Manuel d’économie politique de l’Académie des sciences de l’URSS
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3.7. L’accumulation primitive du capital. L’expropriation violente des paysans. L’accumulation des richesses.

La production capitaliste suppose réalisées deux conditions principales : 1o l’existence d’une masse de non-possédants p. 64personnellement libres mais dépourvus de moyens de production et d’existence, obligés par suite de se louer aux capitalistes et de travailler pour eux ; et 2o l’accumulation des richesses monétaires indispensables pour créer de grandes entreprises capitalistes.

Nous avons vu que le capitalisme a pour milieu nourricier la petite production marchande fondée sur la propriété privée, où la concurrence enrichit quelques-uns et ruine la plupart des autres. Mais la lenteur de ce processus ne correspondait pas aux besoins du nouveau marché mondial créé par les grandes découvertes de la fin du 15e siècle. L’avènement du mode de production capitaliste fut accéléré par l’emploi des méthodes de contrainte les plus brutales de la part des grands propriétaires fonciers, de la bourgeoisie et du pouvoir d’État qui se trouvait aux mains des classes exploiteuses. La violence, selon l’expression de Marx, a été l’accoucheuse qui a hâté la venue au monde du nouveau mode de production capitaliste.

Les savants bourgeois dépeignent sous des couleurs idylliques la naissance de la classe capitaliste et de la classe ouvrière. Dans des temps immémoriaux, assurent-ils, une poignée d’hommes laborieux et économes accumulèrent des richesses par leur travail, alors qu’une foule de paresseux et d’oisifs gaspillaient tout leur avoir et devenaient des prolétaires.

Ces fables imaginées par les défenseurs du capitalisme n’ont rien de commun avec la réalité. En fait, la formation d’une masse de non-possédants — les prolétaires — et l’accumulation de richesses aux mains de quelques-uns résultèrent du fait que les petits producteurs furent privés par la violence de leurs moyens de production. Le processus de séparation des producteurs de leurs moyens de production (terre, instruments de production, etc.) s’accompagna de spoliations et de cruautés sans nombre. Il a reçu le nom d’accumulation primitive du capital, car il a précédé l’apparition de la grande production capitaliste.

C’est d’abord en Angleterre que la production capitaliste prit un développement considérable. À la fin du 15e siècle, un douloureux processus d’expropriation violente de la paysannerie s’amorça dans ce pays. L’impulsion directe fut donnée par la demande accrue de laine de la part des grandes manufactures de drap apparues d’abord en Flandre, puis en Angleterre même. Les seigneurs se mirent à élever de grands troupeaux de moutons. Ils avaient besoin pour cela de pâturages. Ils chassaient en masse les paysans de leurs demeures, s’emparaient de la terre dont ceux-ci avaient toujours eu la jouissance, et transformaient les champs cultivés en pâturages.

L’expropriation des paysans s’accomplit de différentes façons, mais principalement par une mainmise éhontée sur les terres communales. Les seigneurs entouraient ces terres de clôtures, démolissaient les maisons des paysans, expulsaient ces derniers. Si ceux-ci tentaient de recouvrer la terre dont ils avaient été illégalement dépossédés, la force armée de l’État volait au secours du seigneur. Une série de lois sur les « enclosures » consacrèrent au 18e siècle cette spoliation du paysan.

p. 65La foule des paysans ruinés et dépouillés encombrait les villes, les bourgs et les routes d’Angleterre. Privés de moyens d’existence, ils étaient réduits à la mendicité. Les autorités édictèrent contre les expropriés des lois sanguinaires, d’une cruauté exceptionnelle. Ainsi, sous le règne d’Henri VIII (16e siècle), 72 000 personnes furent exécutées pour « vagabondage ». Au 18e siècle, la peine de mort fut remplacée pour les « vagabonds » et les sans-logis par l’incarcération dans des « maisons de travail », qui méritèrent le nom de « maisons d’horreur ». La bourgeoisie entendait ainsi plier la population rurale, chassée de ses terres et réduite au vagabondage, à la discipline du travail salarié.

Dans la Russie des tsars, engagée après les autres pays d’Europe dans la voie du développement capitaliste, la séparation du producteur de ses moyens de production fut réalisée par les mêmes méthodes qu’ailleurs. En 1861, le gouvernement tsariste, sous la pression des soulèvements paysans, se vit contraint d’abolir le servage.

Cette réforme constitua une gigantesque spoliation de la paysannerie. Les grands propriétaires fonciers s’emparèrent des deux tiers du sol. Ils se réservèrent des enclaves (« otrezki »), sur les terres les mieux situées, et parfois aussi les pacages, les abreuvoirs, les chemins conduisant aux champs, etc., dont les paysans avaient auparavant la jouissance. Les enclaves devinrent pour les propriétaires fonciers un moyen d’asservir les paysans, obligés de prendre des terres à bail aux plus dures conditions. La loi établissant la liberté personnelle du paysan maintint provisoirement la corvée et la redevance. En échange du lot tronqué qu’il avait reçu, le paysan devait satisfaire à ces obligations au bénéfice du propriétaire foncier tant que la terre n’aurait pas été rachetée. Le montant des droits de rachat avait été calculé sur la base de prix de la terre fortement majorés, et il s’éleva à environ deux milliards de roubles.

Caractérisant la réforme paysanne de 1861, Lénine écrivait :

C’est une première violence massive contre la paysannerie au profit du capitalisme naissant dans l’agriculture. C’est un « nettoyage des terres », entrepris par les propriétaires fonciers au profit du capitalisme.

V. Lénine, « Le Programme agraire de la social-démocratie dans la première révolution russe de 1905-1907 », Œuvres, t. 13, p. 291.

L’expropriation des paysans eut un double résultat. D’une part, la terre devint la propriété privée d’un nombre relativement restreint de grands propriétaires fonciers. La propriété féodale de la terre, la propriété d’une couche sociale, se transforma en propriété bourgeoise. D’autre part, l’industrie bénéficia d’un afflux considérable d’ouvriers libres, prêts à se louer aux capitalistes.

Pour que la production capitaliste pût apparaître, il fallait non seulement une main-d’œuvre à bon marché, mais encore une accumulation de richesses considérables entre les mains de quelques-uns sous forme de sommes d’argent pouvant être p. 66transformées en moyens de production et servir à embaucher des ouvriers.

Au Moyen âge, marchands et usuriers avaient édifié de grandes fortunes qui permirent par la suite de créer de nombreuses entreprises capitalistes.

La conquête de l’Amérique, qui s’accompagna du pillage massif et de l’extermination de la population indigène, procura aux conquérants des richesses incalculables qu’accrut plus rapidement encore l’exploitation des mines de métaux précieux d’une richesse extraordinaire. Pour faire valoir ces mines, il fallait de la main-d’œuvre. Les Indiens périssaient en masse par suite des conditions inhumaines dans lesquelles ils travaillaient. Les marchands européens organisèrent en Afrique la chasse aux nègres comme s’il s’était agi de bêtes sauvages. Le commerce des nègres d’Afrique réduits en esclavage était des plus lucratifs. Les négriers réalisaient des profits fabuleux. Le travail servile des nègres reçut une grande extension dans les plantations de coton américaines.

Le commerce colonial fut, lui aussi, à l’origine de grosses fortunes. Les marchands de Hollande, d’Angleterre et de France fondèrent les compagnies des Indes orientales pour faire le commerce avec l’Inde. Ces compagnies bénéficiaient de l’appui de leurs gouvernements. Elles monopolisaient le commerce des produits coloniaux et avaient reçu le droit d’exploiter sans aucune restriction les colonies en usant des pires méthodes de violence. Leurs bénéfices annuels dépassaient de plusieurs fois le capital engagé. En Russie, le commerce avec la Sibérie qui mettait en coupe réglée les populations et la ferme de l’eau-de-vie, par laquelle l’État accordait à des traitants le droit exclusif de produire et de vendre des spiritueux contre le payement d’une certaine somme, procuraient de gros profits aux marchands.

Le capital commercial et le capital usuraire concentrèrent de la sorte de prodigieuses richesses monétaires. C’est ainsi que par le pillage et la ruine de la masse des petits producteurs s’accumulèrent les ressources monétaires indispensables à la création de grandes entreprises capitalistes. Analysant ce processus, Marx a écrit que le capital arrive au monde « suant le sang et la boue par tous les pores ». (K. Marx, Le Capital, Livre I, p. 853.)

Date: 2010-2014