Manuel d’économie politique de l’Académie des sciences de l’URSS
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18.1. Le passage à l’impérialisme.

Le capitalisme prémonopoliste avec la domination de la libre concurrence a atteint le point culminant de son développement vers les années 1860-1870. Au cours du dernier tiers du 19e siècle s’est opéré le passage du capitalisme prémonopoliste au capitalisme monopoliste. À la fin du 19e et au début du 20e siècle, le capitalisme monopoliste s’est définitivement constitué.

Le capitalisme monopoliste ou impérialisme est le stade suprême et ultime du capitalisme, dont le trait distinctif essentiel est que la libre concurrence fait place à la domination des monopoles.

Le passage du capitalisme prémonopoliste au capitalisme monopoliste — à l’impérialisme — a été préparé par tout le processus de développement des forces productives et des rapports de production de la société bourgeoise.

Le dernier tiers du 19e siècle a été marqué par de grandes transformations techniques, le progrès de l’industrie et sa concentration. Dans la métallurgie se sont répandues largement de nouvelles méthodes de production de l’acier (procédés Bessemer, Thomas, Martin). La diffusion rapide des nouveaux types de moteurs — moteurs à combustion interne, turbines à vapeur, moteurs électriques — a accéléré le développement de l’industrie et des transports. Les acquisitions de la science et de la technique ont permis de produire l’énergie électrique en grande quantité dans des centrales thermiques, puis dans des centrales hydroélectriques de grande puissance. L’utilisation de l’énergie électrique a amené la création d’une série de nouvelles branches de l’industrie chimique et de la métallurgie. L’emploi des procédés chimiques s’est étendu dans de nombreuses branches et processus de production. Le perfectionnement des moteurs à combustion interne a contribué à l’apparition et à l’extension des transports automobiles, et ensuite de l’aviation.

Vers le milieu du 19e siècle, l’industrie légère tient encore une place prédominante dans l’industrie des pays capitalistes. De nombreuses entreprises d’importance relativement faible appartenaient à des propriétaires individuels, la part des sociétés par actions était relativement peu importante. La crise économique de 1873 a frappé à mort beaucoup de ces entreprises et donne une impulsion vigoureuse à la concentration et à la centralisation du capital. Le rôle primordial dans l’industrie des principaux pays capitalistes passa alors à l’industrie lourde, avant tout à la métallurgie et aux constructions mécaniques, de même qu’à l’industrie minière extractive, dont le développement nécessitait d’immenses capitaux. La grande extension des sociétés par actions a augmenté encore la centralisation du capital.

Le volume de la production industrielle mondiale a triplé de 1870 à 1900. La production mondiale de l’acier est passée de 0,5 million de tonnes en 1870 à 28 millions de tonnes en 1900, et la production mondiale de fonte de 12,2 millions de tonnes à 40,7 millions. Le développement de la production d’énergie, de la métallurgie et de la chimie a déterminé l’augmentation de l’extraction mondiale de charbon (de 218 millions de tonnes en 1870 à 769 millions de tonnes en 1900) et du pétrole (de 0,8 million de tonnes à 20 millions de tonnes). Le progrès de la production industrielle était étroitement lié au développement des transports ferroviaires. En 1835, dix ans après la construction de la première voie ferrée, il y avait dans le monde entier 2 400 kilomètres de voies ferrées ; en 1870, on en comptait plus de 200 000 et en 1900, 790 000. De grands navires propulsés par des machines à vapeur et des moteurs à combustion interne furent mis en service sur les voies maritimes.

Au cours du 19e siècle, le mode de production capitaliste s’est rapidement étendu à tout le globe. Vers 1870, le plus vieux pays bourgeois — l’Angleterre — produisait encore plus de tissus, de fonte et de charbon que les États-Unis d’Amérique, l’Allemagne, la France, l’Italie, la Russie et le Japon réunis. C’est l’Angleterre qui se classait première dans la production industrielle mondiale et détenait un monopole absolu sur le marché mondial. À la fin du 19e siècle, la situation change radicalement. Les pays capitalistes neufs ont leur grande industrie. Cela a fait perdre à l’Angleterre la primauté industrielle et sa situation de monopole sur le marché mondial. Pour le volume de la production industrielle, les États-Unis tiennent le premier rang dans le monde, et l’Allemagne en Europe. La Russie a avancé rapidement sur la voie du développement industriel malgré les obstacles dressés par les nombreuses survivances du servage dans le régime économique et social du pays et par le régime tsariste totalement pourri.

Au fur et à mesure que l’on passe à l’impérialisme, les contradictions entre les forces productives et les rapports de production du capitalisme prennent des formes de plus en plus aiguës. La subordination de la production à la course des capitalistes au profit maximum dresse de nombreuses barrières sur le chemin du développement des forces productives. Les crises économiques de surproduction deviennent plus fréquentes, leur force destructrice augmente, l’armée des chômeurs grandit. Avec l’accroissement de la misère et du dénuement des masses travailleuses des villes et des campagnes, la richesse, accumulée entre les mains d’une poignée d’exploiteurs, augmente comme jamais auparavant. L’aggravation des contradictions de classes inconciliables entre la bourgeoisie et le prolétariat aboutit au renforcement de la lutte économique et politique de la classe ouvrière.

Lors du passage à l’impérialisme, les plus grandes puissances capitalistes se sont emparées, par la violence et la duperie, de vastes possessions coloniales. Les cercles dirigeants des pays capitalistes développés ont transformé la majorité de la population du globe en esclaves coloniaux, qui haïssent leurs oppresseurs et se dressent pour lutter contre eux. Les conquêtes coloniales ont élargi considérablement le champ de l’exploitation capitaliste ; en même temps le degré d’exploitation des masses laborieuses ne cesse d’augmenter. L’aggravation extrême des contradictions du capitalisme trouve son expression dans les guerres impérialistes dévastatrices, qui emportent des multitudes de vies humaines et détruisent d’immenses richesses matérielles.

Le mérite historique de l’analyse marxiste de l’impérialisme, comme stade suprême et ultime du développement du capitalisme et comme prélude à la révolution socialiste du prolétariat, appartient à Lénine. Dans son ouvrage classique L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme et dans plusieurs autres écrits datant surtout des années de la première guerre mondiale, Lénine a fait le point du développement du capitalisme mondial au cours du demi-siècle écoulé depuis la parution du Capital de Marx. S’appuyant sur les lois découvertes par Marx et Engels sur la naissance, le développement et la décadence du capitalisme, Lénine a fait une analyse scientifique exhaustive de la nature économique et politique de l’impérialisme, de ses lois et de ses contradictions insolubles.

Suivant la définition classique de Lénine les caractères économiques fondamentaux de l’impérialisme sont :

1) concentration de la production et du capital parvenue à un degré de développement si élevé qu’elle a créé les monopoles, dont le rôle est décisif dans la vie économique ;

2) fusion du capital bancaire et du capital industriel, et création, sur la base de ce «capital financier», d’une oligarchie financière ;

3) l’exportation des capitaux, à la différence de l’exportation des marchandises, prend une importance toute particulière ;

4) formation d’unions internationales monopolistes de capitalistes se partageant le monde,

et 5) fin du partage territorial du globe entre les plus grandes puissances capitalistes.

V. Lénine, « L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme », Œuvres, t. 22, p. 287.
Date: 2010-2014