une restauration capitaliste ?

Quelle en était la recette secrète ? Le PC chinois a répété inlassablement la même formule magique :

« Nous avons étudié la réalité concrète à fond et sous tous les angles, nous avons appliqué la ligne de masse et rassemblé toutes les idées des masses, nous avons recherché la vérité dans les faits. Pour éclaircir tous les faits, pour faire la part du vrai et du faux et pour élaborer une ligne concrète, nous avons pris comme fil conducteur les méthodes scientifiques et les positions politiques fondamentales de Marx, Engels, Lénine et Staline. »

Telle est l’idée maîtresse que nous avons élaborée en formulant notre Guide et c’est ce qui nous a permis de trouver notre voie dans le dédale des problèmes politiques qui surgissaient toujours et encore.

Le document Guide dans la théorie marxiste est incontestablement le texte le plus important que le SVB ait élaboré. Celui qui a assisté à un moment ou un autre aux innombrables débats et journées d’étude de ces fiévreuses années 67, 68 et 69 se rappellera certainement des discussions de l’époque. Et pour ceux qui essaient maintenant avec force d’oublier qu’ils s’en sont jadis référés à la révolution, ce texte représente un guide intéressant à travers les illusions perdues de leur jeunesse.

Ce document est avant tout un baromètre de l’impressionnante révolution intellectuelle d’une centaine de cadres du mouvement étudiant. En 63 à Louvain, le mouvement étudiant était encore engoncé dans un carcan classique de droite. La tête de file progressiste de la génération était un certain Wilfried Martens, qui devait plus tard se faire l’interprète du courant travailliste au sein du CVP. Les idées sociales les plus avancées de la direction de la révolte de mai 66 se retrouvent dans le Document du 19 mai 1966. Gaby Van Dromme y plaide en faveur d’un vague réformisme prudent qui s’appuie sur le SP et l’aile sociale de la Volksunie de l’époque. En trois ans, la génération d’octobre 66 réussira à se rallier à la tradition ouvrière révolutionnaire en Belgique et en Europe, au mouvement communiste international depuis la révolution de 1917 et aux révolutions anti-impérialistes et anticapitalistes dans le tiers monde dont les flambeaux étaient Mao Zedong, Ho Chi Minh, Che Guevara et Camillo Torres.

Trois ans de discussions intenses sur les thèmes de ce Guide ont solidement soudé une poignée d’étudiants idéalistes. On remarquera que cela fait déjà un quart de siècle que la plupart d’entre eux se révèlent les chevilles ouvrières du chemin parcouru. Si l’on parcourt les noms des participants aux réunions du SVB en 69 on constate que plus de la moitié d’entre eux continuent à s’impliquer pour les mêmes idéaux. C’est un phénomène unique dans le mouvement étudiant européen des années 60. Les efforts intenses d’unification idéologique sur base du marxisme-léninisme et de la pensée de Mao Zedong en sont le facteur décisif.

En 1969 le noyau SVB avait pris le marxisme-léninisme comme fil conducteur de ce document mais il y avait à côté d’eux une douzaine de groupes francophones qui s’étaient fixé le même objectif. Franz Legros, du Parti wallon des travailleurs, et Robert Fusz, qui dirigeait un groupe d’étudiants maoïstes à l’ULB, furent parmi les premiers à effectuer une enquête sur la révolte de janvier 1968. Robert Fusz publia ses conclusions dans une brochure On a raison de se révolter. Dopsy, du Parti communiste de Jacques Grippa, a également pris contact à plusieurs reprises avec le SVB. Mais le nationalisme bourgeois qui accentuait le caractère « wallon » ou « flamand » des organisations empêcha une unification rapide.

En 79 tous les groupes francophones avaient disparu ; leurs membres fidèles aux idéaux socialistes avaient entre-temps gonflé les rangs de l’ancien noyau SVB dans ce qui s’appellerait désormais le Parti du Travail de Belgique.

L’évolution particulière du Studenten Vak Beweging peut très certainement s’expliquer par leur accord sur le Guide dans la théorie marxiste. Mais cela ne suffit pas à expliquer sa survie parallèlement au déclin des noyaux communistes francophones.

Issu des révoltes de masse de 66, 68 et 69, le SVB a surtout insisté sur le travail parmi les masses et souligné la priorité de la pratique révolutionnaire.

Sortis des organisations de jeunesse catholiques, ses cadres ont vite compris l’importance d’une organisation permanente. À Louvain, le SVB travaillait dans un milieu traditionnel ; ils comprenaient bien qu’ils n’arriveraient à faire passer les idées révolutionnaires que s’ils étaient bien structurés et restaient unis. Ils ont également réalisé très tôt que ni le Parti communiste ni le Parti socialiste ne remettaient en cause les fondements du capitalisme et qu’il fallait donc relever absolument seuls le défi de créer une organisation révolutionnaire alternative, ce qui renforça la conscience que l’on devait à tout prix préserver l’unité de l’organisation.

Les jeunes cadres du SVB étaient encore bien « verts » dans le domaine de la théorie marxiste et c’est ce qui les a incités à sérieusement étudier la théorie. On ne pouvait certainement pas se contenter de lambeaux du marxisme et d’une lecture superficielle du léninisme. Cette conviction s’est renforcée par la critique chinoise de la trahison envers le socialisme par Khrouchtchev en Union soviétique. En deux ans les œuvres principales de Marx et Engels, Lénine et Staline et de Mao Zedong furent épluchées. Cela représentait un énorme investissement qui un quart de siècle plus tard, porterait encore ses fruits.

Au sein du SVB on a très vite senti que l’organisation ne devait son unité qu’à une interaction permanente de la théorie et de la pratique. « En partant de notre expérience pratique, nous étudions la théorie marxiste-léniniste pour éclairer la pratique, et nous utilisons les synthèses ainsi effectuées pour améliorer encore cette pratique ». Telle est la formule adoptée à partir de 1968.

Le livre Ervaringen uit twee jaar strijd te Leuven (expériences de deux années de lutte à Louvain) commence en fait par une profession de foi : il tente de « refléter le lien entre les expériences concrètes que nous avons vécues physiquement et nos conceptions théoriques qui en ont émergé d’une manière ou d’une autre ».

On y retrouve des citations (anonymes) d’œuvres de Mao Zedong, de Lénine et du PC chinois. Ce qui est écrit « part de la lutte concrète et a pour but l’efficacité de la lutte concrète » (p. 7). L’acquisition de connaissances révolutionnaires a lieu dans un processus en forme de spirale : pratique-théorie-pratique ; un mouvement de spirale infini en progression ininterrompue vers le haut.

Prenons un exemple dans le Que Faire ? où Lénine esquisse les bases de son parti et qui était à la mode au SVB en 67. De nombreux militants s’y sont cassé la tête pendant des jours. Et c’est bien normal : la matière qui y est traitée présuppose une bonne connaissance du mouvement ouvrier qui évolue dans des conditions de lutte clandestine souvent amère. Et pourtant Paul Theunissen distille alors une grosse synthèse de cette œuvre qui a sensiblement influencé les conceptions du SVB en matière d’organisation.

Un peu plus tard, pendant la grève des mineurs de 70, quelques dizaines de cadres se jettent pour la première fois dans la lutte ouvrière. Quelle organisation ouvrière fallait-il construire après la grève ? Un comité de lutte ou un noyau de parti révolutionnaire ? On se replonge donc dans Que Faire ? mais sous un tout autre éclairage et cela déterminera notre option pour un parti léniniste.

En 73-74 l’organisation Alle Macht aan de Arbeiders (Tout le Pouvoir aux Ouvriers) se débat dans un violent combat idéologique avec le groupe Clarté, reconnu alors officiellement par le PC chinois comme « avant-garde » belge.

Une nouvelle étude de Que Faire ? nous fait comprendre que derrière une façade marxiste-léniniste, ce groupe cache un contenu qui ne dépasse pas le réformisme. Tout comme les « économistes » du temps de Lénine, Clarté s’occupait surtout des intérêts économiques immédiats des ouvriers, mais n’était pas capable d’élaborer une politique révolutionnaire pour les grands problèmes nationaux et internationaux.

En 1980 nous voyons disparaître complètement en Allemagne un parti frère, le KPD, qui tout comme nous était né du mouvement étudiant. Le KPD renie le « dogmatisme », exige le « droit à la critique » et laisse tomber tous les principes léninistes pour finalement éclater rapidement. Pour la quatrième fois nous étudions Que Faire ? et comprenons mieux le réformisme, c’est-à-dire la façon dont les conceptions bourgeoises perdurent dans une organisation communiste pour refleurir tout d’un coup et détruire l’organisation de l’intérieur.

Par quatre fois donc, Que Faire ? nous a décrit la spirale pratique-théorie-pratique. Cette recherche de 69 à travers la théorie marxiste devait se terminer sous la conduite de Mao Zedong : ses conceptions sur le déroulement du processus révolutionnaire dans le monde nous ont particulièrement inspirés. Ses idées sur le déclin de l’Union soviétique se reflètent également dans ce document. Un quart de siècle plus tard, maintenant que l’Union soviétique a éclaté et que le capitalisme (américano-allemand) restauré a le vent en poupe, deux considérations s’imposent à l’esprit.

Tout d’abord l’évolution effective de l’Union soviétique sous Khrouchtchev, Brejnev et Gorbatchev a confirmé les grandes lignes des prévisions de Mao Zedong sur la restauration du capitalisme.

Un certain nombre de critiques faites à Staline étaient plutôt exagérées. Il est exact que Staline n’a pas formulé de théorie élaborée sur la continuation de la lutte de classe sous le socialisme, mais il a toutefois réagi vivement aux courants bourgeois en Union soviétique qui risquaient de miner les fondements du socialisme. Dire que Staline est en partie responsable de l’accession au pouvoir d’un élément comme Khrouchtchev ne tient pas debout : Khrouchtchev s’est vu obligé d’attaquer de front quasi toutes les positions défendues par principe par Staline. Vers la fin de sa vie Staline était bien conscient de l’opportunisme de Beria, Khrouchtchev et Mikoyan ; pour pouvoir les remplacer il avait attiré à la direction de nouvelles forces au congrès du Parti en 1952. Les récentes révélations sur la manière dont Beria et Khrouchtchev ont accéléré la mort de Staline soulignent le conflit entre les conceptions de Staline et celles des révisionnistes qui lui ont succédé.

Il faut également nuancer à la lumière des événements récents l’idée selon laquelle la prise du pouvoir de Khrouchtchev a permis à une nouvelle bourgeoisie d’arriver au pouvoir. La fraction de Khrouchtchev a pris une orientation politique de restauration du capitalisme et de réconciliation avec l’impérialisme. Mais il a fallu trente-cinq ans pour que les structures socialistes, les installations et les valeurs soient démantelées. Pendant tout ce temps les éléments bourgeois ont dû parasiter les structures ou les lois qui étaient encore socialistes, au moins partiellement. Une fois, sous Gorbatchev, toutes les résistances socialistes brisées, la nouvelle bourgeoisie a ouvertement proclamé le retour au vieux capitalisme libéral de février 1917. L’idée que sous Khrouchtchev et Brejnev la nouvelle bourgeoisie avait des aspects fascistes et impérialistes et que par conséquent elle allait recourir à une répression de plus en plus forte contre les travailleurs ne s’est pas vue confirmée dans les faits. Au cours des trente-cinq dernières années, les éléments de la nouvelle bourgeoisie en Union soviétique ont encore dû tenir compte de forces au sein du Parti qui défendaient les principes et les valeurs socialistes. Mais ces forces positives se sont faites de plus en plus faibles et une nouvelle droite a, depuis le sommet du parti et sous l’impulsion de gens comme Gorbatchev, Yakovlev, Chevarnadze et Eltsine, mis en branle un mouvement de masse anticommuniste. Ce n’est qu’avec la révolution « démocratique » de Gorbatchev, poussée dans toutes ses conséquences par Eltsine, que les derniers vestiges du socialisme sont balayés. Le capitalisme actuel de marché libre permet à des tendances fascistes visibles de se développer. Eltsine a remis à l’honneur les symboles et les valeurs tsaristes ; Saint-Pétersbourg est quasiment publiquement tombée aux mains de quelques dizaines d’organisations mafieuses ; de nombreux courants politiques avouent leur solidarité avec des formations d’extrême-droite de l’Europe de l’Ouest comme le Front national. Et dire que tous ces éléments étaient dans les années 70 et 80 des cadres du Parti communiste ! Le déclin était déjà particulièrement important, de véritables tendances fascistes étaient déjà visibles mais c’était prématuré et incorrect de parler déjà d’une évolution fasciste.

Nous publions notre Guide dans la version originale de 1969. Quant à la bibliographie nous lui avons ajouté quelques ouvrages.

Document 1969
Guide dans la théorie marxiste
L’importance de la théorie révolutionnaire

1. Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ; et avec Marcuse, pas de théorie révolutionnaire du tout

Depuis quelques années on sent dans les universités flamandes un mécontentement croissant. Suite à de nombreux conflits des dizaines, voire des centaines d’étudiants ont été amenés à exiger des changements fondamentaux. Nous avons là une poussée révolutionnaire spontanée. Si nous ne dirigeons pas ce désir révolutionnaire vers une théorie révolutionnaire cohérente, nombreux seront les gens déçus ou désemparés.

La théorie révolutionnaire est d’une importance capitale pour les étudiants : pour qui doivent-ils aller travailler ? Pour quelle classe? Quelles sont les perspectives ? Quelle expérience existe-t-il ?

L’intérêt fondamental d’une théorie juste est bien compris par les réactionnaires. On peut le voir dans l’ouvrage d’un agent de la CIA Herbert Marcuse. (La Rode Tribune d’Amsterdam a publié des documents dans lesquels on mentionne en 1946 Marcuse comme chef de la section d’Europe centrale des services de renseignements américains). Sur ordre de la CIA il a diffusé ses théories révolutionnaires qui vont totalement à l’encontre de la théorie révolutionnaire prolétarienne. Les étudiants, les groupes marginaux et les « hors la loi » seraient devenus les porteurs de la révolution ; il ne faudrait plus rien attendre des ouvriers.

Marcuse en appelle donc le lumpenprolétariat, les marginaux à porter la révolution. Dans le livre Z de Vassilikos on décrit le rôle joué par le lumpenprolétariat grec dans la préparation d’un coup d’État fasciste. En Grèce le lumpenprolétariat était un des piliers de construction du fascisme. La théorie de Marcuse nous oriente vers le lumpenprolétariat qui est objectivement une base du fascisme. Cette théorie vise à transformer le « désir » révolutionnaire des étudiants en désarroi. La théorie de Marcuse nous détourne de la signification du processus de production (le travail et l’usine) et nous conduit à des spéculations sur la consommation. Elle nous détourne de la réalité sociale concrète et nous entraîne à des fantaisies intellectuelles sur l’avenir. Elle nous détourne de la classe ouvrière et nous attire vers toutes sortes de groupes éphémères ou marginaux.

Alors que la CIA saisit tellement bien l’intérêt d’une théorie contre-révolutionnaire, nous devons certainement accorder une attention toute particulière à la théorie révolutionnaire. Tout à l’opposé de Marcuse, Mao Zedong déclare : « Il n’y a qu’un critère déterminant pour distinguer s’il s’agit d’un révolutionnaire intellectuel, d’un non-révolutionnaire ou d’un contre-révolutionnaire : veut-il s’intégrer aux ouvriers et aux paysans et parvient-il effectivement à le faire ? »

2. La théorie révolutionnaire en Flandre… une page blanche

Le mouvement révolutionnaire, socialiste se compose de deux parties. La première, c’est la lutte de masse de la classe ouvrière contre les patrons et le système capitaliste. La deuxième, c’est la théorie scientifique du socialisme, élaborée par des intellectuels révolutionnaires. Ce n’est que lorsque la théorie révolutionnaire (et l’intellectuel révolutionnaire) se fond dans la lutte de masse de la classe ouvrière que nous pouvons parler de socialisme.

Il y a 50 ans, la Flandre était une contrée de paysans dominés par le plus réactionnaire des clergés. L’industrialisation massive de la Flandre est un phénomène fort récent. Des centaines de milliers d’ouvriers flamands sont depuis dix ans dans des usines géantes, face à des patrons bien « entraînés », bien souvent américains ou allemands. Les ouvriers flamands n’ont fait connaissance de l’exploitation capitaliste que très récemment dans ses formes modernes. On peut s’attendre à ce que la classe ouvrière flamande se révolte massivement contre cette exploitation dans les prochaines années.

La Flandre n’a jamais connu de courant révolutionnaire parmi ses intellectuels. Dans les années trente, les étudiants se sont rangés en masse et sans beaucoup de réticence dans le camp fasciste. Aujourd’hui, nous avons pour la première fois une génération d’étudiants qui veulent être révolutionnaires. La situation historique exceptionnelle des étudiants progressistes flamands exige que nous étudions à fond dans les détails la théorie révolutionnaire qui résume l’expérience payée depuis cent ans par le sang de millions et de millions d’ouvriers.

3. La bizarre objectivité de l'intellectuel

La base essentielle des « conceptions théoriques » de nos intellectuels se trouve dans l’éclectisme qui consiste à rassembler des fragments de gauche, de droite et de partout de différentes théories et à les présenter comme l’échelon suprême des connaissances actuelles.

L’éclectisme est devenu la forme typique pour la bourgeoisie de présenter ses conceptions sociales. Il y a cent ans la bourgeoisie avait encore une certaine vision du monde à elle. Maintenant, elle protège son propre pouvoir par l’éclectisme. À l’université, cet éclectisme porte le label « objectivité ». Chez Marx « certaines choses » ou même « de nombreuses choses » étaient correctes mais il faut être objectif et laisser aussi entendre l’autre aspect ; et dans cet autre côté il y a aussi « certaines choses » formulées à l’emporte-pièce.

Dans le mouvement étudiant l’éclectisme se maintient dans la conception que l’on peut être progressiste, plus progressiste ou extrêmement progressiste ; tout cela n’est qu’une question d’échelonnage. On lit un ouvrage et on le trouve « révolutionnaire », puis on en lit un autre qui dit exactement le contraire et on le trouve tout aussi révolutionnaire.

Toutes les formes d’éclectisme reposent sur une même base. La théorie sociale de l’intellectuel est totalement séparée d’une pratique révolutionnaire qui peut changer cette société.

Nous nous opposons à l’éclectisme et nous étudions la théorie socialiste scientifique. Parce que cela ne nous intéresse pas de mettre gratuitement les théories les unes à côté des autres. La théorie révolutionnaire a pour seul et unique objectif d’améliorer notre pratique. Quelle est cette pratique ? C’est la manière dont nous nous frayons un chemin à travers la réalité flamande concrète vers la révolution de la classe ouvrière.

La « théorie révolutionnaire » est juste si elle reprend la direction correcte et les méthodes correctes qui amènent la masse des opprimés à la révolution. La théorie de Marx, Lénine et Mao Zedong est juste parce qu’elle a résisté à l’épreuve du feu de la pratique révolutionnaire des masses. La révolte des masses a d’abord été spontanée, non coordonnée et même clandestine. Lorsque la théorie révolutionnaire se fond dans la révolte des masses, les masses ont une perspective, une vision claire de ses tâches et de ses méthodes de lutte. C’est pourquoi l’on dit que la théorie socialiste, une fois reprise par les masses, devient une force matérielle et une bombe atomique spirituelle.

I.
1871. La commune de Paris
La première révolution prolétarienne

Jetons maintenant un coup d’œil sur deux événements historiques du 19e siècle qui ont eu beaucoup d’importance pour l’histoire mondiale. Le premier s’est déroulé en Europe de l’Ouest, l’autre en Extrême-Orient.

La France était à l’époque le pays où la lutte de classe avait pris des formes exacerbées. En 1789, la noblesse féodale avait été abattue par la bourgeoisie, les paysans et les ouvriers. La bourgeoisie se retrouva au pouvoir. La production matérielle était telle que seule la bourgeoisie était capable de prendre le pouvoir. En effet, l’industrie moderne n’était pas encore tout à fait développée. Les ouvriers n’étaient pas encore assez détachés de leur environnement agraire ou artisanal. Le prolétariat n’était pas encore devenu une classe consciente et organisée. Les paysans travaillaient individuellement, dispersés sur leurs terres. Seule la bourgeoisie en tant que classe était prête à prendre les rênes du pouvoir.

La bourgeoisie était divisée entre les grands propriétaires terriens et les industriels. Dès le début elle était donc menacée par le prolétariat qui avait autrefois combattu la noblesse et se battait désormais contre la bourgeoisie. En 1848 pour la toute première fois on vécut une première insurrection ouvrière qui fut réprimée dans le sang. Napoléon III devint tout puissant en France et entraîna le pays dans une guerre aventureuse avec l’Allemagne. La France perdit la guerre, les Allemands assiégèrent Paris dans un désarroi total.

Le 18 mars 1871 une insurrection populaire éclate à Paris. La bourgeoisie fuit à toutes jambes et dans une confusion totale. La majorité de la Garde nationale se range du côté des insurgés. On veut que le pouvoir politique appartienne effectivement aux masses populaires et on exige des changements sociaux.

La Commune de Paris est fondée. Les élus sont désormais responsables devant les masses et peuvent à tout moment être limogés. On crée la journée de huit heures. Tous les privilèges sont abrogés. Dans tous les quartiers de Paris on assiste tous les jours à des réunions de masse où le peuple discute politique. Le peuple vit soixante jours « libéré ». Pendant soixante jours, c’est la fête dans les quartiers populaires.

Mais à la direction et dans l’organisation de la Commune il y a hélas quelques faiblesses fatales.

1. Quand la bourgeoisie fuit à Versailles le 18 mars, elle est totalement impuissante et sans armée. Au lieu de se rendre de suite à Versailles avec l’armée, les révolutionnaires laissent à la bourgeoisie la chance de se réorganiser à son aise.

2. On crée une Commune à Paris et l’on espère que d’autres communes surgiront pour se fédérer au plan national. C’est du moins la vision des anarchistes qui avaient la direction de la Commune. C’est ce qui a effectivement coupé Paris de la campagne. La bourgeoisie a réussi à remettre le grappin sur les campagnes et mettre sur pied une armée de jeunes recrues parmi les paysans.

3. La Commune n’a pas confisqué la Banque de Paris mais s’est contentée de demander gentiment des fonds… et ce après moult palabres et beaucoup de temps perdu.

4. La Commune était pour la « liberté » et la « démocratie à la base ». On voyait d’un très mauvais œil la stricte discipline. On ne voulait pas d’une armée disciplinée. Chacun devait défendre sa propre rue aux barricades…

Cela a donné soixante jours à la bourgeoisie pour se réorganiser à Versailles. L’armée de Versailles pouvait reconquérir Paris. Sur une semaine on liquida trente mille communards.

Quelles leçons faut-il tirer de cette défaite sanglante du prolétariat ?

En France le mouvement ouvrier était dirigé par les anarchistes (Proudhon et Bakounine). De 1850 à 1870 les anarchistes étaient les leaders du mouvement ouvrier socialiste. Ils étaient vivement combattus par Marx et son socialisme scientifique. Voici les leçons tirées par Marx de la première révolution prolétarienne.

1. Il faut une idéologie prolétarienne cohérente qui exprime clairement les objectifs et les moyens du prolétariat. Sans idéologie cohérente et scientifique, la victoire est impossible.

2. Il faut un parti prolétarien uni composé des plus conscients des ouvriers et qui exige une discipline d’acier.

3. Au pouvoir de la bourgeoisie, il faut opposer celui du prolétariat. On ne peut briser la dictature de la bourgeoisie que par la dictature du prolétariat. Le prolétariat doit imposer sa dictature à la bourgeoisie. C’est la méthode qui économisera le plus de sang. Si la bourgeoisie parvient à restaurer sa dictature, on assassine des dizaines de milliers d’ouvriers conscients.

4. L’État (armée, police, administration) est totalement défini par la bourgeoisie. Après la révolution on doit être capable de briser totalement cet État (armée, police et administration) et le remplacer par un nouvel État dirigé par les ouvriers, œuvrant pour les ouvriers et contrôlé par eux.

5. Le prolétariat doit rechercher un lien avec les paysans pauvres pour parvenir à la victoire.

Ces leçons historiques tirées de la Commune seront par la suite développées en Russie par Lénine.

La moitié environ de l’humanité habite en Extrême-Orient. L’Angleterre a jeté un pont entre l’Extrême-Orient et la jeune Europe capitaliste. Vers 1800 l’Angleterre était le seul pays industrialisé au monde : ses machines et ses grandes usines fournissaient un énorme chiffre de production. Il fallait vendre cette production, c’est pourquoi les intérêts commerciaux anglais pénétraient de plus en plus en Extrême-Orient. En 1840 ce sera la première guerre commerciale anglaise — la Guerre de l’Opium — en Chine septentrionale. En 1864 on y verra une insurrection historique, la révolte des Taiping. Ce fut la première révolution démocratique bourgeoise en Chine. En Europe de l’Ouest les paysans, la bourgeoisie et les ouvriers ont lutté contre la noblesse féodale et contre toutes les restrictions féodales. Contre la propriété terrienne de la noblesse et du clergé, pour la propriété privée des terres par les paysans. Contre les guildes et les métiers féodaux et leurs lois implacables, pour la liberté des entrepreneurs capitalistes. Au début du 19e siècle cette révolution bourgeoise est pour ainsi dire terminée en Europe de l’Ouest.

En Chine la révolution des Taiping a les mêmes caractéristiques. Elle vise l’empereur et les gros propriétaires terriens. Elle est menée surtout par les paysans qui exigent la terre, et les commerçants et les petits entrepreneurs qui veulent se libérer du carcan féodal. Cette révolte sera réprimée par l’armée impériale, soutenue par les troupes et les mercenaires anglais.

La révolution bourgeoise qui avait pu se développer « spontanément » en Europe est désormais impossible en Extrême-Orient à partir de 1864 à cause de l’Angleterre et de l’Occident impérialiste. À partir de 1870 il y a donc des « liens d’acier » entre l’Occident capitaliste et le « tiers monde », entre les pays « développés » et les pays « sous développés ». La révolution démocratique antiféodale en Extrême-Orient se heurte à la résistance armée du capitalisme occidental développé.

1. La méthode de Marx : le matérialisme dialectique

La bourgeoisie a combattu la noblesse féodale aux côtés des paysans et des ouvriers. Il s’agissait d’abattre un monde séculaire. Les paysans travaillaient pour le seigneur : le seigneur pouvait toujours en appeler aux services personnels de ses « ouailles » et s’appropriait la majorité de leur production ; le sol appartenait au seigneur et les paysans étaient littéralement liés à la terre.

Dans les villes la production était réglée par les guildes et les métiers. Ils freinaient l’évolution dans une large mesure des forces de production : interdiction d’importer des machines, interdiction d’embaucher plus qu’un ouvrier. Telle était la condition des paysans, des ouvriers et des bourgeois face à la féodalité et son arme idéologique : l’Église.

Pendant la période de révolution démocratique, la direction de la révolution ne pouvait être exercée que par la bourgeoisie. Les paysans étaient éparpillés, les ouvriers encore très peu nombreux et inorganisés.

Les intellectuels bourgeois faisaient alors l’effet de grands révolutionnaires. Les intellectuels français sont très branchés sur le social : Diderot et surtout Rousseau. Le philosophe allemand Hegel conçoit toute sa philosophie comme le couronnement de la jeune bourgeoisie.

Liberté, égalité et fraternité sont les slogans révolutionnaires avec lesquels la bourgeoisie combat la noblesse féodale. Les ouvriers et les paysans se battent également sous cette bannière.

Mais dès que la bourgeoisie entre en selle, on voit que « liberté, égalité, fraternité » ne valent que pour elle, et pas pour la classe ouvrière. La « liberté » pour la bourgeoisie d'exploiter maintient l’esclavage et l’inégalité pour les ouvriers.

Cette constatation provoqua un choc chez tous les jeunes intellectuels. Ils formulèrent des critiques de l’idéalisme, l’équivoque des slogans révolutionnaires de la bourgeoisie.

Le plus brillant de ces intellectuels est Karl Marx qui élabore une critique fouillée de la pensée révolutionnaire bourgeoise. Il y élabore le matérialisme historique. Cet ouvrage contient les positions essentielles suivantes :

Le niveau de développement des forces de production est déterminant pour le type de société. Si les forces de production ne sont que peu développées, seule une société féodale est possible. Le développement de la technique, des machines, des communications permet une société bourgeoise qui se créera après un certain nombre de révolutions seulement. Il faut un développement supplémentaire des forces de production pour permettre une société socialiste.

Le développement des forces de production fait qu’à un moment donné, certaines idées percent dans les masses. Quand ces idées trouvent un terrain favorable, elles mènent à la révolution. La révolution a pour but de trouver un nouvel ordre social qui correspond au développement des forces de production.

L’être social de l’homme détermine sa conscience. Ce n’est pas la conscience de l’homme qui vient en premier et qui détermine le rôle de chacun. Le rôle de chacun comme banquier, fabricant, ingénieur, ouvrier, détermine globalement la conscience de cette personne. L’histoire de l’humanité est aussi celle de la lutte de classe. Les classes se basent sur la position de chacun dans la production sociale. Si les forces de production se développent il y a un moment où les classes opprimées veulent briser l’ordre social en place. C’est pourquoi la lutte de classe est le moteur qui propulse l’humanité.

Le matérialisme historique est un instrument essentiel pour saisir la signification de classe de toute une série de théories progressistes et nouvelles de la sociologie, de la psychologie et de l’économie. C’est essentiel pour comprendre l’histoire. La méthode utilisée par Marx dans son travail scientifique et critique est appelée la dialectique matérialiste.

Nous avons là le premier élément de la théorie révolutionnaire telle qu’elle est née au siècle passé. On y fait une critique globale de tout le système philosophique et de toute la pensée de la bourgeoisie. Ce système philosophique de la bourgeoisie a été disséqué en Allemagne, surtout par Hegel. Marx et Engels ont également fait une critique approfondie du système hégélien. Cette critique est restée pour nous une première tâche car la philosophie et les méthodes de la bourgeoisie sont restées fondamentalement inchangées.

2. Les conceptions politiques de Marx

Au siècle dernier la France fut le pays qui a vécu les conflits de classe les plus violents. C’est pourquoi on y trouve l’expression la plus élaborée de la politique bourgeoise et de la politique prolétarienne. La politique prolétarienne est issue de heurts violents avec toute une série de courants non prolétariens du mouvement ouvrier. Ces courants étaient dévoués aux ouvriers, mais perdaient de vue un certain nombre de positions et de méthodes fondamentales de la lutte ouvrière, ce qui les mettait à portée de la bourgeoisie.

De 1840 à 1870 la principale lutte politique de la classe ouvrière se livre entre les anarchistes et les partisans du socialisme scientifique. Les anarchistes refusaient que les ouvriers se soucient de politique « parce que toute politique est bourgeoise ». Les anarchistes voulaient la suppression immédiate de l’État et une fédération de communes libres. Les anarchistes s’en tenaient à une conception idéaliste de la « base » qui doit se libérer d’elle-même.

Marx prétendait que ces conceptions étaient utopiques et petites-bourgeoises et qu’elles entraîneraient certainement les ouvriers au désastre. La Commune de Paris prouva la faillite de l’anarchisme et les conceptions de Marx triomphèrent dans toute l’Europe. Le marxisme devint le courant de pensée dominant dans le mouvement ouvrier.

Après 1870 toute une série de courants « opportunistes » apparaissent qui se qualifient de « marxistes » mais qui capitulent tout bonnement devant « l’aile progressiste » de la bourgeoisie. Ils cherchent à collaborer avec la bourgeoisie progressiste et rabotent donc les traits les plus marquants du marxisme. On fait des concessions sur son propre programme révolutionnaire et sur son propre parti révolutionnaire.

Il y a une seconde source de conceptions de politique prolétarienne : l’analyse concrète de la lutte de classes. La période de 1840 à 1871, période de lutte ardue, est analysée en détail par Karl Marx. Ces analyses concrètes représentent un chef-d’œuvre de recherche scientifique basée sur le matérialisme historique.

3. L’analyse économique de Marx

En 1850 l’Angleterre était le seul pays capitaliste adulte. Son industrie était supérieure à celle de toute l’Europe, sa production avait conquis le monde entier.

Friedrich Engels et Karl Marx ont analysé les lois qui déterminent le développement du capitalisme adulte. Ils n’ont pas fait d’ « historique ». C’est pourquoi on ne peut balayer cette analyse comme « historique ». Ils ont expliqué les méthodes qui sont à la base du fonctionnement de l’industrie capitaliste. Ils ont jeté les bases de toute analyse révolutionnaire du capitalisme, autrement dit : une analyse qui vise en pratique un changement du monde. C’est pour cette raison que cette analyse est « dépassée » pour tous ceux qui veulent maintenir le capitalisme…

Les forces de production et leur développement représentent la base de toute société. La manière dont les forces de production se développent dans un pays capitaliste est déterminée par de nombreuses contradictions irréconciliables.

La politique et la lutte politique restent le noyau du problème pour un révolutionnaire. Une ligne politique correcte exige une analyse économique correcte. C’est pourquoi une analyse en profondeur du Capital s’impose.

4. Le système colonial

Depuis sa naissance jusqu’à la fin des années 1600, le capitalisme a dû affronter un « problème colonial ». Pendant des siècles le lien économique entre le capitalisme et « le reste du monde » n’a pas cessé de se renforcer. L’une des tâches historiques du capitalisme a été de maintenir le monde entier dans une main de fer.

À partir du 16e siècle l’Amérique du Sud est sous la coupe de l’Espagne et du Portugal. Les massacres des Incas et des Aztèques, l’extermination de toute une culture et de toute une société indigènes sont connus de tous. L’Amérique du Sud a été utilisée par les Espagnols dans le cadre de leurs intérêts économiques : l’or et l’argent. Par la suite elle sera surtout utilisée pour des plantations. Toutes les terres sont concentrées dans les mains des Espagnols et des Portugais et les esclaves travaillent dans les plantations.

À partir du 19e siècle, toute une série de révolutions secouent l’Amérique du Sud. On veut chasser les Espagnols et obtenir l’indépendance nationale. Simon Bolivar se bat en Bolivie, José Marti à Cuba. Entre-temps les États-Unis sont devenus pays capitaliste puissant. Ils profitent des combats contre les Espagnols pour asseoir leur domination économique et politique en Amérique du Sud. À partir de 1900 le capitalisme américain s’opposera par les armes à toute révolution nationale bourgeoise en Amérique du Sud.

L’Afrique est pillée par l’Europe dès le 16e siècle. Pour se « développer », le capitalisme a besoin de main d’œuvre bon marché en Inde et surtout en Amérique du Nord et du Sud. 115 millions de « nègres » sont importés d’Afrique. À la fin du 19e siècle le capitalisme a besoin d’exploiter les mines d’Afrique. Il est dès lors « plus avantageux » de proclamer le côté inhumain de l’esclavage et de mettre les noirs au travail en Afrique même. L’Afrique ne produit désormais plus des « nègres » mais bien du charbon, du diamant et de l’or. L’Afrique n’est entrée que récemment dans le mécanisme capitaliste mondial. Son développement industriel est bien mince, sa dépendance totale.

L’Asie, et en particulier l’Inde et la Chine, sera dès 1850 le point de mire de tous les problèmes coloniaux. Ses immenses richesses et sa population gigantesque en sont la cause. En 1954 l’Inde connaîtra une grosse révolte ; en 1864, il y aura en Chine l’insurrection des Taiping. Il s’agit des premières révolutions démocratiques bourgeoises. Elles visent la féodalité mais… seront réprimées dans le sang par l’impérialisme anglais. La lutte révolutionnaire prend ici un aspect national : il s’agit d’une libération nationale de l’oppression impérialiste. La révolution démocratique bourgeoise a pour objectif de mettre en place une organisation capitaliste de la société. Ce qui entre en contradiction avec les intérêts des pays capitalistes qui sont déjà totalement « mûrs »" et ont un caractère impérialiste prononcé.

Telle est donc la question cruciale pour tout le monde colonial et semi colonial : comment réaliser les idéaux nationaux et ceux de la démocratie bourgeoise dans une période où le capitalisme renforce sa domination du monde ? Cette question s’exacerbera de plus en plus au fur et à mesure où le capitalisme a de plus en plus d’intérêts dans les colonies et au fur et à mesure que la lutte pour les colonies s’accentue entre les pays capitalistes.

En 1854-1864 seule l’Angleterre a un véritable système capitaliste. La France de Napoléon III est encore un pays paysan très peu industrialisé. L’Allemagne est morcelée.

Bibliographie

Marx et Engels sur les classes et la lutte de classe

Le manifeste du parti communiste, Marx-Engels, 1848.

Socialisme utopique et socialisme scientifique, Engels, 1877.

Marx et Lénine sur la Commune de Paris

L’État et la révolution, Lénine, 1917.

La guerre civile en France, Marx, 1871.

Matérialisme dialectique

De la pratique, Mao Tsé-toung, 1937.

De la contradiction, Mao Tsé-toung, 1937.

Sur le matérialisme dialectique, manuel traduit du chinois, Édition du centenaire, 1976.

Économie marxiste

Manuel d’économie politique, manuel systématique rédigé sous la direction de Staline.

Étudions l’économie politique, manuel traduit du chinois, Édition du centenaire, 1975.

Marx et Engels contre l’anarchisme

L’alliance de la démocratie socialiste, l’association internationale des travailleurs, Marx et Engels, 1873.

Les bakounistes au travail, Engels, 1873.

Marx et Engels contre le réformisme

Critique du programme de Gotha, Marx, 1875.

Marx et Engels à Bebel, Liebknecht, Bracke…, lettre des 17-18 septembre 1879.

II
1917. La révolution russe
La fondation de la dictature du prolétariat

Le mouvement socialiste qui invoque Marx se divise en deux tendances non conciliables. La tendance révolutionnaire débouche sur la victoire de la Révolution russe, la tendance opportuniste mène à la répression armée de l’insurrection ouvrière en Allemagne.

Au cours de la Première Guerre mondiale la Russie tsariste est aux prises avec l’Allemagne. La Russie est un pays peu développé où les paysans, les ouvriers et les intellectuels sont soumis à une dictature féroce. En 1916 l’armée russe est anéantie. Les mouvements sociaux latents depuis des dizaines d’années sont renforcés par la défaite, la famine, le désespoir.

La révolution de février 1917 mettra fin à la dictature tsariste. La bourgeoisie russe prend le pays en mains. Le mécontentement social monte encore. Les soldats, les paysans et les ouvriers exigent de cesser la guerre de suite et d’instaurer un gouvernement ouvrier et paysan. La révolution d’Octobre entraîne une alliance des ouvriers et des paysans au pouvoir. Les grands propriétaires terriens et la bourgeoisie lèvent des armées à l’aide de fonds étrangers pour combattre les armées des ouvriers et des paysans. Des troupes américaines, françaises, tchèques, anglaises rentrent en Russie. Mais elles se font battre par l’Armée rouge. La Russie est complètement dévastée. Mais la Russie sera aussi le premier pays où les ouvriers ont instauré leur pouvoir de façon permanente.

Lorsque la guerre éclate il y a des « socialistes » au gouvernement en Belgique, en Allemagne, en France et en Angleterre. Tous ces « socialistes » siègent ensemble avec les bolchéviques russes de la 2e Internationale. Après la guerre, des révoltes de soldats et d’ouvriers éclatent en Allemagne.

Ils exigent un gouvernement de soviets à la russe. Les « socialistes » Scheidemann et Noske font mater l’insurrection. La Commune de Berlin est assassinée par des « socialistes ». Des dizaines de milliers y laisseront leur vie, tout comme Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht.

Nous allons maintenant replacer ces deux faits historiques dans leur contexte.

1. le développement « pacifique » du capitalisme

De 1871 à 1900 le capitalisme occidental se développe relativement pacifiquement, sans guerre ni crises totales. La France connaît l’expansion ; l’Allemagne est alors unifiée et s’industrialise ; les États-Unis construisent une économie indépendante ; l’Angleterre reste maître du monde.

Expansion à l’intérieur mais aussi à l’extérieur. L’Afrique riche se « civilise ». Les colonies rapportent des profits fabuleux. Grâce à une partie de ces superprofits on peut faire face à des temps durs et céder à certaines exigences ouvrières pressantes. Augmentations de salaire, réglementation des formes les plus évidentes d’exploitation. Ces « conquêtes » emmènent de plus en plus la direction des partis sur la voie légaliste, voie qui ouvre des perspectives « concrètes ». Peu à peu les partis ouvriers se font respectables, appréciés et intégrés à l’appareil social de la bourgeoisie.

La « responsabilité » théorique de tout cela doit être portée au compte de la ligne réformiste. C’est la première manifestation au plan mondial du révisionnisme. Les révisionnistes pensaient que le capitalisme avait fondamentalement changé entre 1870 et 1900 et que le marxisme devait être revu « créativement ». Voici leurs positions.

Il n’est plus indispensable que le capitalisme connaisse des crises et des guerres. Le capitalisme peut, par des progrès sociaux et des négociations, éviter de telles catastrophes. Les réformes positives en faveur des ouvriers attirent plus le prolétariat que l’objectif vague et lointain de la révolution. Les ouvriers composent la majorité de la population et peuvent par la voie parlementaire imposer leurs vues aux capitalistes qui ne représentent qu’une petite minorité. L’État ne doit plus être considéré comme un instrument aux mains de la bourgeoisie mais bien comme un organisateur neutre.

Conséquence de telles conceptions : on a voulu des partis larges, des programmes larges et imprécis. On ne formait désormais plus les cadres en fonction des tâches révolutionnaires. On ne préparait plus les masses à la « lutte finale ». Les méthodes de lutte illégales et la préparation illégale furent abandonnées.

2. Guerre mondiale entre prédateurs capitalistes

L’Angleterre n’est plus le seul pays capitaliste adulte. La France et l’Allemagne sont devenus de sérieux rivaux. La Russie et le Japon connaissent également un développement capitaliste. Une distribution plus « équitable » des pouvoirs s’impose. Chacun veut adapter ses frontières à ses « possibilités », chacun veut sa part du gâteau colonial. En 1900 huit pays européens mènent conjointement une guerre de conquête contre la Chine. La colonie chinoise est divisée en sphères d’influence. Cette « unité » ne dure en fait pas longtemps. En 1914 les intérêts sont totalement opposés. La Première Guerre mondiale impérialiste éclate, préparée et planifiée par la bourgeoisie occidentale, avec le repartage du monde pour objectif.

Au cours de la crise mondiale il apparaît clair comme de l’eau de roche que les réformistes sont effectivement « les pions de la politique bourgeoise au sein de la classe ouvrière », comme disent les révolutionnaires. Pendant des périodes de paix leur « théorie » peut encore avoir un semblant de sérieux. Cependant leur théorie et leur politique s’avèrent totalement bourgeoises. La bourgeoisie ne peut mener la guerre seule parce que les ouvriers et les paysans opprimés sortiraient de leurs gonds. La révolution sociale serait la conséquence immédiate de la guerre. La bourgeoisie l’a bien compris et c’est pourquoi elle a besoin de l’appui des « socialistes » pour pouvoir mener sa guerre impérialiste. En France, en Allemagne, en Belgique et en Angleterre les « socialistes » mènent la guerre au nom de la « défense de la patrie ».

3. La révolution prolétarienne triomphe en Russie

Au cours de la période 1915-1920, toute l’Europe de l’Ouest traverse une crise révolutionnaire. Mais il n’y a qu’en Russie que cette crise est couronnée par une victoire. Cela s’explique du fait que la Russie est le maillon faible dans les rangs des pays capitalistes et que le prolétariat russe était le mieux préparé à la révolution. Sous le tsarisme la Russie était encore quasiment un pays féodal : l’esclavagisme n’y fut aboli qu’en 1860. Il n’y avait encore que peu d’industries et elle était dominée par les étrangers et par les banques allemandes, françaises et anglaises. La Russie tsariste ne disposait pas de « superprofits » coloniaux comme les autres pays capitalistes, ce qui ne lui permettait donc pas d’être « douce » envers sa classe ouvrière. La Russie tsariste était extrêmement dictatoriale, et les illusions d’un « capitalisme paisible » n’avaient pas autant de succès qu’à l’Ouest.

En plus le parti révolutionnaire sous la direction de Lénine était bien entraîné à la lutte légale et illégale. Idéologiquement parlant, le parti était très soudé dans la lutte idéologique contre les menchéviks (réformistes) Martov, Axelrod et Martynov et contre les centristes Plekhanov et Trotsky qui voulaient la réconciliation avec les menchéviks. Lénine était le dirigeant incontesté de la ligne révolutionnaire en Russie. Il a donné l’analyse économique qui a permis le fondement de la stratégie révolutionnaire : L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. Il a formulé la juste manière de créer un parti révolutionnaire dans son ouvrage Que Faire ? Il est toujours resté fidèle à la ligne marxiste révolutionnaire et rejetait toutes les attaques du réformisme, entre autres dans son ouvrage L’impérialisme et le schisme du socialisme et Le programme militaire de la révolution prolétarienne de même que dans son célèbre ouvrage L’État et la Révolution. Il a développé la théorie de la dictature du prolétariat et a donné la ligne pour l’instauration du socialisme : La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky et La grande initiative.

Cette élaboration d’une ligne révolutionnaire par Lénine est redevenue d’un intérêt primordial en Europe de l’Ouest maintenant que nous vivons une nouvelle montée du mouvement ouvrier, parallèlement à un réformisme et un réformisme rayonnants. Le côté polémique de l’œuvre de Lénine traite toute une série de problèmes. C’est pourquoi il s’impose de commencer par étudier l’histoire du parti russe et la vie de Lénine. Nous nous en référons essentiellement à Histoire du PC(b) de l’URSS.

4. L’édification du socialisme en Russie

Lorsque les bolchéviques accomplirent leur révolution en Russie, ils avaient espéré que la révolution allemande suivrait de quelques mois. L’Allemagne industrialisée et la Russie agraire construiraient alors ensemble le socialisme. Mais hélas, la révolution allemande devait échouer.

Une question importante se posait : que faire maintenant ?

Le grand débat sur la « révolution permanente » eut lieu entre les vieux bolchéviques et Trotsky. Trotsky pensait qu’il était absurde de vouloir construire le socialisme dans un seul pays et c’est pour cela qu’il parlait de « révolution permanente ». Staline prétendait qu’il en avait voulu tout autrement mais que l’on n’avait pas le choix : l’Ouest n’avait pas suivi et la Russie devait essayer toute seule de construire le socialisme.

« Il n’existe aucune garantie que nous ne retournions pas au capitalisme, tant que nous serons seuls », affirmait Staline.

Les vieux bolchéviques étaient tous derrière Staline contre Trotsky. Ce fut le premier d’une série de conflits entre les deux personnages. Trotsky était resté en dehors du parti de Lénine de 1904 à 1917. Dans la plupart des questions importantes Lénine s’était vivement opposé à lui. D’une façon générale on peut qualifier Trotsky de révolutionnaire petit-bourgeois. Il manipulait toujours des idées brillantes pleines d’affirmations socialistes. Cette brillante théorie n’avait hélas que peu à voir avec les problèmes pratiques concrets qui devaient être résolus.

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