Dominique Meeùs
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Matériaux pour l’étude de la révolution nationale démocratique de 2010-2011 en Tunisie

J’ai commencé par voir ce que je trouvais dans Solidaire. J’ai trouvé beaucoup et j’arrête là parce que ce serait trop si j’étendais mes sources.

Antécédents

Ben Ali s’était imposé à la tête de la Tunisie par un coup d’État contre le président Habib Bourguiba, le 7 novembre 1987. Sa dictature n’a reculé devant aucun moyen de répression. L’élite au pouvoir s’est approprié d’immenses richesses, volées à l’État et au peuple. Des multinationales, très souvent françaises, ont aidé à maintenir en place un chef d’État tout dévoué à leurs services.

(Baudouin Deckers, « Tunisie : Une victoire d’une portée internationale », Solidaire, 19 janvier 2011 15:56.)

Aujourd’hui, on ne cesse de féliciter les peuples tunisien et égyptien. Mais il n’y a pas si longtemps, on entendait encore dire à propos des peuples arabes qu’ils étaient « peu combatifs et désunis ». Que signifie vivre sous une dictature comme celle de Ben Ali ?

Bien que 25 % des sièges du parlement soient réservés à l’opposition par la constitution, celle-ci n’est en fait qu’une opposition fantoche servant à légitimer la présidence de Ben Ali. Dans cette fausse opposition, on retrouvait trois partis. La réelle opposition, elle, était entièrement muselée. Beaucoup de responsables politiques actifs dans l’opposition ont fait des années de prison et y ont subi la torture physique et morale.

Toute réelle opposition politique ou idéologique était interdite. C’était le cas du PCOT (Parti communiste des ouvriers de Tunisie) qui s’est organisé dans la clandestinité durant plus de vingt ans. La plupart de ses responsables ont fait de la prison, parfois pour des motifs tels qu’avoir participé à une manifestation…

Même en dehors des organisations clandestines, le moindre avis divergent se payait cher.

(Mathilde El Bakri, « Tunisie : Le contrôle et la censure étaient présents partout », Solidaire, 22 février 2011 17:07.)

Lutte syndicale et lutte politique

« L’UGTT n’a jamais, au cours de son histoire, défendu uniquement les intérêts directs des travailleurs. Elle a toujours joué un rôle politique. Dès sa fondation en 1946, l’UGTT s’inscrit dans la lutte pour l’indépendance nationale, qu’elle combine avec les revendications pour l’amélioration de la vie des travailleurs. En 1952, la police française arrête Habib Bourguiba (qui deviendra président en 1957 et sera chassé du pouvoir par Ben Ali trente ans plus tard, NdlR) et d’autres leaders du parti destourien, qui mène les négociations d’indépendance. L’UGTT assumera dès lors la direction de la résistance », déclare Mohammed Mselmi. « Ce passé caractérise l’UGTT. Le régime despotique interdisait toute activité politique. Ce n’est que dans les locaux de l’UGTT que l’on pouvait en faire — ses statuts le lui permettent. Pendant des décennies diverses forces d’opposition ont résisté. Là où les dirigeants l’autorisaient, des syndicalistes appartenant à différents groupes politiques diffusaient leurs idées ou même des écrits dans les réunions. Ce travail politique a apporté une certaine conscience jusque chez les jeunes et les chômeurs, à travers leurs parents, leurs enseignants. »

(Baudouin Deckers, « Tunisie : Le syndicat a joué un rôle essentiel », Solidaire, 22 février 2011 17:11.)

Gafsa 2008

Lutte de classes

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Grand mouvement social pendant pratiquement toute l’année 2008 à Gafsa. Gafsa est le chef-lieu du gouvernorat (province) de Gafsa dans le centre ouest de la Tunisie.

Depuis janvier 2008, se déroule une lutte sociale dans le bassin minier de Gafsa en Tunisie. C’est la lutte populaire la plus importante depuis les émeutes de la faim de 1984. Les communistes et militants de gauche y jouent un rôle déterminant.

Le soulèvement éclate le 5 janvier 2008, suite à la publication des résultats du concours d’embauche de la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG). Ces résultats sont jugés frauduleux. Depuis lors et jusqu’à aujourd’hui, ouvriers, chômeurs, lycéens et les habitants en général multiplient les grèves, actions, rassemblements. Ces évènements se déroulent sur fond de flambée de prix des produits de première nécessité et de corruption, dans une région délaissée par le régime tunisien. Alors que le prix des phosphates flambe, les habitants sombrent de plus en plus dans la pauvreté. Pour mater le mouvement, le régime recourt à l’utilisation de balles réelles, enlèvements et interrogatoires musclés, ratissages militaires dans les montagnes. On compte deux morts, des dizaines de blessés et près de 200 incarcérations. Le leader du mouvement, le syndicaliste Adnane Hajji, a été arrêté en juin dernier. Les autres dirigeants du mouvement sont recherchés. Mais le mouvement populaire se montre coriace.

[…]

Mohamed Jmour. Le Parti du Travail a organisé le soutien politique et juridique au mouvement social du bassin minier. Il a organisé avec ses alliés de l’Initiative nationale pour la démocratie et le progrès plusieurs meetings de soutien. Le dernier meeting du 23 juillet a été interdit par un important déploiement de police. Le parti a mobilisé le secteur juridique pour défendre les détenus. Il a également mobilisé les secteurs syndicaux de la centrale UGTT. Nous sommes ainsi parvenus avec d’autres forces de gauche à faire adopter par la centrale syndicale une déclaration de soutien au mouvement social du bassin minier et pour un programme de développement des zones déshéritées, ainsi que la libération des détenus.

(Luc Vancauwenberge, «  Tunisie : La lutte sociale la plus importante depuis 24 ans », Solidaire, 7 août 2008 16:40, avec interview de Mohamed Jmour, responsable du Parti du travail patriotique et démocratique de Tunisie — PTPDT.)

Le mouvement de Gafsa

Gafsa est situé au centre de la Tunisie. Toute la région vit sous la coupe de la Compagnie des phosphates de Gafsa. Le 5 janvier 2008 sont publiés les résultats du concours d’embauche, qui sont jugés frauduleux. De jeunes chômeurs déclenchent la lutte. Ils sont rejoints par les veuves des mineurs et leurs familles et le mouvement s’étend rapidement. Ouvriers, chômeurs, lycéens et habitants multiplient les grèves, manifestations, rassemblements. Alors que règne une grande pauvreté, les prix montent en flèche. Les luttes vont durer de longs mois et visent aussi la corruption et le népotisme. Le pouvoir tunisien répond avec une répression de plus en plus brutale, qui fait plusieurs morts. En dépit du contrôle des médias par le gouvernement de Ben Ali, le soulèvement de cette région enclavée représente le mouvement social le plus long, le plus puissant et le plus avancé de l’histoire récente de la Tunisie, avant la récente révolution. Pour en savoir plus, on peut lire l’article « Révolte du “peuple des mines” de Tunisie », paru dans Le Monde diplomatique de juillet 2008.

(Baudouin Deckers, « Hamma Hammami (PCOT) : “La révolution n’est pas finie, elle doit continuer” », Solidaire, 25 janvier 2011 16:56.)

Répression — procès fin 2008 début 2009

Procès en décembre contre une série de participants à la lutte, avec de sévères condamnations. Mobilisation démocratique pour les défendre. Confirmation des condamnations en appel en janvier.

Lourdes peines à l’issue d’un procès mascarade sans interrogatoire des accusés ni plaidoiries.

La chambre criminelle du tribunal de première instance de Gafsa a rendu public son verdict dans le procès du bassin minier, sans interroger les accusés ni permettre les plaidoiries des avocats de la défense.

(Parti communiste des ouvriers de Tunisie — PCOT, « Tunisie : Procès du bassin minier », Solidaire, 15 décembre 2008 16:04.)

Le 3 février de cette année, les dirigeants du mouvement ont été condamnés à de lourdes peines en appel.

(Luc Vancauwenberge, « Tunisie : Des syndicalistes lourdement condamnés », Solidaire, 10 février 2009 14:25, avec interview de Khaled Falah, du Parti du travail patriotique et démocratique de Tunisie — PTPDT.)

Bilan

La répression a réussi à contenir et à isoler le mouvement pour qu’il ne gagne pas tout le pays.

Hamma Hammami. Déjà en 2008, il y a eu la révolte du bassin minier de Gafsa qui a exprimé un ras-le-bol contre le chômage, contre la pauvreté, contre la corruption et aussi contre la répression. En 2008, ce mouvement ne s’est pas répandu, est resté à un niveau local, car dans les autres régions, la situation n’était pas la même. Il ne s’est donc pas propagé. Notre parti a étudié ce phénomène-là et en a conclu que l’échec était dû au fait qu’en 2008, la classe ouvrière n’a pas participé massivement à ce mouvement. Et puis les gens avaient encore très peur de la dictature, qui a très vite quadrillé le pays pour empêcher le mouvement de s’étendre, au point de vue géographique et au niveau social.

(Baudouin Deckers, « Hamma Hammami (PCOT) : “La révolution n’est pas finie, elle doit continuer” », Solidaire, 25 janvier 2011 16:56.)

Révolution nationale démocratique de 2010-2011

L’élément déclencheur est le suicide le 17 décembre 2010 de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid. Sidi Bouzid est le chef-lieu du gouvernorat de Sidi Bouzid, dans le centre de la Tunisie, au nord-est de celui de Gafsa.

Soulèvement populaire

Mouvement populaire à partir de la mi-décembre 2010. D’abord dans le centre-ouest comme en 2008.

L’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi (le 17 décembre 2010, il mourra le 4 janvier 2011) a été l’élément déclencheur qui a mis en exergue les causes de la révolution. Ce jeune homme de 26 ans, comme des milliers d’autres Tunisiens, était un « chômeur diplômé » qui subvenait à ses besoins par une activité informelle. […]

Le 19 décembre, le mouvement social contre le chômage et la vie chère débute à Sidi Bouzid. Condamnée à l’inactivité, cette jeunesse s’est soulevée pour exiger des conditions de vie dignes. Leur mot d’ordre : « Du pain et du travail : oui, Ben Ali : non ! » C’est dans ces régions populaires les moins favorisées (Sidi Bouzid, Kasserine, Gafsa, etc.) que les premiers soulèvements ont éclaté avant de s’étendre dans le reste du pays.

(Mathilde El Bakri, « Tunisie : Quelques semaines pour mettre fin à 23 ans de pouvoir », Solidaire, 22 février 2011 16:56.)

Début janvier, le mouvement s’étend à tout le pays.

La Tunisie connaît depuis la fin décembre une rare agitation sociale, les jeunes dénonçant la pénurie d’emplois. Les troubles ont été déclenchés par le suicide d’un vendeur sans permis qui s’était fait confisquer sa marchandise de fruits et légumes à Sidi Bouzid (265 km au sud de Tunis) et qui s’est immolé par le feu le 17 décembre.

[…]

À Tunis, lors d’un rassemblement public samedi [8 janvier ?], la centrale syndicale unique, l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), a proclamé son appui aux revendications « légitimes » du mouvement. « Nous soutenons les revendications de la population de Sidi Bouzid et des régions intérieures », a-t-il [le secrétaire général adjoint de l’UGTT, Abid Brigui] déclaré à la foule depuis les locaux de la centrale, sur la place Mohamed Ali. « Il est contre nature de condamner ce mouvement, il n’est pas normal d’y répondre par des balles », a-t-il lancé sous les applaudissements, appelant plutôt au « dialogue avec les jeunes ».

(« Tunisie : 20 morts à Kasserine suivant l’opposition », Solidaire, 9 janvier 2011 15:44, reprenant des extraits d’un article de L’Humanité.

Le 10 janvier, le mouvement touche Tunis. Les écoles et les universités ferment, les étudiants rejoignent massivement le mouvement. Ils sont très rapidement relayés par les avocats et le syndicat (UGTT). La grève générale organisée par celui-ci le 14 janvier a joué un rôle crucial dans le développement des événements.

(Mathilde El Bakri, « Tunisie : Quelques semaines pour mettre fin à 23 ans de pouvoir », Solidaire, 22 février 2011 16:56.)

Le 12 janvier, Hamma Hammami, porte-parole du Parti communiste ouvrier de Tunisie, est enlevé par les autorités. Départ du dictateur le 14. Hamma Hammami est libéré le 14.

Sous la pression de la base de différentes régions, la Commission administrative de l’UGTT (l’organe immédiatement en dessous du Congrès national) a décrété des grèves tournantes le 12 janvier 2011. Le 13 janvier, 100 000 manifestants marchaient dans les rues de Sfax, la deuxième ville du pays. Le 14 janvier, des dizaines de milliers de travailleurs ont manifesté à Tunis. Ce soir-là, Ben Ali s’est enfui…

(Baudouin Deckers, « Tunisie : Le syndicat a joué un rôle essentiel », Solidaire, 22 février 2011 17:11.)

La révolte populaire en Tunisie a finalement mis en fuite le dictateur Ben Ali, au pouvoir depuis 23 ans. Elle a démontré que la détermination d’une population peut abattre des obstacles qui semblaient, il y a quelques semaines, éternellement infranchissables.

(Rafik Rassaâ, Joaquim Da Fonseca, Luc Vancauwenberge, « Tunisie : La détermination du peuple a chassé Ben Ali », Solidaire, 19 janvier 2011 15:46.)

Mouvement organisé

Les forces organisées qui ont aidé à porter la révolte des masses tunisiennes étaient multiples. Mais avant tout le syndicat UGTT, les partis de gauche dont le Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT), le Parti du travail patriotique et démocratique de Tunisie (PTPDT), l’Ettajdid (Renouveau) et plusieurs autres organisations démocratiques et progressistes. Le peuple ne s’est pas laissé diviser, il s’est uni contre la dictature, pour la démocratie, le progrès social et une Tunisie indépendante, sûre d’elle-même.

(Baudouin Deckers, « Tunisie : Une victoire d’une portée internationale », Solidaire, 19 janvier 2011 15:56.)

Certains parlent de ce soulèvement comme étant une révolte spontanée. Est-ce juste ?

Hamma Hammami. C’est faux. Lorsque le mouvement a éclaté à Sidi Bouzid, on a dit à nos militants : « Soyez attentifs, le mouvement va s’élargir aussi bien géographiquement que socialement parce que tous les éléments sont là pour permettre un tel élargissement. » On dit que ce mouvement est spontané. Il faut faire attention. Des gens disent que c’est un mouvement spontané pour le discréditer, nier le rôle des forces révolutionnaires, progressistes dans l’opposition au cours de ces dernières années. C’est une manière aussi de dire qu’il faut chercher une issue à cette révolution avec l’ancien parti au pouvoir, que les politiques doivent assumer leurs responsabilités pour reprendre la direction d’un mouvement qui n’a pas de direction. Le mot « spontané » ne correspond pas à l’ancienne définition. Ce mouvement n’est spontané que dans la mesure ou il n’est pas organisé au niveau national. Il n’a pas une seule direction, un programme commun. Mais ça ne veut pas dire absence de conscience et absence d’organisation. La conscience existe, l’organisation aussi, même si c’est pour l’instant à un niveau local ou régional. La conscience existe, car les acteurs de ce mouvement ne sont pas des gens sans aucune conscience politique, syndicale, au contraire. Ceux qui ont participé sont des militants de gauche, des progressistes, des syndicalistes, des militants des droits de l’homme. Ce sont des jeunes diplômés chômeurs qui appartiennent au mouvement étudiant. Notre parti est là, nos forces sont présentes. Les islamistes par contre n’ont pas vraiment participé. C’est pour cela que dans cette révolution, il n’y a aucun mot d’ordre religieux. Même si politiquement, les islamistes ont soutenu le mouvement. Au niveau de l’organisation, les militants se sont très vite organisés au niveau régional en comités.

Ces comités comptent aussi bien des syndicalistes de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) que des organisations de jeunes et autres ? Votre parti a-t-il pu participer ouvertement au mouvement ?

Hamma Hammami. Oui, le PCOT a participé ouvertement, car il y a un rapport de forces qui le permet. Notre parti est interdit mais à un certain moment on a imposé une légalité de fait. On participe, car on a des dirigeants et des militants du parti qui sont connus dans le pays. Ils agissent dans leur région en tant que membres du PCOT, malgré l’interdiction. Moi par exemple, je parle au nom du parti uniquement et ce, depuis longtemps. Depuis que j’ai quitté la prison en 2002. Si le parti est en gros dans la clandestinité, il a des symboles qui sont très connus dans le pays, ouvertement liés au parti. Nous avons pu acquérir une certaine protection, parce que certains membres sont connus, donc protégés par le mouvement démocratique, par le monde syndical.

(Baudouin Deckers, « Hamma Hammami (PCOT) : “La révolution n’est pas finie, elle doit continuer” », Solidaire, 25 janvier 2011 16:56.)

Certains présentent la révolution en Tunisie comme un événement spontané...

Hamma Hammami. C’est faux. Ils le disent pour discréditer et nier, au cours de ces dernières années, le rôle des forces révolutionnaires et progressistes dans l’opposition. C’est une manière aussi de dire qu’il faut chercher une issue à cette révolution avec l’ancien parti au pouvoir, que les hommes politiques traditionnels sont obligés de reprendre la direction d’un mouvement qui n’en a pas. Ce mouvement n’était spontané que dans la mesure où il n’était pas organisé au niveau national. Il n’avait pas une direction unique, un programme commun. Mais ça ne veut pas dire absence de conscience et absence d’organisation.

La conscience existe, car les acteurs de ce mouvement sont avant tout des militants de gauche, des progressistes, des syndicalistes, des militants des droits de l’homme. Ce sont de jeunes diplômés chômeurs qui appartiennent au mouvement étudiant. Notre parti est là, nos forces sont présentes. Les islamistes, par contre, n’ont pas vraiment participé. C’est pour cela que, dans cette révolution, il n’y a aucun mot d’ordre religieux. Même si politiquement, les islamistes ont soutenu le mouvement.

Au niveau de l’organisation, les militants se sont très vite organisés en comités. Dès le premier jour de cette révolution, il y a eu dans certains villages un vide de pouvoir réel. Avec les démocrates, nous avons alors appelé les gens à s’organiser. Ce qu’ils ont fait dans les villages et dans les régions, parfois dans des assemblées, qui s’appellent « assemblées populaires » ou « assemblées de sauvegarde de la révolution », parfois en comités ou en ligues, cela dépend. Ici à Tunis, les gens se sont organisés en comités populaires ou comités de quartier. Ils ont choisi leurs dirigeants parmi les militants les plus actifs au cours de cette révolution. La structuration est encore faible et embryonnaire. Il n’y a pas encore de véritable centralisation au niveau national. Mais, petit à petit, ces comités se sont transformés en comités qui discutent de la situation et de l’avenir, et de ce que la population peut faire.

(Baudouin Deckers, « Hamma Hammami : On a vaincu le dictateur, pas encore la dictature », Solidaire, 22 février 2011 17:34.)

L’Union générale tunisienne du travail (UGTT) a joué un rôle important dans la révolution tunisienne. De nombreux syndicalistes ont pris part aux protestations, et les grèves organisées ont mis la pression, avec des revendications à la fois syndicales et politiques.

Les manifestations de Sidi Bouzid, ville du centre-sud de la Tunisie, où l’immolation d’un jeune diplômé-chômeur-vendeur de fruits a déclenché les premières luttes le 17 décembre dernier, partaient des locaux de l’UGTT. Des syndicalistes et des militants de gauche encadraient les jeunes et aidaient à formuler des slogans. Souvent, des meetings de solidarité avec Sidi Bouzid débouchaient sur des manifestations. Elles demandaient d’arrêter la boucherie, d’enquêter sur les responsables des tueries, de retirer les forces de l’ordre dans les casernes.

Sous la pression de la base de différentes régions, la Commission administrative de l’UGTT (l’organe immédiatement en dessous du Congrès national) a décrété des grèves tournantes le 12 janvier 2011. Le 13 janvier, 100 000 manifestants marchaient dans les rues de Sfax, la deuxième ville du pays. Le 14 janvier, des dizaines de milliers de travailleurs ont manifesté à Tunis. Ce soir-là, Ben Ali s’est enfui…

(Baudouin Deckers, « Tunisie : Le syndicat a joué un rôle essentiel », Solidaire, 22 février 2011 17:11.)

Lutte économique

La chute de Ben Ali n’a pas changé la situation des travailleurs. Ils luttent aussi sur le plan économique.

Le lundi 31 janvier, une grève des travailleurs de Tunisair Handling a paralysé l’aéroport de Tunis-Carthage. Les grévistes réclament la fin du pillage de Tunisair [par la Karthago Airlines de Belhassen Trabelsi, beau-frère de Ben Ali] […] [et] le retour à une structure unique pour préserver leur statut et leur emploi.

(Rafik Rassaâ, « Grève de Tunisair : Une seule structure, un seul statut ! », Solidaire, 2 février 2011 10:12.)

Les habitants de Kasserine soulèvent, entre autres, le même problème d’emploi des diplômés que les jeunes de Gafsa en 2008. Kasserine est le chef-lieu du gouvernorat de Kasserine, dans l’ouest de la Tunisie, juste au nord de celui de Gafsa et à l’ouest de celui de Sidi Bouzid.

Kasserine est une ville de 300 000 habitants à quelques kilomètres de la frontière algérienne : elle a été l’un des bastions de la révolution. […]

[…]

Quelles sont les attentes de ces jeunes aujourd’hui ? « Nous voulons du travail » : ici les jeunes chômeurs diplômés représentent une large majorité de la population. […] Leurs revendications sont de nature politique, économique et sociale.

(Mathilde El Bakri, « En direct de Kasserine (Tunisie) : “Cette révolution c’est notre dignité : on veut des emplois !” », Solidaire, 6 février 2011 00:02.)

Lutte politique

Fouad Mebazaâ, en qualité de président de la Chambre des députés, est désigné président de la République par intérim par le Conseil constitutionnel.

Hamma Hammami, porte-parole du Parti communiste ouvrier de Tunisie (PCOT), avocat et défenseur infatigable des droits de l’homme, est un des opposants les plus connus à Ben Ali.

[…]

Hamma Hammami. Fouad Mebazaâ était l’ami de Ben Ali, avec qui il a travaillé pendant vingt ans. Il est responsable avec lui de ses choix économiques, sociaux et politiques. C’est une tentative des restes de l’ancien régime pour le conserver sous une nouvelle forme et avec un nouveau décor démocratique plus ou moins élargi. Ce sera le régime de Ben Ali sans Ben Ali. Nous considérons que la démocratie ne peut pas naître des institutions de la dictature qui a gouverné la Tunisie d’une main de fer pendant plus de 50 ans, dont 23 avec Ben Ali. Ce « gouvernement d’union nationale » se limitera aux partis et associations reconnus. Ce sont en majorité des partis de décors, partie intégrante du régime corrompu et répressif de Ben Ali.

(Rafik Rassaâ, Joaquim Da Fonseca, Luc Vancauwenberge, « Déjà dans la rue pour dire non à l’ancien premier ministre qui veut être… le nouveau », Solidaire, 19 janvier 2011 15:51, extraits d’interviews par Radio France International, France 24 et La Voix du Nord de Hamma Hammami, porte-parole du Parti communiste des ouvriers de Tunisie — PCOT.)

Un gouvernement est alors formé autour de Ghannouchi, premier ministre maintenu en place (ainsi que beaucoup d’autres ministres de Ben Ali). Ce gouvernement est contesté. Le vice-secrétaire d’État des États-Unis vient le conseiller. Le 20 janvier, le mouvement révolutionnaire constitue le Front du 14 janvier.

En quelques semaines, le soulèvement du peuple tunisien est devenu une véritable révolte générale. Le président-dictateur Ben Ali n’a d’autre issue que de s’enfuir, le 14 janvier 2011 pour l’Arabie Saoudite. Un nouveau gouvernement est mis en place. Mais, d’emblée, il n’est pas crédible. Car il est dirigé par le premier ministre de Ben Ali, Mohammed Ghannouchi et la majorité des autres ministres de Ben Ali restent également en place. La grande centrale syndicale UGTT adopte le vendredi 21 janvier une Déclaration dans laquelle elle exige un gouvernement sans aucun lien avec l’ancien pouvoir de Ben Ali. Le 20 janvier déjà, un Front de huit partis et organisations de gauche s’était constitué : le Front du 14 janvier. Il revendique le démantèlement total du gouvernement Ghannouchi et la formation d’un gouvernement provisoire, représentatif des nombreuses associations de l’opposition réelle et populaire. Ce sera à lui d’organiser des élections vraiment libres et démocratiques en vue d’une Assemblée constituante.

Car comment construire une nouvelle Tunisie démocratique, sur base d’une constitution et d’institutions (comme la police politique) qui ont précisément porté le dictateur au pouvoir, qui lui ont permis le pillage des richesses du pays et l’ont protégé 23 ans durant ?

Dès le 22 janvier, des centaines de personnes de tous les coins du pays se rendent à Tunis. Ils occupent la place devant le siège du gouvernement, dans la Kasbah et y campent, malgré de nombreuses attaques de la police et des milices du parti de Ben Ali. Leurs rangs gonflent heure après heure, jour après jour, pour devenir une foule de nombreux milliers de personnes. Les luttes se durcissent au cours de la semaine du 23 janvier. L’UGTT et d’autres organisations décrètent des grèves tournantes dans les différentes régions du pays. Jeudi 27 janvier ils sont 100 000 dans les rues de Sfax, la seconde ville du pays : la plus grande manifestation de l’histoire de la Tunisie. Entretemps, la répression contre les occupants de la Kasbah reprend. Jeudi matin un militant du Parti du travail patriotique et démocratique de Tunisie est arrêté et tabassé dans le style connu des policiers-tortionnaires de Ben Ali…

(Baudouin Deckers, « Tunisie : pourquoi la révolution n’est qu’à mi-chemin et continue », Solidaire, 30 janvier 2011 23:00.)

Les médias d’ici donnent l’image d’une population tunisienne dans l’expectative par rapport au gouvernement d’union nationale.

Hamma Hammami. Ce n’est pas vrai, elle n’est pas dans l’expectative. Même avant l’annonce de la constitution du nouveau gouvernement, les gens se sont retrouvés dans la rue pour dire non à ce gouvernement de l’ancien régime élargi à quelques éléments de l’opposition. C’est pour cette raison que les gens sont encore maintenant dans la rue.

Un gouvernement sans ex-collaborateurs de Ben Ali, constitué uniquement des organisations politiques légales, va-t-il faire l’affaire ?

Hamma Hammami. Ça ne va pas passer, maintenant il n’y a pas de légal et d’illégal. D’ailleurs ce jeudi soir (20 janvier, NdlR), le gouvernement a déclaré la légalité de tous les partis d’opposition. En principe notre parti est devenu légal, mais on attend toujours le papier officiel. Les gens sont pour un gouvernement provisoire, dans un premier temps, constitué de gens qui n’ont rien à voir avec l’ancien régime. Les gens demandent d’ailleurs la dissolution de l’ancien parti de Ben Ali. Ce gouvernement provisoire aura pour tâche la préparation de l’élection d’une Assemblée constituante.

Comment réaliser cela, sans organisation nationale ?

Hamma Hammami. Nous sommes pour une conférence nationale qui doit se tenir très rapidement où il y aura les partis politiques, les syndicats, les associations des droits de l’homme, des représentants de ces nouvelles structures régionales issues de cette révolution. Cette conférence nationale devra désigner un gouvernement provisoire qui sera accepté par tout le monde, pour gérer cette période de transition.

Vous appelez également à la formation de comités populaires dans des quartiers et des entreprises. Où en est-on à ce niveau ?

Hamma Hammami. Ces comités ont plusieurs formes. Ce sont parfois des comités populaires, parfois des assemblées populaires, pour la défense de la révolution. Ces comités doivent se créer partout parce que dans certaines régions, dans certains villages, il n’y a plus de pouvoir, plus d’autorité. Ce sont ces comités qui ont pris le pouvoir pour gérer les affaires publiques. L’objectif est, une fois qu’ils seront créés partout, les regrouper à un niveau plus élevé.

(Baudouin Deckers, « Hamma Hammami (PCOT) : “La révolution n’est pas finie, elle doit continuer” », Solidaire, 25 janvier 2011 16:56.)

J’ai très brièvement eu Hamma Hammami, porte-parole du PCOT (Parti communiste des ouvriers de Tunisie) au téléphone, ce mardi midi, 25 janvier.

Il confirme que des milliers et des milliers de gens, venus de toutes les parties de la Tunisie, campent sous la résidence du gouvernement, depuis deux jours déjà. Ils exigent le remplacement du gouvernement actuel de M. Ghannouchi, qui n’est qu’un remaniement du gouvernement mis en place par le dictateur en fuite, Ben Ali. Ils exigent la formation d’un nouveau gouvernement provisoire, expression du soulèvement populaire.

[…]

Mohammed Jmour, porte-parole du Parti du travail patriotique et démocratique de Tunisie, […] en fin d’après-midi, […] signale encore que l’UGTT, le syndicat, s’est réunie avec de nombreuses organisations de la société civile, afin de renforcer et coordonner le mouvement pour le démantèlement de ce gouvernement Ghannouchi et la mise sur pied d’un véritable gouvernement transitoire, à même d’organiser des élections démocratiques.

(Baudouin Deckers, « Tunisie : Le peuple amplifie sa lutte pour le renvoi du gouvernement Ghannouchi », Solidaire, 25 janvier 2011 18:55.)

Information reçue ce mercredi 26 janvier 2011 à midi de Mohammed Jmour, porte-parole du Parti du travail patriotique et démocratique de Tunisie (PTPDT).

Sfax est la deuxième ville et le centre économique de la Tunisie. Elle est le bastion historique du syndicalisme tunisien, qui a joué un rôle important dans l’organisation des manifestations contre le régime de Ben Ali. Il s’y déroule aujourd’hui une manifestation de 100 000 personnes. Elle a lieu dans le cadre de la grève générale décidée hier mardi 25. Des milliers de travailleurs, tous secteurs confondus, ont débrayé dès ce matin. Les manifestants réclament le départ de ce gouvernement de Ghannouchi, la mise sur pied d’un nouveau gouvernement et la dissolution du parti RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique) de l’ancien dictateur Ben Ali, qui a dû s’enfuir voilà près de deux semaines. La foule prend aussi la défense de la centrale syndicale UGTT, attaquée par l’information officielle sous contrôle de l’actuel gouvernement.

(Baudouin Deckers, « Tunisie : 100 000 manifestants à Sfax », Solidaire, 26 janvier 2011 10:10.)

Avec l’aide du vice-secrétaire d’État des États-Unis, Ghannouchi a procédé le 27 janvier à un remaniement de son gouvernement en espérant faire illusion. Il utilise aussi la répression.

Jeudi 27 janvier, Ghannouchi remplace plusieurs ministres du régime déchu. […]

L’UGTT avait réclamé une concertation préalable à tout changement. Or Ghannouchi a annoncé son nouveau gouvernement sans concertation (sauf concernant le premier ministre et deux autres anciens). Néanmoins, la direction nationale de l’UGTT a accepté ce gouverne­ment Ghannouchi remanié. Elle appelle à arrêter les grèves. Mais elle doit faire face à une forte opposition et les jours suivants diront ce que les gens dans la rue décideront de faire.

Ce dimanche après-midi, Hammami nous confirme : « Partout il y a des rassemblements, même dans l’avenue principale de Tunis. Ce n’est pas avec la même ampleur que la semaine passée, mais la contestation continue. On va entamer une nouvelle étape de réorganisation de la contestation. Les gens sont rentrés dans leur région avec un constat que ce “nouveau gouvernement” est la continuation de Ben Ali. Je crois que maintenant la lutte sociale va commencer. Déjà dans la région des mines les ouvriers sont en grève depuis trois à quatre jours ».

[…]

Pour l’Union européenne et les États-Unis, il faut mettre fin au plus vite à la révolution en Tunisie. Car c’est d’elle que s’inspirent les révoltes en Égypte et dans le reste du monde arabe. Dans une tentative évidente d’étouffer le soulèvement, Washington a envoyé d’urgence Jeffrey D. Feltman, sous-secrétaire d’État américain pour le Proche-Orient à Tunis le 24 janvier. Il a déclaré que « le peuple tunisien doit décider seul de son propre sort pour construire un pays libre et préparer des élections transparentes » et a proposé « l’assistance » des Américains dans ce processus. Or, aucune puissance au monde n’a mis en place et soutenu autant de dictatures brutales que les États-Unis d’Amérique.

Deux jours de réunions de Jeffrey Feldman avec Ghannouchi et ses ministres débouchent sur le remaniement que l’on sait. Comment réellement croire que ce gouvernement aurait à cœur les intérêts du peuple tunisien ? L’ « assistance » des États-Unis consiste à « réemballer » le pouvoir d’une bourgeoisie qui lui est dévouée dans une forme plus trompeuse, à élaborer un processus électoral qui garantisse que ce seront les forces amies de l’Occident qui l’emporteront (financées, promues, etc. par Washington, Paris, Londres…)

[…]

La grande bourgeoisie en Tunisie, comme dans la majorité des pays arabes, ne tire pas sa puissance de la possession de grandes entreprises industrielles ou financières, mais bien de l’exportation et de l’importation : on l’appelle pour cette raison une bourgeoisie « compradore ». Elle empêche au contraire l’industrialisation réelle du pays en fonction des besoins de la population, ce qui nuirait directement à ses intérêts.

En Tunisie, ses principaux clients étaient en 2009 la France (29,6 %), l’Italie (21 %) et l’Allemagne (8,8 %). Ses principaux fournisseurs sont également la France (20,1 %), l’Italie (16,4 %) et l’Allemagne (8,8 %). […] plus de 2 700 entreprises sont partiellement ou en totalité dans les mains européennes avec la France (1 249), l’Italie (704), l’Allemagne (267) et la Belgique (214). […]

Les États-Unis n’ont pour le moment pas un grand poids dans l’économie tunisienne mais les États-Unis interviennent directement pour l’importance politique et stratégique de la Tunisie.

(Baudouin Deckers, « Tunisie : pourquoi la révolution n’est qu’à mi-chemin et continue », Solidaire, 30 janvier 2011 23:00.)

Il apparaît que le gouvernement remanié a introduit des représentants des puissances étrangères.

En Tunisie, le remaniement ministériel de jeudi dernier suite aux protestations massives et au départ de Ben Ali a mis en selle des amis des milieux politiques et économiques des États-Unis et de France.

[…]

Le gouvernement qui a vu le jour après la chute de Ben Ali était composé en grande majorité des ministres les plus en vue sous Ben Ali. Les manifestations continuaient de défiler en demandant leur départ, ne voulant pas de la poursuite d’un gouvernement Ben Ali sans Ben Ali.

Mais deux jours de réunions de Jeffrey Feldman avec le premier ministre Ghannouchi (le même que sous Ben Ali) a débouché sur les noms suivants : Ahmed Ouneis, nouveau ministre des Affaires étrangères, dernier chef de la diplomatie de Ben Ali, souvent présenté de son temps comme le candidat de Washington à la succession ; Jalloul Ayed, nouveau ministre des Finances, Tunisien résident à l’étranger et directeur général de la banque d’affaires BMCE, ancien président de la Chambre de commerce américaine de Casablanca, après avoir dirigé Citibank à Tunis et Casablanca et avoir été vice-président de Citicorp et directeur général de la Corporate Bank ; Elyes Jouini, super-ministre chargé des réformes économiques et sociales, économiste habitant en France, proche du gouvernement Sarkozy, membre du conseil de l’Analyse économique, relevant du premier ministre français et du Comité scientifique de la Fondation de la Banque de France, etc.

(Baudouin Deckers, « Exclusif : Les États-Unis derrière le remaniement en Tunisie », Solidaire, 1er février 2011 15:02.)

Depuis le début de cette semaine, des manifestations ont lieu un peu partout en Tunisie : à Sfax, Souss, Tunis, au Kef… En effet, la semaine dernière les nouveaux gouverneurs ont été nommés. Sur les 24 gouverneurs fraîchement nommés, 19 appartiennent au régime de Ben Ali.

[…]

Ce lundi 7 février à Tunis, des manifestations ont lieu pratiquement devant tous les ministères ainsi que devant le gouvernorat et le Parlement. Devant le Parlement, les manifestants se rassemblent pour protester contre le remaniement de la Constitution qui a pour but d’attribuer au président Ghannouchi tous les pouvoirs du chef d’État.

[…]

Le mot d’ordre est partout le même : démission de la direction nouvellement nommée au profit d’une direction élu par le peuple.

(Mathilde El Bakri, « En direct de Tunisie : La révolution de ceux qui se sont tus », Solidaire, 9 février 2011 22:58.)

Sous la pression populaire, Ghannouchi démissionne et est remplacé par Béji Caïd Essebsi

Mohamed Ghannouchi a annoncé sa démission ce dimanche 27 février. Cette démission fait suite à une nouvelle mobilisation générale des Tunisiens pour réclamer la chute du gouvernement de transition.

Ce vendredi 25 février une manifestation pacifique à la Kasbah de Tunis devant le siège du premier ministre a rassemblé entre 100 et 200 000 Tunisiens. Ceux-ci réclament la démission de tout le gouvernement Ghannouchi et la préparation d’élections pour une Assemblée constituante. Le même jour, une autre manifestation s’est déroulée devant le siège du ministère de l’Intérieur, avenue Bourguiba à Tunis. De violentes confrontations ont opposé manifestants et forces de l’ordre. Un certain nombre de pilleurs se sont infiltrés dans la manifestation pour justifier l’intervention de la police. Le lendemain, une nouvelle manifestation a eu lieu au même endroit. Trois nouvelles personnes sont tombées sous les balles des forces de police. D’autres grands rassemblements ont eu lieu dans plusieurs villes de Tunisie. Seul le premier ministre a démissionné et est remplacé par Béji Caïd Essebsi au lourd passé de responsable de la Sécurité intérieure et de ministre de l’Intérieur sous Bourguiba, le prédécesseur du dictateur Ben Ali.

Lutte entre Paris et Washington au sommet du gouvernement tunisien

« Les grandes manifestations à Tunis et ailleurs ont poussé Ghannouchi à la démission. Mais d’autres facteurs auraient aussi joué », indique Mohammed Jmour, membre de la direction du PTPDT (Parti du travail patriotique et démocratique de Tunisie), un des partis communistes tunisiens, membre du Front du 14 janvier. « Le gouvernement de Ghannouchi a vu le jour grâce à l’intervention du sous-secrétaire d’État américain, Feltman. Certains ministres auraient fait comprendre ces derniers jours à Ghannouchi qu’il ferait mieux de s’en aller. Ils sont connus pour leurs liens avec la France. Car Paris soupçonne Ghannouchi d’être lié à Washington, alors que la France veut récupérer sa crédibilité après avoir soutenu jusqu’au bout le dictateur Ben Ali. Béji Caïd Essebsi est plus proche de Paris, même s’il a aussi été membre du parti de Ben Ali et même président de l’Assemblée nationale. »

Mohammed Jmour conclut : « Ce changement n’arrêtera pas les mobilisations. Les gens exigent la dissolution du gouvernement illégal. Tous les ministres actuels ont collaboré avec la dictature. Les gens veulent des élections pour une Assemblée constituante. Entre-temps, il faut un gouvernement, composé uniquement de ministres intègres sans aucun lien avec l’ancien régime. Il ne doit s’occuper que des affaires courantes et préparer des élections libres et démocratiques pour l’Assemblée constituante. Le Front du 14 janvier estime que ces ministres doivent s’engager à ne pas se présenter aux élections, afin de garantir leur neutralité. Les différentes forces de l’opposition large devraient signer, avant ces élections, une Déclaration ou une Charte affirmant leurs principes fondamentaux pour la République démocratique future. »

(Rafik Rassaâ et Baudouin Deckers, « Tunisie : Le premier ministre dégage, la révolution continue », Solidaire, 1er mars 2011 17:34.)

La mobilisation contre le gouvernement continue.

Communiqué du 2 mars du comité des occupants de la Kasbah.

Après avoir étudié la situation politique actuelle au bout de onze jours d’occupation, le Comité des représentants des délégations de toutes les régions qui occupent la place de la Kasbah, réunis ce 2 mars 2011, affirme qu’il maintient les revendications légitimes portées par le peuple pendant la Révolution du 14 janvier 2011 :

  1. le départ du gouvernement imposé et illégitime ;
  2. la dissolution de la Chambre des députés et du Sénat ;
  3. l’élection d’une Assemblée constituante ;
  4. la dissolution du RCD et de l’appareil de la police politique ;
  5. la dissolution des trois commissions [de Ben Ali et Gannouchi] ;
  6. la poursuite de tous les responsables avérés dans des actes de torture, de meurtres et de malversation ;
  7. la suspension de l’actuelle constitution.

Le Comité considère que le changement de premier ministre n’est qu’une nouvelle manœuvre de la part du gouvernement imposé pour détourner les revendications du peuple et des occupants de la Kasbah.

(Comité des représentants des délégations occupant la Kasbah, « Pour les revendications légitimes de la Révolution du 14 janvier », Solidaire, 3 mars 2011 08:45.)

Le changement de gouvernement et une série d’autres mesures constituent une victoire importante de la révolution, mais les menaces restent entières.

Nous publions ci-dessous la déclaration du Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT) titré « La vigilance et la mobilisation populaire doivent se poursuivre jusqu’à la victoire décisive de la révolution ».

Dans son allocution du 3 mars dernier, le président par intérim a annoncé l’abandon de la feuille de route qu’il avait annoncée au lendemain de la chute de Ben Ali, c’est-à-dire l’abandon de l’organisation des élections présidentielles, dans le cadre de la constitution actuelle. Il a désormais annoncé la nécessité d’élire une assemblée constituante le 24 juillet prochain qui « sonne la rupture avec l’ère ancienne ».

Le président par intérim a également confirmé que lui et le gouvernement de transition, à la tête duquel il a désigné Béji Caïd Essebsi, demeuraient au pouvoir jusqu’à ce que l’Assemblée nationale constituante entame ses fonctions. Par ailleurs, il a annoncé qu’une instance dite « instance de réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique » allait se charger de préparer le texte de loi régissant l’élection de cette assemblée.

Le parti communiste des ouvriers de Tunisie, tient à s’adresser au peuple tunisien au sujet de ces annonces :

  1. La reconnaissance du président par intérim de la nécessité d’élire une assemblée constituante pour préparer une nouvelle constitution, est une nouvelle victoire du peuple tunisien et de sa révolution, particulièrement pour les centaines de milliers de Tunisiennes et de Tunisiens qui ont organisé les sit-in, manifesté et offert des martyrs pour faire chuter le gouvernement Ghannouchi qui a fait perdre un temps précieux au peuple tunisien.
  2. Cette victoire demeure menacée en dépit de son importance. La feuille de route annoncée par le président intérimaire pour aboutir à une assemblée constituante est floue et minée d’autant qu’il ne s’est aucunement concerté avec les forces politiques et civiles attachées à la révolution et à ses objectifs. Si cette feuille de route n’est pas révisée, elle risque de permettre aux ennemis de la révolution de revenir aux affaires sous les slogans de la révolution.
  3. L’élection d’une assemblée constituante consacrant la volonté du peuple et de sa révolution politique, sociale et nationale, mettant définitivement fin à la tyrannie, exige :
    • Un accord sur la date des élections pour éviter toute précipitation, permettre aux forces politiques une meilleure préparation, mais aussi pour que le peuple tunisien participe pleinement à ces élections. Il s’agit tout de même de la mise en place d’une nouvelle constitution, qui portera des défis multiples et variés et qui définira les modèles politique, social et culturel à venir en Tunisie.
    • Prendre des mesures concrètes pour permettre au peuple tunisien de jouir de la totale liberté d’exercer ses droits, aux forces politiques de faire connaître leurs positions, leurs opinions sans pression ni répression. Parmi ces mesures :
      • La dissolution de la police politique, la poursuite de ceux qui parmi ses membres seraient impliqués dans des actes de tortures et d’assassinats.
      • L’abrogation des lois contraires aux libertés ou du moins leur suspension : lois régissant les associations, les partis, les réunions, les manifestations… La mise en place de dispositions provisoires garantissant l’ensemble des ces libertés et permettant la reconnaissance des partis et associations qui le souhaitent.
      • Assainir l’administration des figures de la tyrannie et de la corruption, par la nomination, par concordance, de nouveaux responsables à la tête des gouvernorats et des délégations, vu l’influence de ces fonctions dans le processus électoral.
      • Assainir l’appareil judiciaire des symboles de la tyrannie et de la corruption, avec le concours de l’association des magistrats, afin de garantir l’indépendance de la justice lors des élections.
      • Élaborer une loi électorale spécifique pour élire l’assemblée constituante garantissant la participation des différentes forces politiques et civiles, afin d’être à la hauteur des attentes de notre peuple et pour lui permettre d’exprimer sa volonté : mode de scrutin, découpage des circonscriptions électorales…
      • Désigner une instance nationale sur accord des différentes forces politiques et civiles pour superviser les élections.
      • Définir les modalités de financement des élections pour contrecarrer les risques de falsification de la volonté populaire, notamment en monnayant des voix grâce à des financements douteux à l’intérieur du pays, par les forces de la contre-révolution ; ou à l’extérieur, par des États réactionnaires et colonialistes qui ambitionnent l’avortement de la révolution et l’instauration d’un régime à leur solde.
  4. Le Conseil national pour la sauvegarde de la révolution constitue le cadre adéquat pour s’accorder sur une feuille de route visant à réaliser un changement démocratique qui rompt définitivement avec la dictature. Ceux qui s’opposent à ce Conseil, prétextant qu’il serait illégitime (car non émanant d’un vote populaire), oublient sciemment que la seule légitimité qui existe aujourd’hui est celle de la révolution, ce Conseil est l’unique cadre bénéficiant d’une large représentativité des forces défendant la révolution.
    La présidence par intérim et le gouvernement de transition ne doivent aucunement échapper à la surveillance du peuple et des forces de la révolution, dans les décisions et les dispositions qu’ils prennent.
  5. Le maintien de la mobilisation populaire et le renforcement des cadres instaurés par la révolution (les assemblées et comités locaux pour la sauvegarde de la révolution) et leur implication sont aujourd’hui, les seuls garants du contrôle de la présidence par intérim et du gouvernement de transition. Ils sont l’unique moyen de consolider la révolution jusqu’à son triomphe total dans notre pays.
    Les ennemis de la révolution demeurent, aujourd’hui encore, forts de leurs finances, des appareils de l’État, du soutien de l’extérieur. Ils courbent l’échine juste pour rebondir une fois la tempête passée, pour resserrer à nouveau l’étau autour de notre peuple et le soumettre. Jusqu’à présent, ils n’ont, à aucun moment hésité à s’en prendre à nos concitoyens, à saccager leur bien en faisant appel à des bandes criminelles. Ils ont aussi mené des campagnes de menaces et de dénigrements contre les forces révolutionnaires et populaires.
  6. En cette période cruciale, le Front du 14 janvier a le devoir de protéger la révolution et de la faire avancer. Aux cotés des travailleurs, des précaires, des pauvres, des étudiants, des intellectuels, des créateurs progressistes et de toutes les couches populaires, le Front du 14 janvier doit faire face aux tentatives de faire avorter la révolution et de la réduire à une simple « réforme » de l’ancien régime sans remise à plat de ses fondements et de ses bases économiques et sociales.

Tunis, le 5 mars 2011.

(PCOT, « Tunisie : déclaration du PCOT », Solidaire, 14 mars 2011 12:25.)

Neuf semaines après la fuite du dictateur Ben Ali, la révolution tunisienne se poursuit et continue à accumuler des avancées importantes.

Ghannouchi, premier ministre de Ben Ali pendant plus de onze ans et premier ministre des deux gouvernements de transition après le 14 janvier, a jeté l’éponge le 27 février dernier. Cela survient après les occupations de dizaines de milliers de manifestants de la Kasbah à Tunis et après des manifestations similaires à Sfax, Sousse, Sidi Bouzid et dans d’autres villes encore.

Malgré la répression menée par la police et le chaos organisé par les milices du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD, parti de Ben Ali), les manifestations se sont poursuivies. Deux nouvelles victoires ont été célébrées ces derniers jours : les annonces de la liquidation de la police politique et de la direction de la sûreté de l’État le 7 mars, et de la dissolution du parti de Ben Ali et de Ghannouchi, le RCD, le 9 mars. Bien sûr, si ces annonces à forte charge symbolique sont célébrées comme il se doit, elles n’ont pas pour autant entamé la vigilance des révolutionnaires et des organisations politiques et associatives actives sur le terrain. L’annonce faite par le président de la République ad interim Fouad Mebazaâ de convoquer des élections pour une assemblée constituante le 24 juillet prochain constitue également la matérialisation d’une revendication portée par le mouvement populaire ces dernières semaines.

Néanmoins, les anciens du RCD reconvertis et autres éminences grises à l’indépendance contestée vu leur collaboration passée avec le régime de Ben Ali tentent de garder la main, notamment à travers la commission chargée d’organiser ces élections, et de proposer un nouveau code électoral. Le Conseil national pour la sauvegarde de la révolution — regroupant l’opposition démocratique au régime actuel — aurait pourtant pu constituer un organe légitime pour organiser cette transition. Mais les campagnes de dénigrement et les calomnies colportées dans les médias et sur internet contre les principales organisations le composant (le syndicat des travailleurs UGTT, le Parti communiste des ouvriers de Tunisie, les islamistes d’Ennahda) ont marqué des points dans l’opinion publique avec notamment une pétition parlant au nom d’une certaine « majorité silencieuse ». La stratégie des néo-RCD — ceux qui veulent continuer le régime de Ben Ali sans Ben Ali — est certainement de briser le front de la contestation en s’appuyant notamment sur les partis de l’opposition que s’était choisie Ben Ali. Le Parti communiste des ouvriers de Tunisie a réagi en rappelant notamment qui sont ces opportunistes et quelle est sa propre vision précise de l’étape de la révolution en cours en Tunisie…

(Rafik Rassaâ, « Tunisie :: Entre victoires et vigilance », Solidaire, 14 mars 2011 19:41.)

La bourgeoisie essaie de neutraliser la révolution avec sa propre « instance nationale ».

Déclaration du Parti communiste des ouvriers de Tunisie

Le Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT) a pris connaissance, par les médias, de la liste des membres de la « Haute instance de réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique ».

Cette liste est composée de 12 représentants de partis politiques, 17 représentants d’organisations, d’instances et d’associations de la société civile et 42 « personnalités nationales ».

Le PCOT a aussi pris connaissance de l’ordre du jour de la première réunion de l’instance, fixée pour le 17 mars 2011. Quatre points sont inscrits à l’ordre du jour, parmi lesquels la présentation et distribution aux membres du projet du texte de loi relatif à l’élection de l’Assemblée nationale constituante.

Le PCOT tient à préciser ce qui suit:

  1. Le gouvernement a pris contact avec notre parti pour qu’il désigne son représentant dans ladite instance. Nous avons sollicité un délai pour discuter de la question au sein de notre parti, avec nos alliés du Front du 14 janvier, ainsi qu’avec nos partenaires dans le Conseil national pour la sauvegarde de la révolution.
    Nous avons aussi affirmé que nous n’avons pas de position préétablie vis-à-vis de cette instance, notre décision sera déterminée par sa capacité à satisfaire les exigences qu’impose la révolution, son développement et la réalisation de ses objectifs.
    La liste des participants a été dévoilée avant que nous ne donnions notre réponse au gouvernement.
  2. La présidence intérimaire et le gouvernement transitoire de Béji Caïd Essebsi utilisent encore les méthodes bureaucratiques et méprisantes héritées des ères de Bourguiba et Ben Ali, pour imposer leur volonté aux forces politiques et au peuple et les mettre devant le fait accompli.
    La composition des membres de cette instance exclut certains partis et associations, ainsi que les représentants des régions, de la jeunesse et de ses organisations.
    Cette instance a aussi désigné 42 personnes dites « indépendantes », sans concertation, ni accord préalable sur leur nombre, leurs noms, sachant que certains d’entre eux n’ont pas participé à la révolution et ne l’ont même pas soutenue.
  3. L’ordre du jour de la première réunion de cette instance démontre son caractère formel. Le projet de loi électorale relatif à l’Assemblée nationale constituante a été préalablement préparé, il sera seulement soumis à la discussion et à la consultation.
  4. Ce constat confirme ce que nous avons déclaré précédemment. Le but de cette instance est de torpiller le Conseil national pour la sauvegarde de la révolution et de l’anéantir, pour que le gouvernement agisse sans aucun contrôle. C’était le cas avec la nomination des préfets sous le gouvernement Ghannouchi et c’est ainsi aujourd’hui avec Béji Caïd Essebsi, dans la nomination des chefs de délégations, des responsables de la sécurité, du corps diplomatique, dans l’octroi des visas aux partis et dans le manque de transparence qui entoure la dissolution de la police politique.
  5. Au vu de ces éléments, le PCOT :
    • Affirme son attachement au Conseil national pour la sauvegarde de la révolution, pour conduire la période de transition et pour contrôler la présidence intérimaire et le gouvernement de transition dans leurs orientations et leurs décisions.
    • Rejette la méthode adoptée pour la formation de la Haute instance de réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique et pour la définition de son rôle et de sa mission.
    • Appelle les forces révolutionnaires et populaires à la vigilance et à la mobilisation permanentes, afin de déjouer les tentatives d’avorter la révolution et de la saboter, pour :
      • Reporter la date retenue pour l’élection de l’assemblée constituante, afin de donner aux forces politiques, civiles et populaires le temps nécessaire pour préparer au mieux cette échéance et permettre la concrétisation de ses objectifs.
      • Nommer de nouveaux responsables à la tête des gouvernorats et des délégations, des institutions économiques, de l’administration publique et semi-publique, du corps diplomatique sur la base de la compétence, en rupture totale avec l’ancien régime et avec la logique régionaliste et tribale primaire, qui a présidé à la formation du gouvernement actuel et à la nomination des différents responsables.
      • Le suivi de la dissolution de la police politique, la poursuite de ses membres impliqués dans les actes d’assassinat, de torture, de pillage et la publication de ses archives et l’incrimination de ceux qui les détruisent.
      • La reconnaissance de tous les partis et de toutes les associations, l’abrogation de la loi gérant la vie des partis et de l’ensemble des lois liberticides instaurées par Ben Ali.
      • La dissolution des conseils municipaux en lien avec le régime de Ben Ali, la nomination provisoire de nouveaux cadres de manière consensuelle dans l’attente de nouvelles élections municipales.

Parti communiste des ouvriers de Tunisie

Tunis, le 15 mars 2011

(PCOT, « Tunisie : Sur la “Haute instance de réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique” », Solidaire, 18 mars 2011 07:50.)

Répression

La police est restée en place. Le gouvernement Ghannouchi, après comme avant le remaniement, utilise cette police pour la répression. Les méthodes ne diffèrent parfois pas de celles du temps de Ben Ali. Des milices liées au RDC de Ben Ali restent également actives.

Sur le terrain, la situation reste très tendue. Les milices de la police présidentielle, des Tigres noirs (paramilitaires) et des renseignements organisent la terreur dans les quartiers. La population s’organise avec des comités de vigilance, à Tunis comme ailleurs dans le pays.

(Rafik Rassaâ, Joaquim Da Fonseca, Luc Vancauwenberge, « Tunisie : La détermination du peuple a chassé Ben Ali », Solidaire, 19 janvier 2011 15:46.)

D’autre part, des (anciens) membres du RCD ont appelé à la contre-offensive et incité à la violence contre les manifestants qui par milliers continuent à occuper la place devant le siège central du gouvernement à Tunis. Des milices liées au RCD ont jeté des pierres et blessé un grand nombre de manifestants. La police en a profité pour elle aussi attaquer les occupants de la place.

(Baudouin Deckers, « Tunisie : 100 000 manifestants à Sfax », Solidaire, 26 janvier 2011 10:10.)

Khaled Falah, membre du comité fondateur du Parti du travail patriotique et démocratique de Tunisie, nous fait parvenir à l’instant ce message.

Le camarade Mohamed Ben Belgacem, membre du Parti du travail patriotique et démocratique de Tunisie, qui venait de distribuer un tract au cours d’une manifestation ayant eu lieu hier 26 janvier sur l’avenue Bourguiba à Tunis,a été arrêté par des éléments de la police. Il a été emmené au poste situé rue de Yougoslavie et violemment passé à tabac ; le camarade souffre d’une fracture ; une de ses dents a été cassée.

(« Un militant du PTPDT arrêté et tabassé par la police politique », Solidaire, 27 janvier 2011 10:03.)

Le nouveau gouvernement Ghannouchi, formé le soir du 27 janvier, à la suite de la visite à Tunis de Jeffrey Feltman (secrétaire d’État adjoint américain aux affaires du Proche-Orient) a entamé son exercice par une vaste et brutale répression des forces dirigeantes de la Révolution tunisienne.

En effet, ce vendredi 28 janvier, les forces antiémeutes ont lancé un assaut contre des centaines de militants et de citoyens qui, venus de plusieurs régions du pays dans le cadre de la caravane de la Révolution, occupaient depuis dimanche 23 janvier la place du Gouvernement à la Kasbah.

Cette occupation avait suscité un vaste élan de solidarité et d’enthousiasme auprès des couches populaires et de la jeunesse qui, chaque jour, se rendaient sur les lieux par dizaines de milliers.

Les occupants, organisés dans un comité de coordination, avaient décidé, dans des conditions éminemment démocratiques, de prolonger l’occupation de la place ce vendredi 28 janvier.

La réponse du nouveau gouvernement Ghannouchi ne s’est pas fait attendre : à coup de gaz lacrymogènes et de matraques, les occupants ont été forcés de quitter les lieux, et plusieurs d’entre eux ont été hospitalisés.

Délogés de la Place du Gouvernement, les occupants sont allés manifester sur l’avenue Bourguiba, rejoints et applaudis par les passants ; la police a de nouveau fait usage de gaz lacrymogènes contre des manifestants pacifiques.

(Khaled Falah, « Parti du travail patriotique et démocratique de Tunisie », Solidaire, 28 janvier 2011 10:56.)

Hamma Hammami, porte-parole du Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT) au téléphone ce vendredi 28 janvier à 18 h : « La police a dispersé au gaz lacrymogène les milliers de gens qui occupaient la Kasbah. Elle a agi avec grande sauvagerie et fait beaucoup de blessés. Voici le premier acte du nouveau “gouvernement d’union nationale”. Les gens manifestent en ce moment en plein centre de Tunis et la police tire toujours des bombes lacrymogènes. Il y a de grands affrontements. »

(Baudouin Deckers, « Tunisie : pourquoi la révolution n’est qu’à mi-chemin et continue », Solidaire, 30 janvier 2011 23:00.)

À ce refus de voir les mêmes « pourris » s’installer au pouvoir s’ajoutent les événements tragiques qui se sont déroulés ce weekend au Kef. Dans cette ville, deux manifestants ont été réprimés par la police. Leurs corps ont été retrouvés brûlés dans le commissariat : alors que la version des policiers dit que ceux-ci se sont immolés par le feu, l’enquête tout juste ouverte a émis la piste selon laquelle les deux manifestants auraient été abattus avant d’être brûlés.

Cet événement amplifie le mouvement de contestations contre la nomination des gouverneurs et témoigne de la violence à laquelle le peuple tunisien est encore confronté.

(Mathilde El Bakri, « En direct de Tunisie : La révolution de ceux qui se sont tus », Solidaire, 9 février 2011 22:58.)

Cette opposition [contre la révolution], ils [les anciens membres du RDC] la mèneront à n’importe quel prix : on le voit dans la manière dont le gouvernement Ghannouchi a dissous l’occupation de la place de la Kasbah (où se trouvent les bureaux du premier ministre). Les rassemblements qui y ont lieu exigeaient le départ de l’actuel dirigeant qui a été pendant onze ans le premier ministre de Ben Ali.

Dans les médias, on peut lire que Ghannouchi a cherché la conciliation avec les manifestants, est-ce vrai ? « Ce qui est vrai, c’est qu’ils ont essayé d’acheter les gens, d’après Maher. Ils ont proposé d’offrir à chaque manifestant une importante somme d’argent pour qu’on rentre chez nous ! Mais nous ne nous sommes pas laissé piéger. Du coup, le gouvernement a changé de méthode en employant la répression. Ils ont utilisé des armes au phosphore contre nous. Ces armes sont illégales, elles causent la paralysie des membres et endommagent les voies respiratoires. »

À Kasserine, Issi nous relate la répression dont il a été témoin après la chute de Ben Ali : « Ils avaient posté des tireurs d’élite sur les toits qui visaient systématiquement la tête. Dans notre quartier, la plus jeune victime était un enfant de six mois, tué en même temps que sa mère alors qu’elle était au hammam. »

(Mathilde El Bakri, « Tunisie : Quelques semaines pour mettre fin à 23 ans de pouvoir », Solidaire, 22 février 2011 16:56.)

Forces politiques

Le Front du 14 janvier veut un gouvernement représentant l’ensemble de la société et des forces révolutionnaires.

Alors que les masses tunisiennes continuent leur sit-in sur la place du Gouvernement à la Kasbah (dans la capitale Tunis), et que des dizaines de milliers de Tunisiens ont manifesté à Sfax, Tunis, Sidi Bouzid, Jendouba, Nabeul et dans d’autres régions du pays pour renverser le gouvernement d’ « unité nationale », ils nous imposent un gouvernement remanié dirigé par Mohamed Ghannouchi, témoignant clairement de l’intervention du sous-secrétaire d’État américain Jeffrey Feltman.

Ce gouvernement s’inscrit dans la lignée de la dictature et de la tyrannie, et est imposé par les forces impérialistes des pays étasunien et européens qui ont mené notre pays au chômage, à la marginalisation et à l’appauvrissement auxquels le peuple est actuellement confronté.

En conséquence, le Front du 14 janvier déclare :

  1. Le rejet du gouvernement d’ « unité nationale » remanié, car il s’oppose à la révolution, aux exigences et aux aspirations du peuple.
  2. Le rejet de toute forme de tutelle de la part des États-Unis, de l’Europe et de tout autre pays quant à l’avenir de notre peuple et de notre pays.
  3. Être favorable à la formation d’un gouvernement provisoire acceptable par le peuple, résultant d’une concertation nationale dans le but de protéger la révolution et composé de :
    • Tous les partis politiques, associations et organisations syndicales, associations pour les droits de l’homme et associations culturelles, ainsi que de personnalités indépendantes, se portant garants des exigences de la révolution populaire et luttant pour les satisfaire.
    • Représentants des forces créées pendant la révolution dans toutes les régions du pays, au travers des conseils, associations et comités formés sous l’impulsion des masses.
    • Représentants des associations et organisations tunisiennes à l’étranger, qui ont résisté à la dictature et soutenu la révolution en Tunisie.
  4. La mission du Congrès national pour la défense de la révolution consiste à rédiger des textes visant à assurer une liberté totale au peuple tunisien, en révoquant les lois prohibant la liberté, et en mettant un terme à l’application des articles constitutionnels niant les libertés et la souveraineté du peuple, jusqu’à l’obtention d’une nouvelle constitution.

Les tâches du gouvernement provisoire sont les suivantes :

En exprimant cette position, le Front du 14 janvier met en garde le « gouvernement d’unité nationale » contre le maintien des mesures répressives à l’encontre du sit-in de la Kasbah et des manifestants dans toutes les régions du pays.

Le Front appelle au maintien de la mobilisation, incitant les masses et toutes les forces démocratiques ainsi que les organisations, les groupes, les associations et les personnalités indépendantes à poursuivre la lutte pour atteindre les objectifs de la révolution du peuple, dans le respect de ses martyrs et de sa volonté.

(Front du 14 janvier, « La révolution doit se poursuivre jusqu’à ce qu’elle ait atteint ses objectifs », Solidaire, 28 janvier 2011 12:43.)

La direction de l’UGTT penche du côté de la bourgeoisie, mais est sous la pression du prolétariat.

L’UGTT avait réclamé une concertation préalable à tout changement. Or Ghannouchi a annoncé son nouveau gouvernement sans concertation (sauf concernant le premier ministre et deux autres anciens). Néanmoins, la direction nationale de l’UGTT a accepté ce gouvernement Ghannouchi remanié. Elle appelle à arrêter les grèves mais doit faire face à une forte opposition.

(Baudouin Deckers, « Pourquoi les Tunisiens continuent leur lutte ? », Solidaire, 1er février 2011 17:15.)

L’UGTT (L’Union générale des travailleurs de Tunisie) a été un des fers de lance du soulèvement en Tunisie, notamment grâce à l’appel à une grève générale quelques jours avant la fuite de Ben Ali. Aujourd’hui, l’avenir de la révolution tunisienne dépend en grande partie de l’avenir de cet outil des travailleurs. […]

Ce samedi 5 février s’est tenu un rassemblement devant le siège de l’UGTT. Les quelques centaines de manifestants sont venus réclamer la démission du Bureau exécutif de l’UGTT et de tous les responsables syndicaux qui ont collaboré avec l’ancien régime. […]

[…]

Les contradictions dans l’appareil syndical sont grandes et présentes à tous les niveaux. Dans les bureaux régionaux et sectoriels, plusieurs dirigeants ont soutenu le soulèvement dès le début et ont contraint l’UGTT à officiellement soutenir le mouvement. Certains manifestants disaient avec un brin d’ironie que le Bureau exécutif a été révolutionnaire deux jours et demi. Les contradictions vont certainement s’aiguiser d’autant plus que le mouvement social s’élargit. Le gouvernement provisoire pourrait tomber par la généralisation des grèves dans différents secteurs et la multiplication des revendications salariales et sociales. Les travailleurs et leurs délégations profitent de l’espace de liberté arraché dans cette première phase de la révolution pour revendiquer, se mobiliser pour leurs droits et obtenir de nouvelles victoires.

(Rafik Rassaâ, « En direct de Tunisie : Le mouvement syndical contre le gouvernement provisoire », Solidaire, 6 février 2011 22:33.)

On voit aussi l’éventail des partis qui acceptent plus ou moins de compromis.

Le Front du 14 Janvier propose de convoquer un Conseil national pour la sauvegarde de la révolution dans les plus proches délais.

Le Front souhaite la dissolution du gouvernement actuel et considère cette demande comme préalable pour la participation à cette plateforme et comme nouvelle ligne de démarcation dans l’opposition tunisienne qui s’est recomposée au lendemain de la fuite de Ben Ali entre:

Ce dernier a rappelé à la conférence qu’il garde toujours la porte ouverte à d’autres composantes pour autant qu’elles acceptent la plateforme politique élaborée et en particulier la rupture avec le gouvernement actuel qu’ils considèrent comme un gouvernement de la continuité et aussi de l’ingérence.

(Rafik Rassaâ, « En direct de Tunisie : Le Front du 14 janvier veut convoquer un Congrès national pour la défense de la révolution », Solidaire, 3 février 2011 23:33.)

Ce samedi 5 février s’est tenu un rassemblement devant le siège de l’UGTT. […]

[…]

Enfin, le PDP et Ettajdid (deux partis qui étaient dans l’opposition légale sous le régime de Ben Ali et qui participent à l’actuel gouvernement) ont été hués par les manifestants : « PDP, Ettajdid, vous avez vendu le sang des martyrs ! » ont scandé les manifestants.

(Rafik Rassaâ, « En direct de Tunisie : Le mouvement syndical contre le gouvernement provisoire », Solidaire, 6 février 2011 22:33.)

Avant la révolution, différents partis existaient déjà en Tunisie, certains officiellement reconnus et d’autres travaillant dans la clandestinité. Aujourd’hui, un Conseil national pour la sauvegarde de la Révolution s’est formé en contre-pouvoir, rassemblant vingt-huit organisations tunisiennes.

Trois types de partis d’opposition existaient sous la dictature. D’abord, des partis reconnus et représentés au Parlement – Ben Ali leur octroyait un certain nombre de sièges. Parmi eux, l’ancien parti communiste, qui répudia le communisme en 1993 pour devenir le Mouvement Ettajdid (« Renouveau »). Son secrétaire général Ahmed Brahim est ministre dans l’actuel gouvernement Ghannouchi.

Ensuite, des partis autorisés mais non représentés au Parlement. Le Parti démocratique progressiste (PDP) de Nejib Chebbi est entré au nouveau gouvernement, alors que le Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL) a refusé de le suivre.

Enfin, plusieurs partis étaient illégaux sous la dictature. Il s’agit du parti islamiste Ennahda (« Renaissance »), durement réprimé ; du Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT) et du Parti du travail patriotique et démocratique de Tunisie (PTPDT), ainsi que des partis nationalistes et démocratiques comme le Congrès pour la république (CR).

Front du 14 janvier

Le PCOT n’était peut-être pas beaucoup plus connu du grand public tunisien que les autres partis — tous travaillaient dans la clandestinité. Mais son porte-parole Hamma Hammami l’est d’autant plus. Après de nombreuses années de prison et de torture, il est resté en Tunisie. Hammami jouit d’un prestige évident, nous l’avons plusieurs fois constaté. Tout comme son épouse, l’avocate Radhia Nasraoui, présidente de l’Association de lutte contre la torture en Tunisie — connue aussi pour de longues grèves de la faim début des années 2000.

Dix de ces formations constituent le Front du 14 janvier, date de la chute du dictateur, mais pas de la dictature. La Constitution, les lois, des institutions comme la police politique et d’autres piliers du régime sont encore toujours en place. Le Front plaide pour la dissolution du gouvernement Ghannouchi et son remplacement par un gouvernement temporaire sans aucun lien avec la dictature. Mais uniquement dans le but de finaliser les affaires courantes et de convoquer des élections réellement démocratiques et libres pour une assemblée constituante. Pour assurer cette transition et coordonner les différents mouvements qui se sont investis dans la révolution, le Front propose de convoquer rapidement un Conseil national pour la sauvegarde de la révolution.

Un pas important a été franchi ce 11 février avec la création du Comité pour le conseil national pour la sauvegarde de la révolution. Vingt-huit organisations ont signé la plate-forme : les composantes du Front du 14 janvier, bien sûr, mais aussi la centrale syndicale UGTT, le parti islamiste Ennahda, le FDTL, le CR ainsi que les associations des avocats, des journalistes, des écrivains. Un contre-pouvoir organisé est mis sur pied, donc, qui tient à « contrôler les travaux du gouvernement provisoire » et veut entre autres que lui soit soumis pour approbation « la nomination des responsables dans les hautes fonctions de l’État ». L’UGTT ouvrira ses locaux dans toutes les régions et à tous les niveaux aux Comités régionaux pour la sauvegarde de la révolution, qui sont en train de se former.

(Baudouin Deckers, « Tunisie : Les partis politiques sortent de la clandestinité », Solidaire, 22 février 2011 17:20.)

Révolution nationale démocratique et révolution socialiste

Emprisonné à de nombreuses reprises sous la dictature de Ben Ali pour son opposition, Hamma Hammami, porte-parole du Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT), est aujourd’hui une des figures les plus en vue de la révolution tunisienne. Nous l’avons rencontré à Tunis.

[…]

Pour vous, cette révolution n’est pas finie. Pourquoi ?

Hamma Hammami. La révolution est encore toujours en cours. Elle n’a pas encore vraiment réalisé ses buts démocratiques et sociaux. Elle a vaincu un dictateur, mais elle n’a pas encore vaincu la dictature. La police politique, pilier principal de la dictature, est encore toujours là et très active d’ailleurs. Le parlement est toujours là. C’est un parlement fantoche, car il fallait l’accord de Ben Ali pour pouvoir y sièger. Le président par intérim est un membre du parti de Ben Ali, très proche de lui. Le gouvernement est toujours dirigé par le premier ministre de Ben Ali, Mohammed Ghannouchi, et ses ministres viennent du même entourage. Les hauts responsables, corrompus, détiennent toujours leurs postes. La Constitution a rendu possible la dictature, elle est encore inchangée. La dictature a fait passer d’innombrables lois antidémocratiques et antisociales pour se protéger et elles sont encore toutes en vigueur. Aux mains du gouvernement actuel, toutes ces lois et institutions peuvent à nouveau être utilisées contre le peuple. Le régime de Ben Ali est donc encore toujours en place.

C’est pour cela que le mouvement populaire continue, malgré les promesses du gouvernement actuel. Il exige la dissolution de l’actuel gouvernement. Il refuse des gouvernements « remaniés » comme celui qu’on a maintenant. L’ancien parti au pouvoir, le RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique, qui était jusqu’au 18 janvier dernier encore membre de l’Internationale socialiste, NdlR), doit être réellement dissous.

Non, on ne peut donc pas dire que la révolution soit terminée. Elle n’a pas encore vaincu les forces réactionnaires. Elles sont toujours là, mais affaiblies. On doit continuer cette révolution avec grande détermination, mais aussi avec beaucoup de sens tactique pour préserver l’unité du peuple tunisien et ne pas tomber dans des divisions qui pourraient avoir des répercussions très négatives sur la marche de cette révolution, que les peuples du monde arabe regardent avec beaucoup d’espoir.

[…]

Le Front du 14 janvier s’est constitué il y a quelques semaines. Qui y retrouve-t-on ? Quel est son programme ou que revendique-t-il ?

Hamma Hammami. Au niveau politique, la gauche est parvenue à se rassembler dans un front qui s’appelle le Front du 14 janvier en référence au jour de la fuite de Ben Ali. La gauche a un poids indéniable dans notre pays. Que ce soit au niveau politique ou syndical, au niveau de la jeunesse ou du mouvement des femmes, au niveau des droits de l’homme ou du mouvement culturel. Ce front s’est rassemblé autour des mots d’ordre et revendications populaires. On y trouve donc la revendication de dissolution du gouvernement, la dissolution du parti au pouvoir. Le Front revendique aussi la formation d’un gouvernement provisoire, constitué par des éléments qui n’ont rien à voir avec le régime de Ben Ali, son parti, la dictature. Ce gouvernement provisoire aurait pour tâche essentielle la préparation d’élections pour une Assemblée constituante. C’est celle-ci qui devra rédiger la Constitution, les institutions, les lois fondamentales d’une République populaire démocratique à laquelle aspire le peuple tunisien.

Nous sommes aussi unis autour d’une plateforme économique et sociale, car nous considérons que la dictature était liée à une base économique et sociale, une bourgeoisie compradore (bourgeoisie tirant sa fortune de ses liens avec les multinationales étrangères, NdlR) qui pille la Tunisie en collaboration avec des sociétés et entreprises françaises, italiennes, espagnoles, portugaises, belges. Nous voulons non seulement une démocratie politique mais aussi une démocratie sociale, parce que nous considérons que la révolution actuelle est une révolution démocratique et nationale, une révolution populaire qui doit préparer des changements fondamentaux pour toute la société tunisienne dans l’avenir.

Le Front du 14 janvier a tenu le samedi 12 février son premier grand meeting public au Palais des Congrès de Tunis. Avec une grande réussite, qui dépassait de loin nos attentes. La mobilisation n’a pris qu’à peine trois à quatre jours. Plus de 8 000 personnes étaient réunies, beaucoup n’ont pas pu entrer. Du jamais vu.

Le 11 février, un comité beaucoup plus large s’est constitué.

Hamma Hammami. Oui, une réunion au siège du Conseil national des avocats a rassemblé les représentants de 28 organisations. Presque toute l’opposition à Ben Ali, sauf deux partis qui sont entrés dans le gouvernement de Ghannouchi. Hormis les 10 organisations du Front du 14 janvier, il s’agit de la centrale syndicale unique UGTT, du parti islamiste Ennahda, des associations des Avocats, des Écrivains, des Journalistes, de l’Union des étudiants tunisiens et d’autres encore. Tous sont d’accord sur des propositions concernant la fondation d’un Conseil national pour la sauvegarde de la révolution. La plateforme ne va pas aussi loin que le Front du 14 janvier, puisqu’elle ne demande pas la dissolution de ce gouvernement. Certaines forces comme l’UGTT ont accepté ce gouvernement. Mais les 28 signataires exigent que ce Conseil national ait un pouvoir de décision concernant toutes les lois et mesures en préparation des nouvelles élections, afin de garantir qu’elles seront vraiment démocratiques et se dérouleront dans la liberté totale. Ils réclament le droit de surveillance de toutes les décisions du gouvernement et l’obligation de soumettre pour approbation au Conseil national toutes les nominations à des hautes fonctions. Les signataires appellent la population de toutes les régions et localités à former des Comités de sauvegarde de la révolution et l’UGTT met tous ses locaux à leur disposition. Ces Comités seront représentés dans le Conseil national.

Vous rassemblez là les différentes classes et couches de la population qui étaient et sont en opposition à la dictature. Cette démarche correspond au caractère de cette révolution, que vous appelez nationale et démocratique, pourquoi ?

Hamma Hammami. Depuis Hannibal (général de Carthage, ancêtre de la Tunisie, dans l’Antiquité, NdlR), ce pays n’a jamais connu de démocratie. Ni les paysans, ni les petits commerçants, ni les artisans ou petits producteurs, ni les professeurs ou instituteurs. Tout ce monde aspire avant tout à la démocratie, ensemble avec les ouvriers. Il faut en être conscient.

Nous essayons d’unir le peuple autour d’une seule tâche : en finir avec la dictature. Nous essayons d’éviter toute divergence parmi les forces populaires, ce qui pourrait être exploité par la réaction. On s’est mis d’accord avec les islamistes et avec les autres forces pour préserver cette unité du peuple tunisien et ne pas tomber dans des luttes partisanes.

Mais cette révolution est aussi nationale. Les gens se rendent compte que l’élite bourgeoise corrompue est de nature compradore, qui pille notre pays au profit de sociétés étrangères. Celles-ci cherchent à produire à bon marché pour exporter ces produits vers leurs marchés, non pas pour satisfaire les besoins de la société tunisienne. L’ingérence des puissances européennes et américaines provient entre autres de ce qu’elles veulent à tout prix protéger leurs multinationales. Nous avons besoin d’un plan d’industrialisation en fonction des besoins de notre peuple. C’est cela que les gens réclament. Le Front du 14 janvier revendique la construction d’une économie nationale au service du peuple où les secteurs vitaux et stratégiques sont sous la supervision de l’État.

Vous êtes porte-parole d’un parti communiste. Qu’en est-il d’une perspective socialiste en Tunisie ?

Hamma Hammami. Une révolution socialiste n’est pas à l’ordre du jour aujourd’hui. Oui, en tant que marxistes nous estimons qu’en définitive, il faudra passer au socialisme. Ce sera nécessaire pour ne pas être pris dans le filet du capitalisme mondial qui est tenu par des grandes multinationales américaines et autres. Ce sera aussi la seule façon de mettre fin à l’exploitation de l’homme par l’homme. Mais cette façon de voir les choses n’est pas encore partagée largement du tout ici. Nous ne pouvons pas marcher trop vite.

Il faut tenir compte des rapports de force politiques. La classe ouvrière est en retard sur le plan de la conscience et d’organisation. Le mouvement communiste est encore assez faible dans notre pays, même s’il progresse beaucoup. Les autres classes sont assez présentes par l’intermédiaire du camp libéral, du camp islamiste… Il ne faut donc pas faire de faux pas.

À travers cette révolution, des premiers jalons du socialisme peuvent néanmoins être établis au niveau économique. Ainsi, nous sommes pour la nationalisation des grandes entreprises au profit des travailleurs. Comme dit plus haut, cela s’impose déjà d’un point de vue du recouvrement de notre indépendance. Nous n’allons pas nationaliser pour que cela profite à une bourgeoisie d’État (une classe qui s’enrichirait à la tête du nouvel État, NdlR). La classe ouvrière doit pouvoir diriger ces entreprises d’une manière démocratique.

Mais cela ne vaut pas pour tous les secteurs de l’économie. Nous effraierions les petits commerçants, les artisans, les petits patrons des nombreux ateliers que compte notre pays, nous les monterions contre la révolution.

Et, surtout, il faut penser aux paysans. La paysannerie chez nous est très diversifiée. Elle n’est pas organisée et elle accuse en général un très grand retard au niveau de la conscience. Quelques régions sont plus avancées, là où il y a des ouvriers agricoles, qui sont parfois devenus des paysans pauvres. Ils ont reçu des lopins de terre, mais ne les travaillent pas par manque de moyens. Ceux-là verront eux-mêmes la collectivisation comme une issue positive. Mais il y a aussi des régions où les paysans réclament depuis des décennies la terre que de grands capitalistes leur ont confisquée mais qu’ils travaillent néanmoins. Parler de collectivisation, cela leur rappellerait tout de suite le pillage de leurs terres au cours des années 60. A notre avis, on pourra passer de façon graduelle et diversifiée au socialisme, tout en maintenant l’unité la plus grande du peuple et dans la mesure où son expérience le mène à en voir l’utilité et la nécessité. Il n’y a pas de schéma unique. Mais il y a un but unique, le socialisme.

(Baudouin Deckers, « Hamma Hammami : On a vaincu le dictateur, pas encore la dictature », Solidaire, 22 février 2011 17:34.)

Bilan provisoire

Communiqué du Parti communiste des ouvriers de Tunisie

Deux mois et demi sont passés depuis la glorieuse révolution du 14 janvier. Pendant cette période, le peuple a réalisé d’importants acquis grâce à sa lutte et ses sacrifices.

Après avoir fait chuter le dictateur et les deux gouvernements Ghannouchi, le peuple tunisien est parvenu à imposer sa revendication portant sur une assemblée constituante, la dissolution du Rassemblement constitutionnel démocratique et de la police politique. Il a aussi imposé de grands progrès sur le terrain des libertés d’expression, d’organisation, de réunion et de manifestation. Malgré tous ces acquis, la révolution demeure à mi-chemin, de grands périls la guettent et la menacent et grandissent jour après jour.

Le pouvoir n’est pas entre les mains du peuple qui s’est soulevé contre la tyrannie, l’exploitation et la corruption, il est toujours détenu par les forces réactionnaires. Ces dernières tentent, par le biais de la présidence provisoire et le gouvernement de transition, de s’emparer de la révolution pour la réduire en un simple toilettage de l’ancien régime. Mebazaâ et Béji Caïd Essebsie sont s ne sont soumis à aucun contrôle, ils ont refusé de reconnaitre le Conseil national pour la sauvegarde de la révolution pour échapper à tout contrôle, en contrepartie ils ont érigé une instance consultative dont ils ont désigné les membres.

Si Mebazaâ et Béji Caïd Essebsi ont accepté l’élection d’une assemblée constituante, ils ont en outre fixé la date des élections sans prendre en considération les intérêts du peuple. D’un autre côté, la dissolution du RCD n’a pas empêché son retour sous couvert de nouveaux partis, les organisations qui lui sont liées continuent à exister (union nationale de la femme tunisienne…) Il s’est avéré que la dissolution de la police politique est une disposition presque formelle, elle existe toujours, elle pratique la répression, la torture, la surveillance, les écoutes téléphoniques, les coupures d’Internet. Certains de ses symboles occupent de hautes fonctions au ministère de l’Intérieur, les responsables d’assassinats et de torture n’ont pas été inquiétés.

Le langage de la menace est réapparu comme lors de l’ère ancienne, au nom de « la lutte contre la violence et le désordre ». La police a réprimé des sit-in à la Kasbah et à Mahdia. Les discours manipulant l’aspiration des citoyennes et des citoyens à la sécurité se sont multipliés, au détriment des questions sociales et politiques, dans le but de détourner la révolution.

Malgré la suspension de la constitution, les lois liberticides sont toujours en vigueur : le code de la presse et les lois régissant les associations, les partis, les réunions, les manifestations. Ces lois auraient dû être abrogées et remplacées par des décrets garantissant les libertés, afin d’éviter leurs incidences fâcheuses sur notre peuple.

L’administration est toujours sous l’emprise des symboles « destouriens » de la tyrannie et de la corruption, qui sont en train de revenir en force, à leurs postes dans les différents gouvernorats. Ils ont renoué avec leurs pratiques anciennes opprimant la population, marginalisant les comités de sauvegarde de la révolution locaux et régionaux, dans la perspective de les anéantir.

La situation dans les établissements économiques et financiers n’est guère différente, les responsables du pillage du peuple, complices de la « bande criminelle » préservent leur puissance comme si de rien n’était.

L’état de la justice, minée par la corruption, n’a pas changé non plus — situation confirmée par l’association des magistrats. Les médias sont encore sous le joug des commis du régime de Ben Ali et fonctionnent toujours selon les instructions. Il n’y a eu aucune avancée sur le plan des poursuites et de la condamnation des emblèmes de la tyrannie et de la corruption y compris les assassins des martyrs de la révolution à Sidi Bouzid, Menzel Bouzayane, Regueb, Thala, Kasserine, Tunis et dans les autres régions. Des membres du cercle proche de Ben Ali ont refait surface pour poursuivre leurs activités de façon provocatrice.

Sur le plan socio-économique, le gouvernement transitoire ne manifeste aucune volonté de prendre des mesures urgentes, en cette période décisive, au profit des classes populaires. La grande majorité de la population, particulièrement dans les régions marginalisées, a le sentiment qu’aucun changement n’est intervenu dans leurs situations critiques. Le chômage et la cherté de la vie sévissent encore, les services publics continuent à se dégrader et le gouvernent ne donne aucun signe démontrant sa volonté de faire face à ces difficultés.

Le gouvernement n’a pas encore mis ses pendules à l’heure de la révolution, il n’a pas remis en cause la minorité qui a pratiqué les pillages en s’appuyant sur le despotisme.

Le gouvernement applique encore les termes du budget décidé par le dictateur Ben Ali en décembre dernier, où la priorité est donnée au remboursement de la dette extérieure contractée par l’ancien régime et pour financer son gigantesque appareil sécuritaire. Malgré son caractère provisoire, ce gouvernement ne s’est pas gêné pour souscrire de nouvelles dettes externes, alors qu’il n’a pris aucune mesure pour la baisse des prix y compris pour les produits et services qui étaient sous le monopole des membres de la bande régnante. Les familles des martyrs n’ont pas été indemnisées et aucune aide urgente n’a été fournie aux régions paupérisées…

Le gouvernement justifie son comportement en prétextant son caractère provisoire et en affirmant ne pas détenir « la baguette magique » pour régler tous les problèmes…

Pourtant, c’est bien le gouvernement qui freine la poursuite et le jugement de la bande des pilleurs de l’argent public, ainsi que la saisie de leurs biens. D’ailleurs, qu’est-ce qui l’empêche de suspendre le remboursement de la dette pour un temps et en profiter pour régler les problèmes de notre peuple, comme cela a été le cas dans d’autres pays ? Pourquoi les prix des denrées de base, de l’eau et de l’électricité ne baissent-ils pas ? Pourquoi la redevance télé n’est-elle pas supprimée ? Pourquoi, ne fournit-il aucune aide aux habitants de Sidi Bouzid pour l’électrification de leurs puits ? Pourquoi n’est-il pas à l’écoute des propositions des enseignants pour permettre l’embauche des hauts diplômés chômeurs ?

Si le parti communiste des ouvriers de Tunisie insiste sur les dangers qui menacent la révolution, c’est pour assumer les responsabilités qui sont les siennes.

Le peuple a le droit d’utiliser tous les moyens légaux pour défendre sa révolution et ses acquis, pour faire face aux dangers qui la menacent, il est aussi habilité à lutter contre le gouvernement qui porte atteinte aux libertés et qui veut enfermer toutes actions à l’intérieur des seuls débats de la « Haute instance ».

Cette période exige l’approfondissement du processus révolutionnaire, pour parvenir à son aboutissement :

  1. Le maintien du Conseil national pour la sauvegarde de la révolution, comme un outil pour contrôler la présidence provisoire et le gouvernement transitoire et veiller sur la période transitoire.
  2. Le report de l’élection de l’assemblée constituante après l’été, pour permettre au peuple le choix conscient et aux forces politiques une bonne préparation.
  3. Empêcher les pivots du RCD de s’organiser dans de nouveaux partis.
  4. La dissolution effective et de façon transparente de la police politique, ainsi que la poursuite des donneurs d’ordre et des auteurs de la torture, des assassinats et du pillage.
  5. Assainir l’administration publique et semi-publique de la corruption et des symboles de la répression.
  6. Assainir l’institution judiciaire et permettre aux magistrats d’élire leur conseil supérieur.
  7. Assainir le secteur médiatique des figures de l’ère révolue.
  8. Abroger des lois répressives et respecter les droits du peuple à la liberté d’expression, de réunion et de manifestation.
  9. Livrer, urgemment, les assassins des martyrs et les responsables des crimes commis contre le peuple, juger les figures de l’ancien régime, saisir leurs biens et récupérer leurs fortunes placées à l’étranger.
  10. Suspendre le remboursement de la dette extérieure pendant trois ans et la consacrer à la création d’emplois et au développement des régions marginalisées. S’abstenir de contracter de nouveaux prêts qui seront aux dépens de l’indépendance de notre pays.
  11. Baisser les prix des produits de consommation de base, de l’eau, de l’électricité, du gaz et la suppression de la redevance de télévision.
  12. Indemniser en urgence les familles des martyrs et les victimes de la répression et du pillage pendant la révolution et pendant les évènements du bassin minier, de Benguerdane, etc.

Parti communiste des ouvriers de Tunisie

Tunis, le 31 mars 2011

(PCOT, « Tunisie : De grands dangers guettent la révolution », Solidaire, 4 avril 2011 15:08.)

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