Manuel d’économie politique de l’Académie des sciences de l’URSS
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8.3. Les systèmes de salaires de surexploitation.

Un trait essentiel du salaire aux pièces capitaliste est l’intensification excessive du travail qui épuise toutes les forces du travailleur. Cependant le salaire ne compense pas les dépenses accrues de force de travail. Au-delà d’une certaine durée et d’une certaine intensité du travail, aucune compensation additionnelle n’est capable de conjurer la destruction pure et simple de la force de travail.

L’emploi, dans les entreprises capitalistes, de méthodes d’organisation du travail exténuantes, amène généralement, en fin de journée, un surmenage des forces musculaires et nerveuses de l’ouvrier, qui conduit à la baisse de la productivité du travail. Soucieux d’augmenter sa plus-value, le capitaliste a recours à toutes sortes de systèmes de salaires fondés sur le surmenage pour obtenir une haute intensité du travail durant toute la journée. En régime capitaliste, l’ « organisation scientifique du travail » poursuit les mêmes buts. Les formes les plus répandues de cette organisation du travail, avec application de systèmes de salaire qui épuisent complètement le travailleur, sont le taylorisme et le fordisme, à la base desquels se trouve le principe de l’intensification maxima du travail.

Le taylorisme (système qui porte le nom de son auteur, l’ingénieur américain F. Taylor) consiste essentiellement en ceci : On choisit dans l’entreprise les ouvriers les plus forts et les plus habiles. On les fait travailler avec le maximum d’intensité. L’exécution de chacune des opérations est évaluée en secondes et en fractions de secondes. Sur la base des données du chronométrage, on établit le régime de production et les normes de temps de travail pour l’ensemble des ouvriers. La norme — la « tâche » — étant dépassée, l’ouvrier reçoit un petit supplément à son salaire journalier, une prime ; si la norme n’est pas remplie, l’ouvrier est payé d’après des tarifs fortement diminués. L’organisation capitaliste du travail d’après le système Taylor épuise complètement les forces de l’ouvrier, fait de lui un automate qui exécute mécaniquement toujours les mêmes mouvements.

Lénine cite un exemple concret (le chargement de la fonte dans une benne), qui montre qu’avec l’introduction du système Taylor le capitaliste a pu, rien que pour l’exécution d’une seule opération, réduire le nombre des ouvriers de 500 à 140, soit de 72 % ; c’est en intensifiant monstrueusement le travail qu’on est arrivé à augmenter la norme journalière de l’ouvrier occupé au chargement, de 16 à 59 tonnes, soit de 270 %. En accomplissant, durant une journée, un travail qui demandait auparavant trois ou quatre jours, l’ouvrier voit son salaire journalier augmenter nominalement (et seulement dans les premiers temps) de 63 % au total. En d’autres termes, avec l’introduction de ce système de paiement, le salaire journalier de l’ouvrier a diminué en fait, par rapport aux dépenses de travail, de 56,5 %. « Et le résultat, écrivait Lénine, c’est qu’en neuf ou dix heures de travail, on arrive à pressurer l’ouvrier pour lui faire produire trois plus de travail, on l’épuise sans pitié, on pompe avec une vitesse triplée chaque goutte p. 140d’énergie nerveuse et musculaire de l’esclave salarié. Et s’il meurt avant l’âge ? Il y en a beaucoup d’autres qui attendent à la porte !… » (V. Lénine : « Un système “scientifique” pour pressurer l’ouvrier », Œuvres, t. 18, p. 619.)

Cette organisation du travail et du salaire ouvrier, Lénine l’a qualifiée de sweating-system scientifique.

Le système d’organisation du travail et du salaire, introduit par le « roi de l’automobile » américain H. Ford et beaucoup d’autres capitalistes (système du fordisme) poursuit le même but : tirer de l’ouvrier la plus grande quantité de plus-value sur la base de l’intensification maxima du travail. On y arrive en accélérant le plus possible les cadences des chaînes et en introduisant des systèmes de salaires de surexploitation. La simplicité des opérations sur les chaînes de Ford permet d’employer largement les ouvriers non qualifiés et d’établir pour eux de bas salaires. L’intensification énorme du travail ne s’accompagne pas d’une augmentation des salaires ou d’une réduction de la journée de travail. Il s’ensuit donc que l’ouvrier s’use rapidement, devient invalide : on le renvoie de l’entreprise pour incapacité, et il va grossir les rangs des chômeurs.

Le renforcement de l’exploitation des ouvriers s’obtient aussi par d’autres systèmes d’organisation du travail et des salaires, qui sont des variétés du taylorisme et du fordisme. Parmi eux, citons par exemple, le système de Hantt (États-Unis). Contrairement au système de salaire aux pièces de Taylor, le système de Hantt est un système de salaire au temps et aux primes. On assigne à l’ouvrier une « tâche » et on lui fixe un paiement garanti très bas par unité de temps fourni, indépendamment de l’exécution de la norme. On paye à l’ouvrier qui accomplit la « tâche » un petit supplément au minimum garanti, une « prime ». À la base du système Halsey (États-Unis) se trouve le principe du paiement d’une prime pour le temps « économisé » en supplément de « la paye moyenne » par heure de travail. Avec ce système, par exemple, si l’intensité du travail est doublée, chaque heure « économisée » comporte une « prime » de l’ordre d’un tiers environ de la rémunération horaire. Dans ces conditions, plus le travail est intense, et plus le salaire de l’ouvrier diminue par rapport au travail qu’il a dépensé. Le système Rowan (Angleterre) repose sur les mêmes principes.

Un des moyens d’augmenter la plus-value, qui n’est qu’une duperie des ouvriers, est celui que l’on appelle participation des ouvriers aux bénéfices. Sous prétexte d’intéresser l’ouvrier à l’augmentation de la rentabilité de l’entreprise, le capitaliste diminue le salaire de base et organise ainsi un fonds de « répartition des bénéfices entre ouvriers ». Puis, en fin d’année, sous forme de « bénéfices », on remet en fait à l’ouvrier la retenue effectuée précédemment sur son salaire. En fin do compte, l’ouvrier « qui participe aux bénéfices » reçoit en fait une somme inférieure à son salaire habituel. Dans le même but, on pratique le placement parmi les ouvriers d’actions d’une entreprise donnée.

Les subterfuges des capitalistes, quel que soit le système de rémunération, visent à tirer de l’ouvrier la plus grande quantité possible de plus-value. Les entrepreneurs utilisent tous les moyens pour intoxiquer la conscience des ouvriers par l’intérêt qu’ils ont soi-disant à voir s’intensifier le travail, diminuer les dépenses de salaires par unité de production, augmenter la rentabilité de l’entreprise. C’est ainsi que les capitalistes s’efforcent d’affaiblir la résistance du prolétariat face à l’offensive du capital, d’obtenir la scission du mouvement ouvrier, le refus des ouvriers de se syndiquer, de prendre part aux grèves. Malgré la multiplicité des formes du salaire aux pièces capitaliste, son essence reste inchangée : avec l’intensification du travail, de sa productivité, le salaire de l’ouvrier diminue en fait, les revenus du capitaliste augmentent.

Date: 2010-2014