Manuel d’économie politique de l’Académie des sciences de l’URSS
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3.2. Les rapports de production de la société féodale. L’exploitation du paysan par le seigneur.

La base des rapports de production de la société féodale était la propriété du seigneur sur la terre et sa propriété limitée sur le serf. Ce dernier n’était pas un esclave. Il avait sa propre exploitation. Le seigneur ne pouvait plus le tuer, mais il pouvait le vendre. La propriété féodale coexistait avec la propriété individuelle du paysan et de l’artisan sur les instruments de production et sur leur exploitation privée ; cette propriété individuelle était fondée sur le travail personnel.

La grande propriété foncière féodale était à la base de l’exploitation du paysan par le seigneur. Le domaine proprement dit du féodal s’étendait sur une partie de sa terre. L’autre partie, le seigneur la donnait en jouissance aux paysans à des conditions qui les asservissaient. Le féodal « lotissait » le paysan et s’assurait ainsi une main-d’œuvre. En échange de la jouissance héréditaire de son lot, le paysan devait travailler pour le propriétaire, cultiver la terre de celui-ci avec ses propres instruments et son bétail, ou bien lui remettre son surproduit, en nature ou en argent.

Ce système d’économie supposait qu’un lien de dépendance personnelle attachait le paysan au propriétaire foncier, il supposait une contrainte extra-économique :

[…] si [le seigneur] n’avait plus exercé une autorité directe sur la personne du paysan, il lui aurait été impossible d’obliger à travailler pour lui un homme qui était pourvu d’un lot de terre et qui avait sa propre exploitation.

V. Lénine, « Le développement du capitalisme en Russie », Œuvres, t. 3, p. 199.

Le temps de travail du serf se divisait en deux parties : le temps nécessaire et le temps supplémentaire. Pendant le temps nécessaire, le paysan créait le produit nécessaire à sa subsistance et à celle de sa famille. Pendant le temps supplémentaire, il créait le produit supplémentaire, le surproduit, que le seigneur s’appropriait. Le fruit du surtravail du paysan travaillant dans le domaine seigneurial, ou le surproduit créé par le paysan dans sa propre exploitation et que s’appropriait le seigneur, constituaient la rente foncière féodale.

Souvent la rente féodale absorbait non seulement le surproduit du paysan, mais encore une partie de son produit nécessaire. Cette rente avait sa base dans la propriété féodale de la terre, à laquelle se rattachait la domination directe du propriétaire féodal sur les paysans placés sous sa dépendance.

Il a existé sous la féodalité trois formes de rente foncière : p. 53la rente-travail, la rente en nature et la rente en rgent ; elles sont toutes trois la manifestation non déguisée de l’exploitation des paysans par leurs propriétaires.

La rente-travail ou corvée a prédominé aux premiers stades de la féodalité : le paysan travaillait une partie de la semaine — trois jours ou davantage — avec ses instruments de production (araire, bêtes de somme, etc.) dans le domaine du seigneur, et les autres jours de la semaine dans son exploitation. De la sorte, le travail nécessaire et le surtravail du paysan étaient nettement délimités dans le temps et dans l’espace. Les travaux à exécuter pendant la corvée étaient très nombreux : le paysan labourait, semait et rentrait la récolte, paissait le bétail, charpentait, coupait du bois, transportait a l’aide de son cheval des denrées agricoles et des matériaux de construction.

Le serf astreint à la corvée n’avait intérêt à accroître le rendement de son travail que sur son exploitation. Il en allait autrement sur la terre du seigneur. Aussi celui-ci avait-il des surveillants pour obliger les paysans à travailler.

Par la suite, la rente-travail lit place à la rente en nature, à la redevance en nature. Le paysan était tenu de livrer régulièrement au seigneur une certaine quantité de blé, de bétail, de volailles et d’autres produits agricoles ; le plus souvent la redevance s’ajoutait à certaines survivances de la corvée, c’est-à-dire à des travaux à exécuter par le paysan dans le domaine seigneurial.

La rente en nature permettait au paysan de disposer à son gré de son travail nécessaire comme de son surtravail. Le travail nécessaire et le surtravail ne se distinguaient plus de façon aussi tangible que dans la rente-travail. Le paysan acquérait une indépendance relative, ce qui l’encourageait jusqu’à un certain point à accroître la productivité de son travail.

À un stade ultérieur de la féodalité, quand l’échange eut pris une assez large extension, apparut la rente en argent sous la forme d’une redevance en argent. La rente en argent est caractéristique de la période où la féodalité se désagrège et où les rapports capitalistes font leur apparition.

Les différentes formes de la rente féodale ont souvent coexisté.

Nous étions partis de l’hypothèse que pour toutes ces formes de rente : en travail, en produit, en argent (celle-ci uniquement comme forme modifiée de la rente-produit), la rente est toujours payée par celui qui travaille réellement la terre, par son possesseur effectif ; le surtravail non payé de celui-ci va directement au propriétaire foncier. Même dans la dernière forme, la rente-argent, si elle se présente à l’état pur, c’est-à-dire simplement comme modification de la rente-produit, notre hypothèse n’est pas seulement une virtualité, c’est une réalité.

K. Marx, Le Capital, Livre III, chap. 47, § 5, vol. 3, p. 182..

Pour accroître leurs revenus, les seigneurs levaient une foule de taxes sur les paysans. Souvent, ils monopolisaient les moulins, les forges et autres entreprises auxquelles le paysan était p. 54obligé de recourir moyennant un paiement exorbitant en nature ou en argent. Outre la redevance en nature ou en argent qu’il versait au seigneur, le paysan devait acquitter une série d’impôts d’État, de taxes locales et, dans certains pays, payer la dîme, c’est-à-dire remettre à l’Église le dixième de sa récolte.

Le travail des serfs était donc à la base de l’existence de la société féodale. Les paysans non seulement produisaient les denrées agricoles, mais encore travaillaient dans les domaines seigneuriaux en qualité d’artisans, construisaient châteaux et monastères, faisaient les routes ; ce sont eux qui ont bâti les villes.

L’économie seigneuriale, surtout au début, était essentiellement une économie naturelle. Chaque domaine féodal, qui se composait de la résidence du seigneur et des villages lui appartenant, vivait en économie fermée et avait rarement recours aux échanges. Les besoins du seigneur, de sa famille et de sa nombreuse valetaille étaient couverts au début par les produits provenant du domaine seigneurial et par les redevances des paysans. Les domaines plus ou moins importants disposaient d’un nombre suffisant d’artisans, pour la plupart des serfs attachés à la demeure seigneuriale. Ces artisans confectionnaient des vêtements et des chaussures, fabriquaient et réparaient les armes, les engins de chasse et le matériel agricole, construisaient les bâtiments.

L’exploitation du paysan était elle aussi une économie naturelle. Les paysans se livraient non seulement aux travaux agricoles, mais aussi à des travaux d’artisanat, notamment au traitement des matières premières provenant de leur exploitation : ils filaient, tissaient, fabriquaient des chaussures et des outils pour leur exploitation.

La féodalité fut longtemps caractérisée par l’association de l’agriculture, principale branche d’activité, et du métier à domicile, qui ne jouait qu’un rôle auxiliaire. Les quelques produits importés dont on ne pouvait se passer, comme le sel, les articles en fer, étaient d’abord fournis par des marchands ambulants. Par la suite, avec le développement des villes et de la production artisanale, la division du travail et le développement des échanges entre la ville et la campagne réalisèrent d’importants progrès.

L’exploitation des paysans dépendants par les seigneurs constitue le principal trait de la féodalité chez tous les peuples. Mais dans certains pays le régime féodal a présenté des particularités. En Orient, les rapports féodaux se sont longtemps combinés avec l’esclavage, comme ce fut le cas en Chine, dans l’Inde, au Japon et dans quelques autres pays. La propriété d’État féodale sur la terre y a joué un rôle important. Ainsi, à l’époque du califat de Bagdad, sous la domination arabe (notamment aux 8e et 9e siècles de notre ère), une partie considérable des membres des communautés rurales vivait sur les terres du calife et payait la rente féodale directement à l’État. En Orient, la féodalité était également caractérisée par p. 55la survivance des rapports patriarcaux que les seigneurs mettaient à profit pour intensifier l’exploitation des paysans.

Dans les pays d’Orient où l’agriculture irriguée joue un rôle déterminant, les paysans se trouvaient sous la coupe des féodaux du fait que non seulement la terre, mais aussi l’eau et les systèmes d’irrigation étaient la propriété de l’État féodal ou des seigneurs.

Chez les peuples nomades, la terre était utilisée comme pâturage. L’étendue des terres possédées par les féodaux était déterminée par l’importance de leurs troupeaux. Les grands seigneurs propriétaires de bétail étaient aussi en fait de grands propriétaires de pâturages. Ils asservissaient et exploitaient la paysannerie.

La loi économique fondamentale de la féodalité réside dans la production d’un surproduit pour la satisfaction des besoins des seigneurs féodaux en exploitant les paysans dépendants sur la base de la propriété du féodal sur la terre et de sa propriété limitée sur les producteurs les paysans serfs.

Date: 2010-2014