Manuel d’économie politique de l’Académie des sciences de l’URSS
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20.5. La loi de l’inégalité du développement économique et politique des pays capitalistes à l’époque de l’impérialisme et la possibilité de la victoire du socialisme dans un seul pays.

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En régime capitaliste, les diverses entreprises, les diverses branches de l’économie d’un pays ne peuvent se développer également. Dans le cadre de la concurrence et de l’anarchie de la production, le développement inégal de l’économie capitaliste est inévitable. Cependant, à l’époque prémonopoliste, la production était fragmentée entre un grand nombre d’entreprises, la libre concurrence régnait, il n’y avait pas de monopoles. Le capitalisme pouvait encore se développer d’une façon plus ou moins régulière. Certains pays en dépassaient d’autres durant une longue période. Il existait alors sur le globe de vastes territoires inoccupés. Tout se passait sans conflits militaires à l’échelle mondiale.

La situation a changé radicalement avec le passage au capitalisme monopoliste ; alors le partage du monde est achevé entre les puissances impérialistes qui mènent une lutte serrée pour un nouveau partage du monde. Cependant le développement inouï de la technique permet à certains pays impérialistes de dépasser rapidement, par bonds, les autres pays impérialistes. Les pays engagés tardivement dans la voie de l’évolution capitaliste utilisent les résultats acquis du progrès technique : machines, méthodes de production, etc. De là le développement rapide, par bonds, de certains pays et un retard dans l’évolution d’autres pays. Ce développement par bonds s’accroît énormément aussi grâce à l’exportation des capitaux. La possibilité s’offre pour certains pays de gagner de vitesse les autres, de les évincer des marchés, de réaliser par la force des armes un nouveau partage du monde déjà partagé. Sous l’impérialisme, l’inégalité de développement des pays capitalistes est devenue une force déterminante du développement impérialiste.

Le rapport des forces économiques des puissances impérialistes se modifie avec une rapidité sans précédent. Il en résulte des modifications très irrégulières du potentiel de guerre des États impérialistes. La modification du rapport des forces économiques et militaires va à rencontre de l’ancienne répartition des colonies et des sphères d’influence, ce qui engendre inévitablement la lutte pour un nouveau partage du monde déjà partagé. La puissance véritable de tels ou tels groupes impérialistes est mise à l’épreuve au moyen de guerres sanglantes et dévastatrices.

En 1860, l’Angleterre occupait la première place dans la production industrielle du monde ; la France la suivait de près. L’Allemagne et les États-Unis n’en étaient qu’à leurs débuts dans l’arène mondiale. Une dizaine d’années s’écoula, et le pays ascendant du jeune capitalisme — les États-Unis d’Amérique — gagnait de vitesse la France, et prenait sa place. Dix ans après, les États-Unis rattrapaient l’Angleterre et occupaient la première place dans la production industrielle mondiale, tandis que l’Allemagne dépassait la France et occupait la troisième place derrière les États-Unis et l’Angleterre. Au début du 20e siècle, l’Allemagne refoulait p. 287l’Angleterre et prenait la deuxième place après les États-Unis. À la suite des changements survenus dans le rapport des forces des pays capitalistes, le monde capitaliste se scinde en deux camps impérialistes hostiles, et les guerres mondiales se déclenchent.

Le développement inégal des pays capitalistes détermine l’aggravation des contradictions dans le camp de l’impérialisme et l’inéluctabilité de conflits militaires qui conduisent à un affaiblissement réciproque des impérialistes. Le front mondial de l’impérialisme devient facilement vulnérable pour la révolution prolétarienne. C’est sur cette base que la chaîne du front impérialiste peut se rompre en son maillon le plus faible, au point où les conditions sont les plus favorables pour la victoire du prolétariat.

L’inégalité du développement économique à l’époque de l’impérialisme détermine aussi l’inégalité du développement politique, qui entraîne pour les différents pays une différence de maturité des conditions politiques de la victoire de la révolution prolétarienne. Parmi ces conditions, il faut ranger avant tout l’acuité des antagonismes de classes et le degré de développement de la lutte des classes, le niveau de la conscience de classe, de l’organisation politique et de la fermeté révolutionnaire du prolétariat, son aptitude à entraîner les masses fondamentales de la paysannerie.

La loi de l’inégalité du développement économique et politique des pays capitalistes à l’époque de l’impérialisme est le point de départ de la théorie léniniste sur la possibilité de la victoire du socialisme au début dans plusieurs pays ou même dans un seul pays.

Marx et Engels, en étudiant au milieu du 19e siècle le capitalisme prémonopoliste, ont été amenés à conclure que la révolution socialiste ne pouvait vaincre que simultanément dans tous les pays ou dans la plupart des pays civilisés. Mais au début du 20e siècle, notamment au cours de la première guerre mondiale, la situation avait changé radicalement. Le capitalisme prémonopoliste s’était développé en capitalisme monopoliste. Le capitalisme ascendant était devenu le capitalisme déclinant, agonisant. La guerre avait mis à nu les faiblesses incurables du front impérialiste mondial. Il découlait en même temps de la loi de l’inégalité du développement que la révolution prolétarienne viendrait à maturité à des époques différentes, dans les différents pays. Partant de la loi du développement inégal du capitalisme à l’époque de l’impérialisme, Lénine est arrivé à la conclusion que la vieille formule de Marx et d’Engels ne répondait plus aux nouvelles conditions historiques ; que, dans les conditions nouvelles, la révolution socialiste pouvait parfaitement triompher dans un seul pays ; que la victoire simultanée de la révolution socialiste dans tous les pays ou dans la plupart des pays civilisés était impossible» en raison de la maturité inégale de la révolution dans ces pays.

L’inégalité du développement économique et politique, écrivait Lénine, est une loi absolue du capitalisme. Il p. 288s’ensuit que la victoire du socialisme est possible au début dans un petit nombre de pays capitalistes ou même dans un seul pays capitaliste pris à part.

V. Lénine, « Du mot d’ordre des États-Unis d’Europe », Œuvres, t. 21, p. 354-355.

Lénine avait élaboré une théorie nouvelle, une théorie achevée de la révolution socialiste. Elle enrichissait le marxisme et le développait ; elle ouvrait une perspective révolutionnaire aux prolétaires des différents pays, elle développait leur initiative dans le combat à livrer à la bourgeoisie, affermissait leur certitude dans la victoire de la révolution prolétarienne.

C’est dans la période de l’impérialisme que s’achève la formation du système capitaliste de l’économie mondiale, qui fait des différents pays les anneaux d’une seule et même chaîne. Le léninisme enseigne que, dans le cadre de l’impérialisme, la révolution socialiste triomphe d’abord, non pas nécessairement dans les pays où le capitalisme est le plus développé et où le prolétariat forme la majorité de la population, mais avant tout dans les pays qui constituent l’anneau le plus faible de la chaîne de l’impérialisme mondial. Les conditions objectives de la révolution socialiste sont parvenues à maturité dans l’ensemble du système capitaliste de l’économie mondiale. Dès lors, l’existence dans ce système de pays sous-développés au point de vue industriel, ne saurait être un obstacle à la révolution. Pour la victoire de la révolution socialiste dans un pays, il faut qu’il y ait un prolétariat révolutionnaire et une avant-garde prolétarienne, groupée au sein d’un parti politique, il faut qu’il y ait dans ce pays un allié solide du prolétariat en la paysannerie, allié capable de le suivre dans la lutte décisive contre l’impérialisme.

À l’époque de l’impérialisme, alors que le mouvement révolutionnaire progresse dans le monde entier, la bourgeoisie impérialiste fait bloc avec toutes les forces réactionnaires sans exception et utilise au maximum les survivances du servage afin de renforcer sa domination et d’augmenter ses profits. La liquidation des survivances de la féodalité et du servage est donc impossible sans une lutte décisive contre l’impérialisme. Dès lors, le prolétariat peut prendre la tête de la révolution démocratique bourgeoise, rallier autour de lui les masses de la paysannerie pour lutter contre les survivances féodales et l’oppression impérialiste aux colonies. Au fur et à mesure que sont résolus les problèmes de la lutte contre la féodalité et ceux de la libération nationale, la révolution démocratique bourgeoise se développe en révolution socialiste.

À l’époque de l’impérialisme, le mécontentement du prolétariat augmente dans les pays capitalistes, les éléments d’explosion révolutionnaire s’accumulent et la guerre libératrice contre l’impérialisme se développe dans les colonies et les pays dépendants. Les guerres impérialistes pour le partage du monde affaiblissent le système de l’impérialisme et accentuent p. 289les tendances à l’union des révolutions prolétariennes dans les pays capitalistes et du mouvement de libération nationale dans les colonies.

La révolution prolétarienne, qui a triomphé dans un seul pays, marque en même temps le début de la révolution socialiste mondiale. Lénine a prévu, d’une manière scientifique, que la révolution mondiale se développerait par le détachement révolutionnaire d’une série d’autres pays du système de l’impérialisme, grâce au soutien apporté aux prolétaires de ces pays par le prolétariat des États impérialistes. Les pays en question se détacheront d’autant plus vite et plus résolument que le socialisme sera plus fort dans les pays où la révolution prolétarienne a triomphé.

L’issue de la lutte, écrivait Lénine en 1923, dépend finalement de ce que la Russie, l’Inde, la Chine, etc., forment l’immense majorité de la population du globe. Et c’est justement cette majorité de la population qui, depuis quelques années, est entraînée avec une rapidité incroyable dans la lutte pour son affranchissement ; à cet égard, il ne saurait y avoir une ombre de doute quant à l’issue finale de la lutte à l’échelle mondiale. Dans ce sens, la victoire définitive du socialisme est absolument et pleinement assurée.

V. Lénine, « Mieux vaut moins mais mieux », Œuvres, t. 33, p. 515.
Date: 2010-2014