Dominique Meeùs
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Citations problématiques

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Quelques citations assez répandues (et d’autres plus confidentielles), attribuées à Marx ou autres, appellent certaines réserves et précisions. (Un problème proche est celui des citations vraies, mais dans des traductions contestables ; voir à ce sujet Problèmes divers d’édition et de traduction du Livre I.

Dans une lettre à Arnold Ruge de septembre 1843, Marx déclare qu’il ne lui convient pas de jouer au donneur de leçon dans les Deutsch-französische Jahrbücher. Les mots cités ici ne représentent pas un message que Marx adresse au monde, mais précisément ce qu’il a résolu de ne pas dire. Souvent on les cite d’après Lénine, en leur donnant un sens positif, c’est à dire le contraire de l’intention de Marx du fait d’un contresens de Lénine.

La richesse matérielle a pour père le travail et pour mère la terre.

W. Petty, A Treatise of Taxes and Contributions, Londres, 1667, p. 47.

Ce n’est pas de Marx, mais de William Petty, cité par Marx (dans la Contribution… de 1859 et dans le Capital. Comme Marx le cite approbativement, l’attribuer à Marx est incorrect comme citation, mais pas un contre-sens. De plus Marx reprend cette idée à son compte dans la Critique du programme de Gotha.

Ce n’est pas de Marx, mais de Dunning, cité par Marx. L’erreur vient d’un mauvais emploi des guillemets dans un certain nombre d’éditions du Capital, ce que j’explique ailleurs. Comme Marx le cite approbativement, l’attribuer à Marx est incorrect, mais pas un contre-sens.

Il ne s’agit pas d’un article à proprement parler, mais d’un encadré accompagnant un article d’Henri Houben. L’encadré n’est cependant pas d’Henri Houben et on ne sait pas de qui. On trouve ce texte cité, rarement, toujours à des dates postérieures à celle de la parution dans Solidaire, qui semble donc être la source originale. On ne sait pas du français et du néerlandais lequel est l’original. La date de 1867 renverrait au Livre I, mais on n’y trouve rien de semblable. Ce qui dans Marx se rapproche le plus de cette mystérieuse « citation » se trouve au Livre III :

mais c’est trop différent pour qu’on puisse se contenter de l’hypothèse d’une traduction approximative en néerlandais. (On pourrait parler tout au plus d’une tentative maladroite de paraphrase.) La première moitié seulement de la fausse citation ressemble. En outre cette ressemblance est trompeuse, la pauvreté de Marx est devenue la baisse des salaires dans l’imitation, ce qui est abusif. Quel que soit le niveau des salaires et quel que soit le sens de leur évolution, à la baisse ou à la hausse, la classe ouvrière est trop « pauvre » dans l’absolu du fait de l’exploitation. Cela est vrai même si les salaires augmentent et Marx, dans un passage du chapitre 20 du Livre II (qu’il faut lire entièrement pour bien comprendre ceci), met explicitement en garde contre la confusion entre pauvreté et baisse des salaires et contre l’explication de la crise par la baisse des salaires ; au contraire : « les crises sont chaque fois préparées justement par une période de hausse générale des salaires », alors que, selon le « “simple” (!) bon sens » (comme dans la théorie simpliste de la fausse citation considérée), une hausse des salaires « devrait au contraire éloigner la crise ».

La citation n’est donc pas seulement négligente, elle déforme la pensée de Marx et peut conduire à des erreurs regrettables.

Dominique Meeùs . Date: 1999-2017