Dominique Meeùs
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Matériaux pour l’étude du soulèvement de 2011 en Libye et de l’intervention de l’Occident

Interview de Mohamed Hassan

Ci-dessous, Mohamed Hassan répond aux questions de Grégoire Lalieu et Michel Collon :

Après la Tunisie et l’Égypte, la révolution arabe aurait-elle gagné la Libye ?

Ce qui se passe actuellement en Libye est différent. En Tunisie et en Égypte, le manque de libertés était flagrant. Mais ce sont les conditions sociales déplorables qui ont véritablement poussé les jeunes à la révolte. Tunisiens et Égyptiens n’avaient aucune possibilité d’entrevoir un avenir.

En Libye, le régime de Mouammar Kadhafi est corrompu, monopolise une grande partie des richesses et a toujours réprimé sévèrement toute contestation. Mais les conditions sociales des Libyens sont meilleures que dans les pays voisins. L’espérance de vie en Libye est plus importante que dans le reste de l’Afrique. Les systèmes de santé et d’éducation sont convenables. La Libye est d’ailleurs l’un des premiers pays africains à avoir éradiqué la malaria. Même s’il y a de fortes inégalités dans la répartition des richesses, le PIB par habitant est d’environ 11 000 dollars. Un des plus élevés du monde arabe. Vous ne retrouvez donc pas en Libye les mêmes conditions objectives qui ont conduit aux révoltes populaires en Tunisie et en Égypte.

(Grégoire Lalieu et Michel Collon, « Libye : révolte populaire, guerre civile ou agression militaire ? », Investig’Action (http://michelcollon.info/), 7 mars 2011.)

La Libye est un pays énorme (trois fois la France), peu peuplé et peu unifié.

Carte des trois grandes régions de Libye

Le colonel Kadhafi a renversé en 1969 le roi Idris qui était une marionnette des anglais. Mohamed Hassan relativise très fort la réputation de « progressiste » de Kadhafi, mais il est encore plus critique à l’égard de la direction du soulèvement armé. Il souligne en particulier son inféodation aux intérêts américains et son régionalisme (Cyrénaïque).

Kadhafi […] a nationalisé le pétrole libyen que les compagnies occidentales considéraient — jusqu’à la révolution de 69 — comme leur appartenant. Ce faisant, Kadhafi a apporté des changements positifs en Libye, au niveau des infrastructures, de l’éducation, de la santé, de la condition des femmes, etc.

[…] il faut aussi préciser que le colonel était anticommuniste. […]

En fait, Kadhafi n’a jamais été un grand visionnaire. Sa révolution était une révolution de nationaliste bourgeois et il a instauré en Libye un capitalisme d’État. Pour comprendre comment son régime est parti à la dérive, nous devons analyser le contexte qui n’a pas joué en sa faveur, mais aussi les erreurs personnelles du colonel.

Tout d’abord, nous avons vu que Kadhafi était parti de rien en Libye. Le pays était très arriéré. Il n’y avait donc pas de gens éduqués ou une forte classe ouvrière pour appuyer la révolution. La plupart des personnes ayant reçu une éducation faisaient partie de l’élite qui bradait les richesses libyennes aux puissances néocoloniales. Évidemment, ces gens n’allaient pas soutenir la révolution et la plupart d’entre eux quittèrent le pays pour organiser l’opposition à l’étranger.

[…]

Un autre élément contextuel a joué en défaveur de la révolution libyenne : la baisse importante du cours du pétrole dans les années 80. En 1973, dans le cadre de la guerre israélo-arabe, les pays producteurs de pétrole décidèrent d’un embargo, faisant grimper en flèche le prix du baril. Cet embargo provoqua le premier grand transfert de richesses du Nord vers le Sud. Mais dans les années 80, eut lieu ce qu’on pourrait appeler une contrerévolution pétrolière orchestrée par Reagan et les Saoudiens. L’Arabie Saoudite augmenta considérablement sa production de pétrole et inonda le marché, provoquant une chute radicale des prix. Le baril passa de 35 dollars le baril à 8 dollars.

[…]

Ce raz-de-marée pétrolier eut des conséquences catastrophiques pour de nombreux pays producteurs de pétrole qui s’endettèrent. Et tout cela se produisit dix années seulement après la montée au pouvoir de Kadhafi. Le dirigeant libyen, parti de rien, voyait en plus les seuls moyens dont il disposait pour construire quelque chose, fondre comme neige au soleil avec la chute des cours du pétrole.

[…]

Mais la plus grande erreur de la révolution libyenne est d’avoir tout misé sur les ressources pétrolières. En effet, les ressources humaines sont la plus grande richesse d’un pays. Vous ne pouvez pas réussir une révolution si vous ne développez pas l’harmonie nationale, la justice sociale et une juste répartition des richesses.

Or, le colonel n’a jamais supprimé les discriminations ancestrales en Libye. Comment mobiliser la population si vous ne montrez pas aux Libyens que, quelque soit leur appartenance ethnique ou tribale, tous sont égaux et peuvent œuvrer ensemble pour le bien de la nation ? La majorité de la population libyenne est arabe, parle la même langue et partage la même religion. La diversité ethnique n’est pas très importante. Il était possible d’abolir les discriminations pour mobiliser la population.

[…]

Pourtant, dans la foulée de son livre vert de 1975, il instaure des comités populaires, sorte de démocratie directe.

Cette tentative de démocratie directe était influencée par des concepts marxistes-léninistes. Mais ces comités populaires en Libye ne s’appuyaient sur aucune analyse politique, aucune idéologie claire. Ce fut un échec. Kadhafi n’a pas non plus développé de parti politique pour appuyer sa révolution. Finalement, il s’est coupé du peuple. La révolution libyenne est devenue le projet d’une seule personne. Tout tournait autour de ce leader charismatique déconnecté de la réalité. Et lorsque le fossé se creuse entre un dirigeant et son peuple, la sécurité et la répression viennent combler le vide. Les excès se sont multipliés, la corruption s’est développée de manière importante et les divisions tribales se sont cristallisées.

Aujourd’hui, ces divisions resurgissent dans la crise libyenne. Il y a bien sûr une partie de la jeunesse en Libye qui est fatiguée de la dictature et qui est influencée par les événements en Tunisie et en Égypte. Mais ces sentiments populaires sont instrumentalisés par l’opposition dans l’est du pays qui réclame sa part du gâteau, la répartition des richesses étant très inégale sous le régime de Kadhafi. Bientôt, les véritables contradictions vont apparaître au grand jour.

On ne sait d’ailleurs pas grand-chose sur ce mouvement d’opposition. Qui sont-ils ? Quel est leur programme ? S’ils voulaient vraiment mener une révolution démocratique, pourquoi ont-ils ressorti les drapeaux du roi Idris, symboles d’un temps où la Cyrénaïque était la province dominante du pays ? Ont-ils demandé leur avis aux autres Libyens ? Peut-on parler de mouvement démocratique lorsque ces opposants massacrent les Noirs de la région ? Si vous faites partie de l’opposition d’un pays, que vous êtes patriotique et que vous souhaitez renverser votre gouvernement, vous tentez cela correctement. Vous ne créez pas une guerre civile dans votre propre pays et vous ne lui faites pas courir le risque d’une balkanisation.

Selon vous, il s’agirait donc plus d’une guerre civile résultant des contradictions entre clans libyens ?

C’est pire, je pense. Il y a déjà eu des contradictions entre les tribus, mais elles n’ont jamais pris une telle ampleur. Ici, les États-Unis alimentent ces tensions afin de pouvoir intervenir militairement en Libye. Dès les premiers jours de l’insurrection, la secrétaire d’État Hillary Clinton a proposé d’apporter des armes aux opposants. Dans un premier temps, l’opposition organisée sous le Conseil national a refusé toute ingérence des puissances étrangères, car elle savait que cela jetterait le discrédit sur son mouvement. Mais aujourd’hui, certains opposants en appellent à une intervention armée.

[…]

La répression n’est-elle pas plus violente en Libye ?

La répression était très violente en Égypte, mais l’Otan n’a jamais positionné des navires de guerre le long des côtes égyptiennes pour menacer Moubarak. On l’a tout juste appelé à trouver une issue démocratique !

(Ibid.)

Solidaire

On peut tirer de l’interview de Mohamed Hassan ci-dessus et d’extrais suivants de Solidaire qu’il y aurait eu coïncidence d’un soulèvement spontané d’une partie de la population, en particulier de jeunes, et de groupes politiques poursuivant leur programme propre, pas particulièrement populaire ni révolutionnaire.

Trois semaines après le début de l’intervention occidentale, nous pouvons, sur base des informations qui s’accumulent, mettre les choses en perspective. On a vendu cette guerre en affirmant qu’il fallait sauver les civils. Mais, aujourd’hui, ce sont précisément les civils qui font les frais de l’intervention.

L’intervention de l’OTAN aggrave la situation

Après une dizaine de jours de bombardements intensifs par leurs forces armées, les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne clamaient le succès de leur opération. En cette seconde semaine d’avril, le bilan est négatif sur toute la ligne. Interviewé par Der Spiegel, le secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, déclare qu’ « il n’y a pas de solution militaire à ce conflit. Nous avons besoin d’une solution politique ».

Pourtant, c’est l’OTAN de Rasmussen qui impose une « solution » militaire au peuple libyen. Au lieu de contribuer à résoudre le chaos libyen, les bombardements de l’OTAN n’ont fait que l’exacerber. Sous le prétexte de « sauver la population civile », c’est celle-ci qui est partout en Libye la grande victime, comme nous l’avions annoncé.

Le vendredi 9 avril, 400 manifestants, essentiellement des femmes et des enfants, crient « À bas l’OTAN » dans les rues de Benghazi. « Cette manifestation est le signe du désarroi croissant de plusieurs Libyens face à l’Otan », commente Le Figaro. Benghazi manque de vivres — tout comme les autres villes aux mains des rebelles.

Les bombardements risquent d’endommager sérieusement le système sophistiqué de canalisations partant des nappes phréatiques dans le désert. Toute la population libyenne en dépend pour son eau potable.

Une véritable catastrophe humaine menace

De Rasmussen à Obama ou Sarkozy, tous « regrettent » les dommages collatéraux (les civils tués par leurs propres bombes). Un Libyen réagit amèrement sur le blog du journal français Le Monde : « La moitié de ma famille a été décimée par une bombe “amie”… Quant aux “supposées” 10 000 vies sauvées, c’est une allégation gratuite. Vous êtes sans doute de ceux qui se disent, “mon Dieu, que la guerre est jolie vue de la télé”… J’ai vécu en Libye — à Tobrouk, Derna, Benghazi et Tripoli. J’ai des amis dans les deux camps et ce n’est pas réjouissant. Je hais votre “hélas” des dommages collatéraux. »

On nous vend une guerre sur des contre-vérités

L’Occident a réussi à faire passer la Résolution 1973 de l’ONU (autorisant son intervention armée) en faisant croire que Kadhafi menaçait Benghazi d’un massacre sans précédent de civils, voire même de génocide. Sans prendre l’armée de Kadhafi pour des enfants de chœur, des avis plus nuancés émergent sur ces massacres.

Le professeur renommé Alan Kuperman de l’université du Texas contredit l’affirmation de génocide : « Kadhafi n’a massacré de civils dans aucune des grandes villes qu’il a reconquises — Zawiya, Misrata, Ajdabiya — qui, ensemble, ont une population égale à celle de Benghazi. Certes, des civils ont été tués dans une opération de contre-insurrection musclée typique au tiers monde. Mais les civils n’étaient pas visés par un massacre comme au Rwanda, au Darfour, au Burundi… »

Le 10 mars 2011, James Clapper, le directeur national du renseignement auprès du président Obama, affirme devant la Commission des services armées du Sénat américain, que « les attaques aériennes de l’armée fidèle à Kadhafi avaient causé des dommages “principalement” à des édifices et à l’infrastructure, plutôt que des pertes dans la population. »

Les responsabilités de la guerre civile libyenne

[Il] reste difficile de savoir comment les choses ont réellement évolué en Libye. Mais, en recoupant les informations reçues depuis plusieurs semaines de spécialistes de la région et de gens sur le terrain, on arrive à une image très différente que celle présentée par la plupart des grands médias. Depuis la mi-janvier, des gens protestent un peu partout en Libye contre le retard dans la mise à leur disposition des logements qu’ils avaient déjà payés. Ces manifestations se déroulent pacifiquement. Le gouvernement aurait ordonné à la police de se tenir à l’écart.

Parallèlement et à l’instar de ce qui se passe en Tunisie et en Égypte, des manifestations de milliers de jeunes ont lieu dans différentes villes. Le contenu n’en est pas clair. Un « ras-le-bol », écrit le journaliste de L’Humanité, qui a interviewé sur place des jeunes. Ils réclament qu’après 42 ans, Kadhafi s’en aille. Ces manifestations aussi se seraient globalement déroulées sans violence.

Subitement, le 15 février, les choses déraillent. Quelques centaines de familles de prisonniers qui auraient été tués dans la prison d’Abu Salim en 1996 manifestent à Benghazi. Plusieurs appartenaient à l’un des groupes islamistes, dont le Groupe islamiste combattant de Libye, qui se réclame d’Al-Qaïda. Suivent, à Benghazi et ailleurs, des affrontements extrêmement violents. L’intervention des troupes de Kadhafi est très forte. Mais les « rebelles » disposent d’armes, même lourdes. Ce qui, chez beaucoup d’analystes, suscite des questions. À partir de ce moment-là, les mouvements de jeunes semblent relégués à l’arrière-plan et d’autres forces semblent occuper l’avant-plan. Des anciens dirigeants du régime Kadhafi et d’autres figures proches de l’Occident s’autoproclament à la tête d’un Conseil national de transition. Mais il y a plus.

Le 20 mars 2011, le Daily Mirror britannique affirme que « des centaines de soldats britanniques des forces spéciales SAS (Special Air Services, NdlR) opèrent en Libye depuis trois semaines », c’est-à-dire au moins trois semaines avant le vote de la Résolution 1973 à l’ONU. Selon le Pakistan Observer, des centaines de forces spéciales étatsuniennes, britanniques et françaises seraient arrivées à Benghazi et Tobrouk les 23 et 24 février, afin d’y entraîner les rebelles. Tout ceci offre une vision beaucoup plus contrastée que celle d’une armée sanglante de Kadhafi opposée à une opposition massive et pacifique.

Il n’y a pas de solution militaire à la guerre civile en Libye. L’intervention militaire de l’OTAN doit immédiatement cesser. Les troupes belges doivent être retirées sans aucun délai. La seule issue est la voie des négociations, sans ingérence aucune de l’Occident, comme le propose l’Union africaine.

(Baudouin Deckers, « Libye : Et si on nous avait menti ? », Solidaire, 12 avril 2011 12:48.)

Contre quel régime l’Occident entend-il échanger son ancien ami Kadhafi ? Et un tel régime répond-il bien aux aspirations du peuple libyen ?

Quand, après les deux premières semaines de révolte, un Conseil national de transition (CNT) a été fondé le 5 mars, Pierre Barbancey, correspondant à Benghazi du journal français L’Humanité, parlait déjà de « ces milliers de jeunes qui ont commencé la révolution, mais dont le CNT ne tient en fait aucun compte ».

Qui est qui, chez les « rebelles » ?

Moustapha Abdejalil, président du CNT et, jusqu’il y a quelques semaines, ministre de la Justice de Kadhafi. Entre 1999 et 2007, cinq infirmières bulgares et un médecin palestinien ont été incarcérés en Libye sous l’accusation d’avoir injecté le virus VIH à des centaines d’enfants de Benghazi. Finalement, ils ont été libérés contre rançon. Un journaliste bulgare, qui suivait l’affaire, a dit d’Abdejalil : « Pour nous, il reste le président de la cour d’appel de Tripoli qui, à deux reprises, a condamné à mort des infirmières. Un vrai fidèle du régime qui, en guise de récompense pour son inflexibilité durant le procès, a pu devenir ministre en 2007. »

Abdel Fattah Youni, jusqu’il y a peu encore, ministre de l’Intérieur de Kadhafi, est catalogué de « patron des bourreaux » en raison des tortures qu’ont dû subir les infirmières durant cette période.

Mahmoud Jibril est le premier ministre du « gouvernement de transition » qui, récemment, a fondé le CNT. En 2007, Kadhafi a placé Jibril à la tête du Conseil national du développement économique et l’homme a été le personnage clé du programme de privatisations et de l’ouverture du marché libyen aux multinationales américaines et européennes.

Le ministre des Finances est Ali Tahrouni, un professeur d’économie de Washington qui, voici quelques semaines, est revenu en Libye après un séjour de 35 ans aux États-Unis.

Le 24 mars, Khalifa Hifter s’est retrouvé à la tête du conseil militaire. Hifter est un ancien colonel de l’armée de Kadhafi. Il a déserté et, en 1990, « avec l’aide de la CIA », il s’est fixé aux États-Unis. Il a habité 20 ans à Virginia, à une dizaine de kilomètres du QG de la CIA. Lui aussi est retourné en Libye voici quelques semaines.

Enfin, on trouve également aux côtés des rebelles des combattants du Groupe islamiste libyen, qui ne jure que par Al-Qaïda.

Quand, dans certaines villes, la population libyenne s’est soulevée contre Kadhafi, elle n’avait certainement pas l’intention d’échanger Kadhafi contre un régime composé d’anciens bourreaux de la dictature et d’intégristes qui, une fois encore, sont contrôlés directement par l’Occident.

(Tony Busselen, « Libye : Quel autre régime ? », Solidaire, 5 avril 2011 17:45.)

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