Dominique Meeùs
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Contributions à la réflexion
Le capitalisme et la nature

Miguel Tiago0

La Nature est le substrat du développement et le milieu dans lequel se développe la lutte de classes. C’est aussi autour du rapport aux ressources naturelles que se produit une lutte entre intérêts de classe antagonistes, dans la mesure où l’utilisation de ces ressources est la base fondamentale de la construction des sociétés humaines. La phase actuelle du capitalisme, qui se rapproche manifestement de ses limites historiques, a aggravé l’impact de l’exploitation capitaliste, également dans le cadre du rapport entre sociétés et Nature. L’appropriation de la production s’est accompagnée d’une appropriation directe des ressources, de la marchandisation même des biens environnementaux, ce qui démontre bien le caractère prédateur du système capitaliste et la nécessité urgente de le dépasser, dans la mesure où la Nature comprend l’ensemble des ressources finies qui sont fondamentales à un développement harmonieux de toute l’Humanité. Leur épuisement, ou leur destruction, ont des implications directes pour les travailleurs, si on tient compte de l’élitisation galopante (gentrification) de l’accès à la qualité de vie et à la qualité environnementale. La lutte des travailleurs et des communistes est donc aussi une lutte pour la défense de la préservation et de la gestion des ressources naturelles, en redonnant à cette gestion le sens de l’intérêt commun et en la dissociant de l’accumulation de profits.

Le Parti ne doit pas passer à côté de la campagne actuelle, médiatique et politique, autour des préoccupations environnementales, mais elle doit l’aborder d’un point de vue critique et transformateur. Un des axes principaux de ce que la Résolution politique du 18e Congrès du PCP décrit comme le « dogme écologique » est la campagne politique autour du « changement climatique ». Notre analyse signifie-t-elle que les préoccupations environnementales sont secondaires ? C’est tout le contraire, la démystification de ce « dogme » est la seule manière d’intervenir réellement sur les problèmes que pose de plus en plus le rapport capitalisme/Nature. Ces problèmes, qui se traduisent par la dilapidation des ressources et par l’appauvrissement des travailleurs qui en dépendent directement ou indirectement, sont le résultat de caractéristiques intrinsèques au fonctionnement du système capitaliste. Tout cela découle de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit et de ses contradictions internes1, la nécessité pour le capital de continuer perpétuellement ses efforts d’expansion — ce qui est bien résumé par Engels lorsqu’il affirme (parlant de la production capitaliste) : « Il lui faut s’accroître et se développer, sinon elle est condamnée à périr2 » —, ce qui lui permet ainsi d’assurer la continuité de sa force motrice : le taux de profit. Cela a des implications très concrètes dans la gestion des ressources naturelles et dans leur appropriation, étant donné qu’elles sont, dans une large mesure, la source de toutes les matières premières ou des éléments fondamentaux à la vie de tous les êtres humains. Dans ce modèle de croissance et d’accumulation, les biens environnementaux sont marchandisés dans les intérêts de la classe dominante.

C’est dans ce cadre que l’intégration des questions environnementales dans la lutte de masses et dans la lutte des travailleurs devient décisive. Dans le scénario actuel de crise mondiale de l’économie capitaliste, le système même se trouve à un moment critique, avec des décisions à prendre quant aux paradigmes productifs, économiques et financiers qui soutiennent le capitalisme dans sa phase actuelle de développement. Après l’échec patent du Protocole de Kyoto, dont on peut difficilement voir une seule conséquence positive, on s’attendrait à une réévaluation des instruments d’intervention de la part des organismes internationaux, notamment la Convention cadre pour les changements climatiques (UNFCCC), organisme des Nations Unies. Au lieu de cela, la Conférence des parties de cette Convention à Copenhague se positionne comme le successeur légitime de Kyoto et de Bali, en conservant justement les mêmes instruments, et en concentrant l’intervention des sociétés humaines uniquement dans le domaine financier, sans se saisir de la nécessité urgente de procéder à de profondes transformations de nature anticapitaliste et, plus grave encore, en dissimulant cette nécessité.

Il est vrai qu’après l’éclatement de la crise économique et structurelle du capitalisme, nombreux sont ceux qui parlent de « nouveau paradigme » et d’une « régulation et d’une intervention plus importante de l’État » dans le système, accompagnés par ceux qui mettent avant le soi-disant « nouveau paradigme énergétique ». Toutefois, il est révélateur qu’ils aient été les premiers à mettre comme dogme le fonctionnement de l’économie capitaliste comme point de départ de tout « nouveau paradigme ». Dans le sillage de ces articles autour de la « durabilité », du « développement durable » (voir le rapport Brudtland3), apparaissent les nouvelles diversions idéologiques du système capitaliste orientées fondamentalement toujours vers le même objectif central : permettre la perpétuation et l’approfondissement de l’appropriation de plus-value par l’exploitation du travail. Le capital en tendant ses « pièges » dans son offensive idéologique se trouve toutefois dans un équilibre de plus en plus instable, si on tient compte des asymétries flagrantes dans la distribution des bénéfices technologiques, des ressources naturelles et de la richesse produite.

À ce stade de l’Histoire des êtres humains et de la planète, il devient évident qu’une harmonisation entre les activités humaines et la dynamique de la Nature est nécessaire. Toutefois, de nombreux doutes subsistent encore, notamment scientifiques, sur les formes et l’étendue de l’influence de chacune des activités humaines sur la Nature et, en particulier, sur le climat, sur quoi s’appuie une grande partie de l’arsenal idéologique du capitalisme. Dans la phase actuelle de son développement, au seuil de ce « nouveau paradigme économique et énergétique », il est essentiel de démontrer ses contradictions internes.

Dans la lignée du Protocole de Kyoto, de la création des marchés de licences d’émission de gaz à effets de serre, des négociations internationales, de nouvelles offensives mondiales émergent, qui visent essentiellement à s’approprier la Nature et l’environnement comme une marchandise et un filon ouvrant des perspectives absolument incommensurables au monde des affaires, d’une part, et servir d’argument pseudo-scientifique de chantage et de diversion idéologique, d’autre part. Le système capitaliste voit désormais dans les scénarios de changements climatiques (après que le « réchauffement global » se soit révélé être un terme équivoque) un élément de diversion par rapport aux vrais problèmes qui se posent sur le plan politique et socio-économique. La solution à ces problèmes posées par le rapport entre l’être humain et la Nature ne se trouve pas dans un ravalement de façade du système, mais plutôt dans une rupture radicale avec le fonctionnement même du système, en le dépassant historiquement.

Les médias ont joué un rôle fondamental dans la diffusion d’un dogme écologiste qui, tout en ne fonctionnant pas comme un argument en soi, est révélateur des pressions qui existent pour la création d’une culture pseudo-scientifique autour d’un alarmisme et d’une hystérie qui est contredite par les doutes soulevés par d’autres études scientifiques sciemment occultées par les médias dominants. Il est important d’avoir conscience que la recherche scientifique est aussi un processus social, soumis à l’instrumentalisation de la classe dominante. On ne peut pas balayer d’un revers de main le fait qu’il existe diverses études qui ne reconnaissent pas l’existence d’une relation de cause à effet entre la concentration atmosphérique en CO2 et la hausse de la température à la surface de la terre, de la même manière que nous devons avoir à l’esprit l’évidence même qu’il a existé de nombreuses variations climatiques tout au long de l’histoire de la planète, déterminées par des facteurs très différents. Pour ce qui est de l’Arctique, par exemple, l’alarmisme actuel doit être remis en cause quand on regarde une série de données concernant la superficie minimale couverte par la mer gelée et nous constatons qu’il n’existe pas de tendance aussi alarmante puisque le minimum de 2007 (près de 4 200 000 km2) est bien inférieur à celui de 2009 (5 249 844 km2)4. En réalité, de nombreuses autres données valident l’hypothèse de changements climatiques mondiaux significatifs tout au long de l’histoire de notre planète, de plus de quatre milliards d’années, sans aucun lien direct avec les concentrations de CO2.

La climatologie et la paléo-climatologie ne sont justement pas des sciences simplistes comme on tente de le faire croire et n’ont rien à voir avec des modèles de type « règle de trois » aussi élémentaires que celles qui ont donné naissance à la thèse aujourd’hui dépassée du réchauffement global en « crosse de hockey » (la première hypothèse de hausse de température comme étant directement proportionnelle aux concentrations atmosphériques de CO2). Il est aussi urgent de dénoncer le fait que, au contraire de ce qui est souvent affirmé publiquement, le GIEC (le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) — bien que constitué par un vaste réseau de chercheurs — n’est pas un organisme scientifique, mais bien politique ; par conséquent leurs conclusions ne sont pas scientifiques dans la véritable acceptation du terme, c’est-à-dire, que les rapports finaux de du GIEC ne sont pas l’objet d’une évaluation indépendante et ne sont pas confrontés à des tests expérimentaux, comme on l’exige de tout travail scientifique pour être validé.

La marchandisation des biens environnementaux, la diversion idéologique, le blanchissement des responsabilités de classe sont tous des effets directs de l’hystérie de masse qu’on cherche à exciter avec la généralisation de ce « dogme ».

Il est, par exemple, paradoxal que, alors que les coûts de la production énergétiques sont toujours plus faibles, les coûts finaux ne cessent d’augmenter. Cette relation entre coûts de production et prix révèle bien l’augmentation incommensurable du profit que les compagnies spécialisées dans la production énergétique réalisent par ce chantage écologique, composante importante de l’augmentation des prix, alliée objectivement à la pression spéculative qui contrôle tout le marché des combustibles fossiles avec des répercussions sur les coûts de production et de distribution de l’énergie finale. Le changement de « paradigme économique et énergétique » dont la classe dominante parle tant se résume, fondamentalement, à un ensemble de changements dans la production tout en maintenant parfaitement intact le cadre dans lequel elle s’insère, non pas la production mais l’organisation et la possession des moyens de production, c’est-à-dire, le mode de production. Ce qui est aujourd’hui en cause, c’est moins de savoir si l’énergie peut ou non être obtenue à partir de sources renouvelables et propres, mais jusqu’à quel point le capital va s’approprier la production énergétique provenant de ces sources. Le degré d’appropriation capitaliste déterminera le degré d’utilisation de ces sources et de ces technologies et c’est de cet obstacle que les travailleurs du monde entier devront triompher, sous peine de voir se perpétuer, pas seulement l’injustice inhérente à l’exploitation capitaliste, mais aussi la dilapidation de la Nature et de ses ressources dans la mesure où elles constituent, non pas des ressources économiques communes, mais juste des marchandises destinées à être valorisées et à générer du profit.

Les mécanismes du Protocole de Kyoto et, visiblement, ceux qui seront institués après Copenhague sont loin de constituer une solution pour la diminution des émissions des gaz à effet de serre, mais seront, sans aucun doute, un des plus importants marchés de notre temps, dans la mesure où la Bourse du carbone pourra représenter, à court terme, un marché de plus de 700 milliards de dollars. Nous ne pouvons pas ignorer le fait que la constitution d’une Bourse des licences d’émission signifie un transfert de richesse entre différents secteurs sociaux et productifs, comme le manifeste l’augmentation pour le consommateur des coûts de la consommation d’énergie, à travers le transfert de coûts dans toute sorte de mécanismes non productifs (comme l’échange en Bourse de licences d’émissions).

Avec cette politique, non seulement on escamote les véritables responsabilités de classe, mais on fait aussi les premiers pas vers la privatisation des ressources atmosphériques, jusqu’à l’air que nous respirons. Il est absolument inacceptable que la réponse à une hypothétique influence anthropique sur le climat soit la privatisation de l’atmosphère. Avec cette stratégie, le capital passe sous silence également les conséquences les plus graves de la pollution atmosphérique, qui sont bien plus vastes que ce que l’on croit exister à propos du climat, justement parce qu’ils touchent à la santé, aux équilibres écologiques, à la qualité de l’eau et de l’air. Est-ce que la classe dominante ignore ou feint d’ignorer que l’utilisation des sols, les imperméabilisations, les déforestations, la désertification, sont des facteurs significatifs des transferts de chaleur entre atmosphère, biosphère et Soleil, contribuant ainsi à l’intensification des phénomènes climatiques extrêmes ?

Aborder la question du « changement climatique » doit être, de notre part, une tâche d’une importance capitale pour démasquer dès maintenant les « pièges idéologiques » qui sont tendus par la thèse des catastrophes et de leurs origines anthropiques.

Le carrefour auquel se trouve l’Humanité correspond aux limites historiques du capitalisme qui seront seulement résolues par le pouvoir créatif des hommes et des femmes, en dépassant la forme d’organisation sociale, économique et politique du capitalisme et en utilisant tous les ressources déjà disponibles pour développer la lutte pour remplacer le capitalisme par le socialisme, comme étape vers le communisme. Les travailleurs ne pourront pas apporter une autre réponse aux grands problèmes dans lesquels ils se trouvent. Il est donc essentiel de placer la discussion de la relation de l’Humanité avec la Nature dans le cadre dans lequel elle s’inscrit : dans le cadre de la lutte de classes et de la lutte pour le pouvoir politique et la possession des biens et des ressources naturelles, avec la pleine conscience que seul le socialisme pourra créer les conditions pour la construction d’une relation harmonieuse entre l’Humanité et la Nature.


Notes

(0) Traduit par J. C. pour Solidarité internationale PCF, de Miguel Tiago, « Contribuições para a reflexão — O capitalismo e a Natureza », O Militante 304 (janvier-février 2010) (http://www.omilitante.pcp.pt/index.php?option=com_content&task=view&id=378&Itemid=32). O Militante est une revue « de réflexion et de pratique » du Parti communiste portugais. Miguel Tiago est « Membro da Comissão Política da DN da JCP e deputado do PCP à Assembleia da República ». Cette version a été revue par Dominique Meeùs pour l’Institut d’études marxistes (http://www.marx.be/).

(1) Karl Marx, Le Capital, Livre 3, chapitre 15, Éditions sociales, Paris, 1957, Livre 3, vol. 1 (vol. 6), p. 254-278 ( http://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_14.htm).

(2) Friedrich Engels, « Préface à la seconde édition allemande » (1892, http://www.marxists.org/francais/engels/works/1892/07/fe_18920721.htm) de La situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845).

(3) Rapport de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement des Nations Unies, « Notre avenir à tous » (Gro Harlem Brundtland, dir., http://fr.wikisource.org/wiki/Rapport_Brundtland), où on définit pour la première fois le concept de « développement durable » (ou « soutenable »).

(4) En accord avec les données de l’IARC (International Arctic Research Center) et de la JAXA (Japanese Aeorospace Exploration Agency), avec l’analyse des données de l’IJIS (système géoinformatique de l’IARC-JAXA Information System), disponibles en http://www.ijis.iarc.uaf.edu/en/data/index.htm.

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