Manuel d’économie politique de l’Académie des sciences de l’URSS
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La révolution accomplie par K. Marx et F. Engels en économie politique.

Vers le milieu du 19e siècle, le système d’économie capitaliste est devenu dominant dans les principaux pays de l’Ouest européen et aux États-Unis. Il s’était formé un prolétariat qui commençait à entrer en lutte contre la bourgeoisie. Les conditions étaient nées pour la formation d’une conception du monde prolétarienne d’avant-garde, le socialisme scientifique.

Karl Marx (1818-1883) et Friedrich Engels (1820-1895) ont transformé le socialisme d’utopie en science. La doctrine élaborée par Marx et Engels traduit les intérêts vitaux de la classe ouvrière, et elle est le drapeau des masses prolétariennes dans leur lutte pour le renversement révolutionnaire du capitalisme, pour la victoire du socialisme.

La doctrine de Marx « naquit comme la continuation directe et immédiate des doctrines des représentants les plus éminents de la philosophie, de l’économie politique et du socialisme ». (V. Lénine, « Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme », Œuvres, t. 19, p. 13.) Le génie de Marx, disait Lénine, consiste à avoir fourni la réponse aux questions que la pensée progressiste de l’humanité avait déjà posées. Sa doctrine est l’héritière légitime de ce que la pensée humaine a créé de plus parfait dans le domaine de la science de la société humaine. En même temps, la naissance du marxisme a marqué un tournant révolutionnaire radical en philosophie, en économie politique, dans toutes les sciences sociales. Marx et Engels ont armé la classe ouvrière d’une conception du monde harmonieuse et complète, le matérialisme dialectique, fondement théorique du communisme scientifique. En étendant le matérialisme dialectique à l’étude des phénomènes sociaux, ils ont créé le matérialisme historique, une des plus grandes conquêtes de la pensée scientifique. À l’étude de la société humaine en dehors de l’histoire, ils ont opposé la méthode historique fondée sur une étude approfondie de la marche réelle de son développement. À l’idée d’immuabilité et d’immobilisme de la société qui régnait jusque-là, ils ont substitué une doctrine cohérente qui découvre les lois objectives du développement social, les lois du remplacement de certaines formes de la société par d’autres.

Marx et Engels furent les fondateurs d’une économie politique véritablement scientifique. En appliquant la méthode du matérialisme dialectique à l’étude des rapports économiques, Marx a opéré une révolution profonde dans l’économie politique. C’est en abordant l’économie politique en idéologue de la classe ouvrière qu’il a dévoilé jusqu’au bout les contradictions du capitalisme et créé une économie politique prolétarienne. Marx a élaboré sa doctrine économique au cours d’une lutte intransigeante contre l’apologétique bourgeoise du capitalisme et la critique petite-bourgeoise de celui-ci. Utilisant et développant plusieurs thèses des classiques de l’économie politique bourgeoise — Smith et Ricardo — Marx a résolument fait justice des conceptions antiscientifiques et des contradictions de leur doctrine. La doctrine économique de Marx dresse le bilan et fait la synthèse d’une documentation gigantesque sur l’histoire de la société humaine et, en particulier, sur la naissance et le développement du capitalisme. C’est à Marx que l’on doit la découverte du caractère historique transitoire du mode de production capitaliste et l’étude des lois présidant à la naissance, au développement et à la disparition du capitalisme. Sur la base d’une analyse économique pénétrante du régime capitaliste, Marx a fait apparaître la mission historique du prolétariat en tant que fossoyeur du capitalisme et artisan de la société nouvelle, socialiste

Les fondements de la conception marxiste du monde ont été proclamés dès le premier document-programme du communisme scientifique, le Manifeste du Parti communiste, écrit par Marx et Engels en 1848. Marx a publié les résultats de ses recherches économiques ultérieures dans son ouvrage Contribution à la critique de l’économie politique (1859), consacré à l’analyse de la marchandise et de la monnaie, on trouve dans la préface un exposé classique des principes du matérialisme historique. L’ouvrage principal de Marx, dont il disait à bon droit qu’il était l’œuvre de sa vie, est Le Capital, dont le premier livre (Le Développement de la production capitaliste) fut publié par Marx en 1867 ; le deuxième livre (Le Procès de la circulation du capital) fut édité par Engels après la mort de Marx en 1885, et le troisième livre (Le Procès d’ensemble de la production capitaliste) parut en 1894. En travaillant au Capital, Marx se proposait d’écrire un quatrième livre, consacré à l’analyse critique de l’histoire de l’économie politique. Les manuscrits qu’il a laissés furent édités après la mort de Marx et d’Engels sous le titre Les Théories de la plus-value.

À l’élaboration de la théorie du communisme scientifique sont également consacrés plusieurs ouvrages classiques d’Engels : La Situation des classes laborieuses en Angleterre (1845), l’Anti-Dühring (1878) qui traite des questions les plus importantes en matière de philosophie, de sciences naturelles et de sciences sociales, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884), etc.

En créant l’économie politique prolétarienne, Marx a tout d’abord élaboré et développé de façon conséquente la théorie de la valeur-travail. En analysant la marchandise et la contradiction entre sa valeur d’usage et sa valeur d’échange, Marx a découvert que le travail incorporé dans la marchandise revêt un double caractère. C’est, d’une part, le travail concret qui crée la valeur d’usage de la marchandise, et, d’autre part, le travail abstrait qui crée sa valeur. La découverte du double caractère du travail a servi à Marx de clé pour expliquer scientifiquement tous les phénomènes du mode de production capitaliste, sur la base de la théorie de la valeur-travail. Marx a montré que la valeur n’est pas une chose, mais un rapport de production entre les hommes, recouvert d’une enveloppe matérielle, et c’est ainsi qu’il a révélé le secret du fétichisme de la marchandise. Il a soumis la forme de la valeur à l’analyse, il en a recherché l’évolution historique depuis les germes de l’échange jusqu’à la domination intégrale de la production marchande, ce qui lui a permis de découvrir la nature véritable de l’argent.

Sur la base de la théorie de la valeur-travail, Marx a élaboré sa théorie de la plus-value. Il a montré le premier qu’en régime capitaliste, ce n’est pas le travail qui est une marchandise, mais la force de travail. Il a étudié la valeur et la valeur d’usage de cette marchandise spécifique et il a expliqué le caractère de l’exploitation capitaliste. La théorie de la plus-value de Marx révèle jusqu’au bout la nature du principal rapport de production du capitalisme, le rapport entre capitaliste et ouvrier ; elle met à nu les bases les plus profondes de l’opposition de classes et de la lutte de classes entre le prolétariat et la bourgeoisie.

Marx a non seulement mis en lumière l’origine et la source de la plus-value, mais il a montré comment l’exploitation capitaliste est camouflée et estompée. Il a étudié la nature du salaire en tant que prix de la force de travail qui se manifeste sous la forme modifiée de prix du travail.

Marx a fait une analyse scientifique serrée des diverses formes que revêt la plus-value. Il a montré que la plus-value se manifeste sous une forme modifiée, le profit ; qu’elle revêt en outre la forme de rente foncière et d’intérêt. Et l’on a l’impression trompeuse que le salaire est le prix du travail, que le profit est engendré par le capital lui-même, la rente par la terre et l’intérêt par l’argent.

Dans sa théorie du prix de production et du profit moyen, Marx a résolu la contradiction qui consiste en ce qu’en régime capitaliste, les prix du marché s’écartent de la valeur. En même temps, il a fait ressortir la base objective de la solidarité de la classe capitaliste dans l’exploitation des ouvriers, le profit moyen de chaque capitaliste étant déterminé par le degré d’exploitation non point dans une entreprise donnée, mais dans la société capitaliste tout entière.

Marx a mis au point la théorie de la rente différentielle et il a, le premier, assigné un fondement scientifique à la rente absolue. Il a défini le rôle réactionnaire, parasite de la grande propriété terrienne, la nature et les formes d’exploitation des paysans par les propriétaires fonciers et la bourgeoisie.

Marx a le premier découvert les lois de l’accumulation du capital, en établissant que le développement du capitalisme, la concentration et la centralisation du capital entraînent inévitablement un approfondissement et une aggravation des contradictions inhérentes à ce régime, contradictions à la base desquelles se trouve la contradiction entre le caractère social de la production et la forme privée, capitaliste de l’appropriation. Marx a découvert la loi générale de l’accumulation capitaliste qui détermine l’accroissement de la richesse et du luxe à un pôle de la société et l’accroissement de la misère, de l’oppression, des tourments du travail à l’autre pôle. Il a montré que le développement du traîne la paupérisation relative et absolue du prolétariat, qui creuse encore l’abîme entre le prolétariat et la bourgeoisie, aggrave la lutte de classes entre eux.

L’analyse de la reproduction du capital social total, faite par Marx, a une importance considérable. Ayant écarté l’erreur de Smith, qui consiste à ignorer le capital constant consommé lors de la fabrication de la marchandise, et établi la division du produit social du point de vue de sa valeur en trois parties (c + v + p), puis du point de vue de sa forme matérielle en moyens de production et objets de consommation, Marx a découvert la loi économique générale selon laquelle, quel que soit le régime de la société, les forces productives se développent quand l’accroissement de la production des moyens de production est plus rapide que celui de la production des objets de consommation. Marx a soumis à l’analyse les conditions de la reproduction capitaliste simple et élargie, les profondes contradictions de l’économie capitaliste qui conduisent nécessairement aux crises de surproduction. Il a étudié la nature des crises économiques et démontré qu’elles étaient inévitables en régime capitaliste.

La doctrine économique de Marx et d’Engels constitue une ample et profonde démonstration de l’inéluctabilité de l’effondrement du capitalisme et de la victoire de la révolution prolétarienne instaurant la dictature de la classe ouvrière et inaugurant une ère nouvelle, l’ère de la construction de la société socialiste.

Entre 1870 et 1890 déjà, le marxisme avait commencé à recevoir de plus en plus largement l’approbation de la classe ouvrière et des intellectuels d’avant-garde des pays capitalistes. Un grand rôle dans la diffusion des idées du marxisme, à cette époque, fut joué par Paul Lafargue (1842-1911) en France, Wilhelm Liebknecht (1826-1900) et August Bebel (1840-1913) en Allemagne, Georges Plékhanov (1856-1918) en Russie, Dmitri Blagoïev (1855-1924) en Bulgarie et par d’autres personnalités marquantes du mouvement ouvrier des différents pays.

En Russie, le parti ouvrier marxiste et sa conception du monde se sont formés au cours d’une lutte implacable contre l’ennemi du marxisme, qu’était le populisme. Les populistes niaient le rôle d’avant-garde du prolétariat dans le mouvement révolutionnaire : ils prétendaient qu’en Russie le développement du capitalisme était impossible. Contre les populistes se sont élevés Plékhanov et le groupe « Libération du travail » qu’il avait organisé. Plékhanov a été le premier à donner une critique marxiste des conceptions erronées des populistes et à défendre en même temps de manière brillante les conceptions marxistes. L’activité de Plékhanov entre 1880 et 1900 eut une grande importance pour la formation idéologique des révolutionnaires prolétariens en Russie. Plékhanov a écrit une série d’ouvrages remarquables sur la philosophie du marxisme. Il a popularisé avec succès les différents aspects de la doctrine économique de Marx, en la défendant contre la critique bourgeoise et les falsifications réformistes. Les travaux littéraires de Plékhanov ont porté un coup très dur aux positions populistes. Mais la défaite idéologique du populisme n’était pas achevée. Dès le début de son activité, Plékhanov donna de certains problèmes une appréciation erronée, qui contenait en germe ses futures conceptions menchéviks : il ne tenait pas compte du fait qu’au cours de la révolution, le prolétariat doit entraîner la paysannerie à sa suite ; il considérait la bourgeoisie libérale comme une force susceptible de prêter appui à la révolution, etc. Il fallait achever le populisme en tant qu’ennemi du marxisme et réaliser la fusion du marxisme avec le mouvement ouvrier en Russie ; ce fut Lénine qui s’acquitta de cette tâche.

Date: 2010-2014