Manuel d’économie politique de l’Académie des sciences de l’URSS
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41.2. Le caractère de la révolution démocratique populaire.

La classe ouvrière et la paysannerie — le rôle dirigeant appartenant à la classe ouvrière — sont les principales forces motrices de la révolution démocratique populaire. Au cours de la lutte contre le fascisme, un front national réunissant toutes p. 627les forces antifascistes s’est constitué dans les pays d’Europe centrale et sud-orientale. À côté de la classe ouvrière et de la paysannerie, la petite bourgeoisie des villes et une partie de la moyenne bourgeoisie sont également entrées dans le front national.

La révolution a mis fin à la domination politique des grands propriétaires fonciers et de la bourgeoisie monopoliste. Un pouvoir démocratique populaire a été créé sur la base de l’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie. Les bases d’un État de type nouveau, de la république démocratique populaire, ont été jetées. À côté des partis communistes et ouvriers, les partis petits-bourgeois et bourgeois qui avaient fait partie du front national de lutte contre le fascisme entrèrent au gouvernement et dans les organismes de l’État d’une série de pays.

La révolution démocratique populaire a été, premièrement, une révolution anti-impérialiste, puisqu’elle a affranchi les peuples asservis au joug impérialiste et leur a donné l’indépendance nationale ; elle a été, deuxièmement, une révolution antiféodale, puisqu’elle a aboli les survivances de la féodalité et du servage dans l’économie et le régime politique.

La révolution anti-impérialiste et antiféodale est une révolution bourgeoise démocratique de type nouveau, caractéristique de la deuxième étape de la crise générale du capitalisme. Ne se fixant pas pour but immédiat de renverser le capitalisme et d’instaurer la dictature du prolétariat, elle se range parmi les révolutions bourgeoises démocratiques, mais, par son contenu, elle est plus large et plus profonde qu’une révolution bourgeoise démocratique ordinaire, car, premièrement, étant dirigée contre le joug impérialiste, toute révolution anti-impérialiste et antiféodale conduit à l’affaiblissement de l’ensemble du système impérialiste mondial, elle en ébranle les fondements ; deuxièmement, la victoire de la révolution anti-impérialiste et antiféodale crée les conditions les plus favorables à sa transformation en révolution socialiste.

La victoire de la révolution anti-impérialiste et antiféodale, dirigée par la classe ouvrière, signifie l’instauration de la dictature révolutionnaire et démocratique du prolétariat et de la paysannerie, dictature qui fait avancer la révolution en réalisant le passage direct à sa deuxième étape : la révolution socialiste. Ainsi, là révolution anti-impérialiste et antiféodale et la révolution socialiste sont les maillons d’une même chaîne, les deux étapes d’un seul processus révolutionnaire.

À sa première étape, la révolution démocratique populaire a principalement accompli les tâches de la révolution bourgeoise démocratique ; l’ampleur de ces tâches, l’esprit de suite et les méthodes avec lesquelles elles ont été accomplies, étant fonction du développement historique et de la situation concrète existant dans chaque pays.

Dans tous les pays de démocratie populaire, le régime social et politique a été largement démocratisé. La monarchie a été abolie là où elle existait. Dans la majorité des pays, les p. 628transformations agraires révolutionnaires ont eu une très grande importance. Les terres des grands propriétaires fonciers, avec leur cheptel vif et mort, ont été confisquées et, pour la plupart, réparties entre les salariés agricoles et les petits paysans dont elles devinrent la propriété privée. Des exploitations agricoles d’État ont été organisées sur une partie des terres confisquées. Par suite des transformations agraires révolutionnaires, la classe des grands propriétaires fonciers a disparu et la situation des paysans travailleurs a été considérablement améliorée. La terre qu’ils ont reçue a élevé un grand nombre de salariés agricoles et de paysans pauvres au niveau des paysans moyens qui sont devenus la figure centrale de l’agriculture. La proportion des exploitations de paysans riches a sensiblement diminué.

En Roumanie, les paysans pauvres et moyens qui, avant la révolution, possédaient moins de la moitié des terres, en avaient 80,7 % en 1948. En Hongrie, les exploitations pauvres et moyennes ont reçu environ deux millions d’hectares ; elles possédaient en 1947 70,7 % du sol contre 40,4 % avant la révolution. En Pologne, par suite des transformations agraires et de la récupération des territoires de l’Ouest, les paysans dépourvus de terre ou en ayant peu et les paysans moyens, ont reçu plus de 6 millions d’hectares. En Bulgarie, comme il n’existait pas de grande propriété foncière féodale, les tâches antiféodales accomplies par la révolution lors de la réforme agraire (liquidation de la propriété foncière des monastères et de l’Eglise, etc.), ont eu moins d’ampleur que dans les autres pays de démocratie populaire et la réforme agraire a eu essentiellement le caractère d’une réforme dirigée contre les paysans riches.

Les transformations agraires révolutionnaires ont été réalisées avec la participation active des masses paysannes sous la direction de la classe ouvrière au cours d’une lutte de classe acharnée. Soutenues par les impérialistes étrangers, les forces réactionnaires leur ont opposé une résistance farouche et ont tenté de les torpiller par tous les moyens. Les transformations agraires ont eu les plus grandes conséquences économiques et politiques. L’abolition de la grande propriété foncière a privé les forces réactionnaires d’une base matérielle très importante. La liquidation de la grande propriété terrienne a fait disparaître les survivances de l’exploitation féodale de la paysannerie. L’attribution de terre aux petits paysans et aux salariés agricoles les a attachés au régime populaire. Aboutissement des tâches de la révolution démocratique bourgeoise, les transformations agraires ont été en même temps une des conditions nécessaires pour passer à l’édification socialiste.

Par la réalisation de ses tâches antiféodales, la révolution démocratique populaire est passée peu à peu à sa seconde étape, elle s’est transformée en révolution socialiste. Bien que la première étape de la révolution eût pour contenu principal des transformations de caractère démocratique général, néanmoins la classe ouvrière, force dirigeante de la dictature révolutionnaire et démocratique du prolétariat et de la paysannerie, ne pouvait pas s’en tenir à ces seules transformations et elle a pris une série de mesures qui ont préparé le passage à la deuxième étape de la révolution. Parmi ces mesures, citons : l’instauration du contrôle ouvrier sur la production ; la confiscation p. 629des biens des criminels de guerre et des capitalistes ayant collaboré avec l’occupant, ainsi que de la bourgeoisie monopoliste étroitement liée à eux, ce qui a affaibli les positions économiques de la bourgeoisie et a fait passer entre les mains de l’État populaire une partie de la grande industrie ; l’instauration du monopole de l’État sur le commerce des marchandises les plus importantes et du contrôle de l’État sur le commerce extérieur, ainsi que plusieurs autres mesures. Au cours de la révolution, la nationalisation des moyens de production a pris une ampleur de plus en plus grande. Tout cela a affaibli la bourgeoisie dans son ensemble et renforcé les positions de la classe ouvrière.

La nationalisation de la grande et de la moyenne industries, des transports, des P.T.T., etc., s’est faite de plusieurs manières dans les pays européens de démocratie populaire. Elle a commencé dès 1945-1946 et a été terminée dans l’essentiel en 1947-1948.

Au fur et à mesure que l’on passait de la solution des tâches démocratiques générales à celle des tâches de la révolution socialiste, la lutte s’intensifiait inévitablement entre la classe ouvrière et la bourgeoisie contre-révolutionnaire. S’appuyant sur la puissance économique qu’elle gardait encore et sur le capital étranger, utilisant ses agents dans l’appareil d’État et souvent au sein même du gouvernement, la bourgeoisie a cherché par tous les moyens à faire échec aux mesures prises par le pouvoir de démocratie populaire et à rétablir sa domination économique et politique. Après avoir consolidé ses forces par l’unification des partis ouvriers sur la base du marxisme-léninisme, la classe ouvrière a rallié la paysannerie et les autres couches laborieuses. Au cours de la révolution démocratique populaire, les organismes de l’État ont été débarrassés des éléments contre-révolutionnaires, bourgeois et agrariens ; le vieil appareil d’État bourgeois a été définitivement brisé et remplacé par un nouvel appareil d’État, répondant aux intérêts des travailleurs. Les masses populaires ont riposté de façon décisive aux tentatives de la bourgeoisie de restaurer le joug impérialiste étranger. Par suite de la défaite de la bourgeoisie, le rôle dirigeant de la classe ouvrière dans l’État s’est définitivement affirmé. Toutes ces tâches ont été accomplies dans la majorité des pays européens de démocratie populaire vers 1947-1948.

Le régime politique de la démocratie populaire s’est mis à remplir avec succès les fonctions de la dictature du prolétariat ; la démocratie populaire est devenue une des formes de la dictature prolétarienne.

Incarnant la domination des travailleurs sous la direction de la classe ouvrière, a dit G. Dimitrov, le régime de la démocratie populaire peut et doit, ainsi que l’expérience l’a déjà prouvé, exercer avec succès les fonctions de la dictature du prolétariat pour la liquidation du capitalisme et l’organisation de l’économie socialiste.

G. Dimitrov, « La démocratie populaire », dans Œuvres choisies, Éditions sociales, Paris, 1952, p. 261.
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C’est ainsi que s’est opérée la transformation d’une révolution bourgeoise démocratique, par son caractère, en une révolution socialiste, que s’est effectué le passage progressif d’une étape de la démocratie populaire à une autre : de la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie à la démocratie populaire exerçant les fonctions de la dictature du prolétariat.

Le renforcement de l’hégémonie du prolétariat et du rôle dirigeant des partis communistes au cours des transformations démocratiques a été la condition décisive du passage à la révolution socialiste et à la dictature du prolétariat ; il a également déterminé le caractère de ce passage. L’instauration de la dictature du prolétariat n’a pas pris la forme d’un acte unique, du renversement du pouvoir existant, mais s’est faite par le renforcement graduel des positions du prolétariat qui a gagné à soi les masses laborieuses et par l’application d’une série de mesures tendant à faire disparaître la domination économique de la bourgeoisie. Parmi ces mesures, la nationalisation des grandes entreprises capitalistes et des banques a été décisive.

Réalisant les objectifs de la révolution socialiste, le pouvoir de démocratie populaire a fait des fabriques et des usines, des mines et des centrales électriques, la propriété socialiste du peuple tout entier. Les transports et les P.T.T., le sous-sol et une partie du sol, les banques, le commerce extérieur, le commerce intérieur de gros ont été nationalisés également. Ainsi, partant des exigences de la loi économique de la correspondance nécessaire entre les rapports de production et le caractère des forces productives, le pouvoir de démocratie populaire, dirigé par la classe ouvrière, a liquidé la domination économique de la bourgeoisie et pris les postes de commande de l’économie nationale. Ainsi, les conditions nécessaires pour passer à la transformation socialiste de la société ont été créées. Par suite de la nationalisation, les rapports de production dans l’industrie ont été mis en accord avec le caractère social de la production : les principaux moyens de production sont devenus le bien du peuple tout entier en la personne de l’État de démocratie populaire. Les pays de démocratie populaire sont entrés dans la période de transition du capitalisme au socialisme.

La formation du pouvoir de démocratie populaire et la période transitoire du capitalisme au socialisme diffèrent par certaines particularités dans la République démocratique allemande, formée par les forces démocratiques du peuple allemand après la division de l’Allemagne en deux par les puissances occidentales. Il existe à l’heure actuelle, sur le territoire de l’Allemagne, deux États : la République démocratique allemande et la République fédérale allemande, dans lesquels se sont constitués des régimes sociaux et économiques de nature différente.

Dans la République démocratique allemande, c’est la classe ouvrière, alliée à la paysannerie travailleuse, qui est au pouvoir. L’alliance des ouvriers et des paysans est la force décisive de la vie politique et économique de la république. Le pouvoir p. 631d’État s’appuie sur le bloc des partis et des organisations antifascistes et démocratiques et sa politique est déterminée par l’objectif de sa lutte : la création d’une Allemagne démocratique et pacifique, unie. Dans ce bloc, le rôle dirigeant revient au parti de la classe ouvrière, le Parti socialiste unifié d’Allemagne. Avec la suppression de la domination économique des junkers-propriétaires fonciers et des monopoles, les racines sociales du militarisme et du fascisme ont été extirpées de la République démocratique allemande.

Le fait que les travailleurs de la République démocratique allemande se sont engagés dans la voie de l’édification socialiste est un grand événement historique dans la vie du peuple allemand. L’édification du socialisme dans la République démocratique allemande répond aux intérêts de tous les travailleurs d’Allemagne. Dans l’économie de la République, la place déterminante appartient à la propriété sociale des moyens de production sur laquelle reposent les entreprises populaires de l’industrie, les domaines populaires de l’agriculture, les stations de machines et de tracteurs et les coopératives agricoles de production. À côté du secteur socialiste, qui est le principal, il existe dans l’industrie, les transports, le commerce et l’agriculture, de nombreuses exploitations individuelles de simples producteurs de marchandises : paysans et artisans, ainsi que de petites et moyennes entreprises capitalistes. La République démocratique allemande se fixe pour tâche primordiale de lutter pour la réunification de l’Allemagne sur des bases pacifiques et démocratiques.

La Yougoslavie appartient au nombre des pays qui se sont détachés du système capitaliste au cours de la deuxième guerre mondiale. À la place de l’ancienne Yougoslavie, avec son régime monarchiste et réactionnaire, fondé sur l’exploitation cruelle des travailleurs et sur l’oppression nationale, la République populaire fédérative de Yougoslavie est née par suite de la révolution populaire. Le pouvoir y appartient à la classe ouvrière et à la paysannerie, et l’inégalité nationale y a été supprimée. En Yougoslavie, la propriété sociale des principaux moyens de production est dominante : dans le domaine de la grande et de la moyenne industrie, des transports, dans le système bancaire, le commerce de gros et la majeure partie du commerce de détail. Malgré les intrigues des forces impérialistes, la Yougoslavie a gardé son indépendance nationale et a résisté aux tentatives du capital étranger pour pénétrer dans son économie.

À l’étape actuelle du développement mondial, étant donné l’existence du camp puissant du socialisme, la démocratie populaire représente la voie de la transformation socialiste et révolutionnaire de la société. L’expérience historique de l’Union soviétique et des pays de démocratie populaire confirme la thèse léniniste selon laquelle, l’unité de vue étant acquise pour l’essentiel sur les moyens de faire triompher le socialisme, la solution des problèmes concrets de l’édification socialiste peut cependant être obtenue sous des formes et par des méthodes p. 632différentes dans les divers pays de démocratie populaire, compte tenu des particularités historiques et nationales de chaque pays. Lénine a écrit :

Toutes les nations viendront au socialisme, cela est inévitable, mais elles n’y viendront pas toutes d’une façon absolument identique, chacune apportera son originalité dans telle ou telle forme de démocratie, dans telle ou telle variété de dictature du prolétariat, dans tel ou tel rythme des transformations socialistes des différents aspects de la vie sociale.

V. Lénine, « Une caricature du marxisme et à propos de l’ “économisme impérialiste” », Œuvres, t. 23, p. 75-76.
Date: 2010-2014