Manuel d’économie politique de l’Académie des sciences de l’URSS
Dernière modification le   
Manuel : table des matières, index — Retour au dossier marxisme

17.3. Les crises agraires.

Les crises capitalistes de surproduction, qui provoquent le chômage, la baisse des salaires, la réduction de la demande solvable en produits agricoles, engendrent inévitablement une surproduction partielle ou générale dans l’agriculture. Les crises de surproduction agricole s’appellent crises agraires.

L’inévitabilité des crises agraires est la conséquence de cette même contradiction fondamentale du capitalisme qui constitue la base des crises industrielles. Cependant, ces crises comportent certains traits particuliers : elles sont généralement de plus longue durée que les crises industrielles.

La crise agraire du dernier quart du 19e siècle, dans les pays d’Europe occidentale, en Russie, puis aux États-Unis, avait commencé vers 1875 et s’est poursuivie sous une forme ou une autre jusque vers 1895. Elle était due au fait que, le développement des transports maritimes et du réseau des voies ferrées aidant, du blé meilleur marché avait commencé à affluer en grandes quantités sur les marchés européens en provenance des États-Unis, de la Russie et de l’Inde. En Amérique, la production du blé était meilleur marché, par suite de la mise en culture de nouvelles terres fertiles et de la présence de terres vacantes sur lesquelles on ne prélevait pas la rente absolue. La Russie et l’Inde pouvaient exporter en Europe occidentale du blé à bas prix, les paysans russes et indiens, écrasés de lourds impôts, étant obligés de vendre leur blé à vil prix. Les fermiers capitalistes et les paysans d’Europe ne pouvaient, la rente étant élevée à l’excès par les gros propriétaires terriens, résister à cette concurrence. Après la première guerre mondiale, avec la réduction extrême du pouvoir d’achat de la population, une crise agraire aiguë éclatait au printemps de 1920, qui frappait surtout les pays non-européens (États-Unis, Canada, Argentine, Australie). L’agriculture ne s’était pas encore rétablie de cette crise que des signes évidents d’une nouvelle crise agraire se manifestèrent à la fin de 1928 au Canada, aux États-Unis, au Brésil et en Australie. Elle gagna les principaux pays du monde capitaliste, exportateurs de matières premières et de produits alimentaires. La crise s’étendit à toutes les branches de l’agriculture s’enchevêtra avec la crise industrielle de 1929-1933 et dura jusqu’au début de la deuxième guerre mondiale. Depuis la deuxième guerre mondiale une crise agraire se prépare de nouveau dans les pays exportateurs de produits agricoles (États-Unis, Canada, Argentine) ainsi que dans certaines branches de l’agriculture des pays de l’Europe occidentale.

La longue durée des crises agraires s’explique par les causes principales suivantes :

Premièrement, les propriétaires fonciers en raison du monopole de la propriété privée de la terre obligent les fermiers, pendant les crises agraires également, à payer le même fermage» fixé par contrat, que précédemment. Avec la baisse des prix des denrées agricoles, la rente foncière est payée aux dépens des salaires des ouvriers agricoles, et aussi des profits et parfois même du capital avancé par les fermiers. Dans ces conditions, sortir de la crise par l’introduction d’un matériel modernisé et la réduction des frais de production devient très difficile.

Deuxièmement, l’agriculture en régime capitaliste est une branche retardataire par rapport à l’industrie. La propriété privée de la terre, les survivances des rapports féodaux, la nécessité de payer aux propriétaires terriens une rente absolue et différentielle, tout cela fait obstacle au libre afflux des capitaux dans l’agriculture, retarde le développement des forces productives. La composition organique du capital dans l’agriculture est inférieure à celle de l’industrie ; le capital fixe, dont le renouvellement massif constitue la base matérielle de la périodicité des crises industrielles, joue dans l’agriculture un rôle beaucoup moins important que dans l’industrie.

Troisièmement, les petits producteurs, les paysans, pendant les crises, s’appliquent à conserver le volume antérieur de la production, pour se maintenir à tout prix sur les lopins de terre qui leur appartiennent ou qu’ils louent, par un labeur excessif, par la sous-alimentation, par une exploitation forcenée du sol et du bétail. Cela a pour effet d’augmenter encore la surproduction des produits agricoles.

Ainsi, la longue durée des crises agraires a pour base générale le monopole de la propriété privée de la terre, les survivances féodales qui s’y rattachent, ainsi que le retard de l’agriculture des pays capitalistes.

Le poids principal des crises agraires retombe sur les larges masses de la paysannerie. La crise agraire ruine la masse des petits producteurs ; en rompant les rapports de propriété établis, elle accélère la différenciation de la paysannerie, le développement des rapports capitalistes dans l’agriculture. En même temps, les crises agraires exercent une influence destructrice sur l’agriculture des pays capitalistes en provoquant la réduction des surfaces cultivées, la baisse du niveau de la technique agricole, du rendement des cultures agricoles et de l’élevage.

Date: 2010-2014