Dominique Meeùs
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Manifeste du parti communiste (1948)

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifest der Kommunistischen Partei, février 1848. (Marx avait 29 ans et Engels 27.)
Karl Marx u. Friedrich Engels, Werke, Bd. 4, S. 459-493; Dietz Verlag Berlin, 1974 ; www.marxists.org/deutsch/archiv/marx-engels/1848/manifest/index.htm.
Manifeste du parti communiste, nombreuses éditions, dont Études marxistes 41(1998), p. 95‑143.
Het Manifest van de Communistische Partij ; Marxistische Studies 41(1998).
Manifesto of the Communist Party, trad. Samuel Moore, 1888. Marx & Engels, Selected Works, vol. 1, Progress Publishers, Moscow, 1969, pp. 98-137 ; www.marxists.org/archive/marx/works/1848/communist-manifesto/index.htm.

Mots-clefs : ❦ histoire, n’est que lutte de classes ❦ lutte de classes, l’histoire n’est que — ❦ classe, une — en renverse une autre ❦ oppression ❦ révolution ❦ classe sociale ❦ bourgeoisie ❦ prolétariat ❦ contradiction entre forces productives et rapports de production ❦ crise

p. 98L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes.

Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours, soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte.

La lutte entre « oppresseurs et opprimés » se termine « soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte ». Marx et Engels ne disent pas ici que toujours les opprimés ont renversé les oppresseurs. C’est devenu le cas lorsque dans une guerre civile au milieu du 17e siècle, la bourgeoisie d’Angleterre a imposé son pouvoir contre la féodalité (même si c’est dans un compromis avec la royauté et l’aristocratie). Déjà au début du 17e, les commerçants hollandais avaient profité de la trêve de 1609 avec l’Espagne pour imposer leur prépondérance dans les Provinces Unies. Ç’a été le cas encore à la fin du 18e siècle en France dans une révolution violente (suivie d’un siècle d’ajustements de la révolution). La bourgeoisie a alors pris le pouvoir en renversant la féodalité dans un pays après l’autre. En octobre 1917, le prolétariat de Russie a renversé la bourgeoisie. C’est cette histoire récente de révolutions que Mao résume par « une classe en renverse une autre ».

Il y a toujours des classes, mais elles sont spécifiques à chaque époque.

Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une organisation complète de la société en classes distinctes, une échelle graduée de conditions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves ; au moyen âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres de corporation, des compagnons, des serfs et, de plus, dans chacune de ces classes, une hiérarchie particulière.

La forme spécifique du capitalisme oppose comme classes la bourgeoisie au prolétariat.

La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n’a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n’a fait que substituer de nouvelles formes de lutte à celles d’autrefois.

Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l’époque de la bourgeoisie, est d’avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat.

Les rapports sociaux de la féodalité ont cessé de correspondre aux forces productives :

p. 102 ⅝ Voici donc ce que nous avons vu : les moyens de production et d’échange, sur la base desquels s’est édifiée la bourgeoisie, furent créés à l’intérieur de la société féodale. À un certain degré du développement de ces moyens de production et d’échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produisait et échangeait, l’organisation féodale de l’agriculture et de la manufacture, en un mot le régime féodal de propriété, cessèrent de correspondre aux forces productives en plein développement. Ils entravaient la production au lieu de la faire progresser. Ils se transformèrent en autant de chaînes. Il fallait les briser. Et on les brisa.

On voit se dessiner une situation semblable où les rapports de production deviennent une entrave :

Nous assistons aujourd’hui à un processus analogue. Les conditions bourgeoises de production et d’échange, le régime bourgeois de la propriété, cette société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si p. 103puissants moyens de production et d’échange, ressemble au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a évoquées. Depuis des dizaines d’années, l’histoire de l’industrie et du commerce n’est autre chose que l’histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports modernes de production, contre le régime de propriété, qui conditionnent l’existence de la bourgeoisie et sa domination. Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour périodique, menacent de plus en plus l’existence de la société bourgeoise. Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives déjà existantes elles-mêmes. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité, s’abat sur la société, – l’épidémie de la surproduction. […] Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus la civilisation bourgeoise et le régime de la propriété bourgeoise ; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle ; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l’existence de la propriété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein. Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D’un côté, en détruisant par la violence une masse de forces productives ; de l’autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. À quoi cela aboutit-il ? À préparer des crises plus générales et plus formidables et à diminuer les moyens de les prévenir.

La bourgeoisie révolutionne la société.

Sur la campagne en particulier :

Ici se pose un problème d’interprétation. Il s’agit de comprendre ce que Marx et Engels ont voulu dire et accessoirement ce que les traducteurs ont compris et comment ils l’ont rendu, avec les mots (dans l’ordre des langues ci-dessus), « Idiotismus », « abrutissement », « afstomping », « idiocy ». Certains commentateurs font remarquer que du point de vue de l’étymologie (du grec), idiot veut dire privé, isolé. Ce sens était encore vivant en allemand à l’époque, et plus encore dans l’esprit de Marx qui venait d’écrire une thèse sur un philosophe grec. On doit donc supposer que Marx et Engels visaient l’isolement des paysans (et l’étroitesse de vue inévitable dans un tel isolement) — mais non qu’ils méprisaient les paysans. Mon attention à été attirée là-dessus par Κώστας Σκορδούλης (Kostas Skordoulis) le 24 juillet 2013 dans un symposium sur Engels et l’histoire des sciences au 24th International Congress of History of Science, Technology and Medicine à Manchester. J’ai alors trouvé une note des éditeurs de Monthly Review qui cite sur ce point une analyse de Hal Draper, The Adventures of the Communist Manifesto, Center for Socialist History, Berkeley, 1998. Pour l’étymologie d’ « idiot », le TLFi donne :

Empr. au lat. class. idiota ou idiotes (adj. en lat. chrét.) « homme qui n’est pas connaisseur, ignorant », gr. ι ̓διω ́της « simple particulier, homme étranger à telle ou telle spécialité », d’où « ignorant, homme sans éducation ».

Mots-clefs : ❦ classe ouvrière ❦ prolétariat ❦ petite bourgeoisie, prolétarisation ❦ idéologie, de la classe dominante ❦ idéologie, base matérielle

Plus de précisions sur les classes :

p. 103 in fineÀ mesure que grandit la bourgeoisie, c’est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu’à la condition de trouver du travail et qui n’en trouvent que si leur travail accroît le capital.

Au passage aussi une considération sur le caractère de classe de l’idéologie : (i) base matérielle ; (ii) de la classe dominante. C’était déjà dans l’Idéologie allemande, plus longuement.

p. 114-in-fineQue démontre l’histoire des idées, si ce n’est que la production intellectuelle se transforme avec la production matérielle ? Les idées p. 115dominantes d’une époque n’ont jamais été que les idées de la classe dominante.

p. 120 ⅛Dans les pays où s’épanouit la civilisation moderne, il s’est formé une nouvelle classe de petits-bourgeois qui oscille entre le prolétariat et la bourgeoisie ; fraction complémentaire de la société bourgeoise, elle se reconstitue sans cesse ; mais, par suite de la concurrence, les individus qui la composent se trouvent sans cesse précipités dans le prolétariat, et, qui plus est, avec le développement progressif de la grande industrie, ils voient approcher l’heure où ils disparaîtront totalement en tant que fraction autonome de la société moderne, et seront remplacés dans le commerce, la manufacture et l’agriculture par des contremaîtres et des employés.

Cette « nouvelle » classe, ce sont les équivalents modernes des petits-bourgeois et des petits paysans du Moyen Âge, c’est-à-dire des indépendants. Ce ne sont pas les employés ou autres travailleurs dits improductifs, puisque leur perspective est d’être remplacés par des employés.

Dominique Meeùs . Date: 1999-2017