Dominique Meeùs
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Cours de philosophie marxiste en quatre leçons (et une introduction)

Ceci est une page écrite pour le contenu. On trouve une préparation plus orientée sur le déroulement de la leçon, sur la pédagogie sur cette page.

Introduction
Qu’est-ce que la philosophie ? Pourquoi l’étudier ?

Nous dirons donc pour définir la philosophie, qu’elle veut expliquer l’univers, la nature, qu’elle est l’étude des problèmes les plus généraux. Les problèmes moins généraux sont étudiés par les sciences. La philosophie est donc un prolongement des sciences en ce sens qu’elle repose sur les sciences et dépend d’elles. (Politzer, Principes élémentaires, Introduction, III. Voir les références à la fin de cette introduction sous Documents de base.)

Qu’est-ce que la philosophie ? C’est une conception fondamentale du monde, c’est-à-dire de ce qui est, de ce qu’on peut connaître et comment, de ce qu’on peut changer. Les sciences étudient et expliquent le monde, c’est-à-dire la nature et la société. Les sciences cherchent comment ça fonctionne. La philosophie se place à un niveau au-dessus : celui de l’existence du monde et de la possibilité de la science. (Comparer avec le journaliste sportif ou le critique d’art.) Nous aurons à développer la distinction (trop peu marquée dans cette citation de Politzer) entre philosophie et science.

Quelle importance présente l’étude de la philosophie pour un militant ?

Sur la théorie

Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. (Lénine, Que faire ? Œuvres, t. 5, p. 303-304.)

Bien sûr Lénine parle ici de politique, pas de philosophie. Mais la relation même entre théorie et pratique est une question philosophique. Mao la développe dans De la pratique. Pour savoir si nous pouvons changer la société, dans quel sens un changement est possible, et comment le faire, nous avons besoin d’une connaissance scientifique de la société, de l’histoire, de l’économie, de la politique. Mais cela pose la question de savoir ce qu’est la science, et quelle est sa valeur. La science est-elle même tout simplement possible ? Est-ce que le projet d’expliquer scientifiquement la nature, y compris les sociétés humaines, a un sens ? Est-ce que d’abord le monde existe ou est-ce qu’il n’est qu’un rêve ?

Ces questions ne sont pas évidentes. Vous pouvez trouver évident que le monde existe. Cela n’a pas toujours été évident pour tout le monde. Ensuite, c’est plus évident pour les cailloux que pour les idées. Est-ce que les idées ont la même manière d’exister que les cailloux ? Est-ce que la science ne serait possible que pour certains aspects de la réalité et pas pour d’autres ? Est-ce que tout le monde a la même position là-dessus ? N’y a-t-il pas des phrases qui témoignent d’un désaccord, même dans la vie de tous les jours ? Que veut-on dire en disant que les idées peuvent changer le monde ?

Ces questions ne sont pas innocentes. Au tournant du 19e et du 20e siècle, il y a eu un renouveau d’une philosophie (déjà ancienne) mettant en doute ou niant l’existence du monde en dehors de nos sensations, au niveau de notre conscience. Dans le découragement qui a suivi l’échec de la révolution de 1905 en Russie, des marxistes ont voulu « améliorer » le marxisme en le fondant sur cette (ancienne) philosophie « nouvelle ». Lénine a dû consacrer un long temps de travail à approfondir son étude de la philosophie et écrire le livre Matérialisme et empiriociticisme publié en 1909. (Cette histoire est racontée dans ce que je donne comme introduction à mon édition du « Matérialisme dialectique et […] matérialisme historique ».)

En pleine guerre révolutionnaire, dans les grottes de Yenan, Mao Tsé-toung (dans l’orthographe de ma jeunesse) a pris la peine de préparer des formations en philosophie pour les combattants pour défendre une relation correcte entre théorie et pratique (De la pratique), contre ceux qui privilégiaient indûment l’une ou l’autre ; et pour enseigner la manière de prendre en compte la complexité de la réalité (De la contradiction), contre ceux qui ne voient jamais des choses que la face la plus visible ou celle qui les arrange le mieux.

Sur l’idéologie

L’ancienne société était basée sur le principe suivant : tu voles ou on te vole, tu travailles pour quelqu’un ou c’est lui qui travaille pour toi, tu es maître ou tu es esclave. Et l’on conçoit que les gens formés dans cette société s’imprègnent — pour ainsi dire avec le lait maternel — d’une psychologie, d’habitudes, d’idées : on est maître, esclave, petit propriétaire, petit employé, petit fonctionnaire, intellectuel, en un mot on est un homme ou une femme qui ne se soucie que de son bien et qui se désintéresse du reste.

Si je cultive ce lopin de terre, peu m’importent les autres ; si un autre a faim, tant mieux, je vendrai plus cher mon blé. Si j’ai ma petite place de médecin, d’ingénieur, d’instituteur, d’employé, que m’importent les autres ? Peut-être qu’à force d’adulations et de complaisance envers les puissants de ce monde, je réussirai à conserver ma petite place et même à percer, à devenir un bourgeois. (Lénine, « Les tâches des unions de la jeunesse », discours au 3e congrès de l’Union de la jeunesse communiste de Russie, 2 octobre 1920, Œuvres, t. 31, p. 303-304.)

Si on n’a pas une conception du monde explicite, on en a une implicite qui a toutes les chances d’être celle de l’idéologie dominante, celle de la bourgeoisie. Il est très important de pouvoir reconnaître une telle philosophie implicite chez soi-même et chez les autres, et de pouvoir l’analyser, en tirer les conséquences, la critiquer.

Une idéologie est toujours l’idéologie d’une classe. En philosophie, il y a eu différentes écoles qui correspondaient à des situations économiques, sociales et politiques différentes, comme déjà dans la Grèce antique, berceau de la philosophie. Cela illustre que le matérialisme historique s’applique à la philosophie aussi.

Transformer le monde

Nous allons étudier le matérialisme qui est fondamentalement la conception du monde du prolétariat. Certains se demandent si le monde n’est pas qu’une illusion (idéalisme). Certains disent qu’il existe mais qu’on ne peut pas le connaître vraiment. Pour ceux qui produisent, que ce soit ceux qui ont taillé des silex ou ceux qui aujourd’hui travaillent dans des usines, il n’y a pas de doute que le monde existe (matérialisme) : on peut agir dessus. Et si cette action donne un résultat, en particulier dans la production, c’est que nos connaissances ne sont pas si mauvaises. Le monde est complexe (les choses sont diverses mais liées entre elles) et le monde n’est pas une chose morte et rigide, il est en évolution (matérialisme dialectique). Pour nous aider à penser le monde correctement, la méthode dialectique prend en compte que le monde est complexe et changeant. Les sciences de la nature font des progrès fulgurants qui nous confirment dans l’idée que le monde peut être connu et expliqué même dans son changement.

C’est une philosophie orientée vers la transformation du monde. Les hommes font partie de la nature et leur société aussi. Si le monde existe et si on peut connaître, comprendre comment il fonctionne, alors on est en droit d’espérer le transformer. Dans la production nous transformons des choses. Il doit être possible de transformer la société (matérialisme historique).

Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, mais il s’agit de le transformer. (Karl Marx, onzième des « Thèses sur Feuerbach » de 1845.)

Pour certains idéalistes, transformer le monde n’est pas difficile : si le monde n’est qu’illusion, il suffit de rêver autre chose (utopie). Sont idéalistes, entre autres, ceux qui « prennent leurs désirs pour la réalité ». Nous ne sommes pas des utopistes, nous sommes plus sérieux et plus exigeants : nous ne voulons pas un monde de rêve, nous voulons réaliser les transformations possibles et nécessaires du monde tel qu’il est en réalité.

[…] la dialectique […] est un scandale et une abomination pour les classes dirigeantes […] parce que dans la conception positive des choses existantes, elle inclut du même coup l’intelligence de leur négation fatale, de leur destruction nécessaire ; […] parce qu’elle est essentiellement critique et révolutionnaire. (Marx, postface de la deuxième édition allemande du Capital, Le capital, Éditions sociales, Paris, livre 1, t. 1, p. 29.)

Lénine commente cette idée:

[…] Marx estime que toute la valeur de sa théorie réside en ce qu’elle est « essentiellement critique et révolutionnaire ». Et, de fait, cette dernière qualité est entièrement et absolument inhérente au marxisme, cette théorie s’assignant pour tâche de mettre en lumière toutes les formes d’antagonisme et d’exploitation dans la société contemporaine, de suivre leur évolution, de démontrer leur caractère transitoire, leur transformation inévitable en une autre forme, et d’aider par là le prolétariat à en finir aussi vite et aussi facilement que possible avec toute exploitation. La force d’attraction irrésistible qui attire vers cette théorie les socialistes de tous les pays tient précisément au fait qu’elle associe l’esprit révolutionnaire à un caractère hautement et strictement scientifique (étant le dernier mot des sciences sociales), et elle ne le fait point par hasard, ni seulement parce que le fondateur de cette doctrine réunissait en lui-même les qualités du savant et du révolutionnaire ; elle les associe dans la théorie même, intimement et indissolublement. En effet, l’objet de la théorie, le but de la science, est ici nettement formulé : aider la classe des opprimés dans la lutte économique qu’elle mène effectivement.

Wir sagen ihr [die Welt] nicht : Lass ab von deinen Kämpfen, sie sind dummes Zeug ; wir wollen dir die wahre Parole des Kampfes zuschrein. (http://de.internationalism.org/ruge_39 — Nous ne disons pas au monde : abandonne tes luttes, ce ne sont que des sottises ; nous voulons faire retentir à tes oreilles la vraie parole de la lutte. — Marx, lettre à Arnold Ruge, septembre 1843.)

Ainsi, pour Marx, la tâche expresse de la science est de donner la vraie parole de la lutte, c’est-à-dire de savoir présenter avec objectivité cette lutte comme le produit d’un système déterminé de rapports de production ; de savoir comprendre la nécessité de cette lutte, son contenu, la marche et les conditions de son développement. On ne saurait donner la « parole de la lutte » sans étudier dans tous ses détails chacune des formes de cette lutte, sans la suivre pas à pas quand elle passe d’une forme à une autre, afin de savoir, à chaque instant précis, déterminer la situation sans perdre de vue le caractère général de la lutte, son but d’ensemble : la suppression complète et définitive de toute exploitation et de toute oppression. (Lénine, Ce que sont les « amis du peuple » et comment ils luttent contre les social-démocrates (fascicule 3, annexe 3), Œuvres, t. 1, p. 355-356.)

Documents de base

Il est difficile de trouver de bons livres de philosophie abordables. En français (et aussi en néerlandais), des générations de communistes sont partis des Principes élémentaires de philosophie « de Georges Politzer », aux Éditions sociales à Paris. Nombreux tirages et rééditions. On trouve difficilement encore des exemplaires des Éditions sociales. On a imprimé en Belgique une édition fac-similé et une traduction en néerlandais mais elles sont elles-mêmes épuisées ou presque. Heureusement on en trouve sur Internet des éditions en ligne (au Centre Marx et sur marxists.org) — augmentées d’une biographie de Georges Politzer due à Georges Cogniot — et il y en a d’autres. On l’y trouve aussi en néerlandais. Ce livre a la qualité de mettre au centre la question fondamentale de l’opposition entre matérialisme et idéalisme. Il énonce clairement une série de questions et réponses ou de thèses en langage simple. Il « annonce la couleur », on voit assez bien où on va. Cependant, j’ai une série de réserves. Je le trouve schématique, parfois simpliste sur certains points. (Le livre n’est pas vraiment de Politzer. On l’a rédigé à partir de notes prises à son cours. C’est pourquoi lorsque j’en parle, je ne dis pas « Politzer » pour l’homme, mais « le Politzer » pour le livre.)

Dans le chapitre 4 de l’Histoire du Parti communiste (bolchévik) de l’U.R.S.S. rédigée par une commission du Comité central du P.C.(b) de l’U.R.S.S. et approuvée par le C.C. en 1938, en français aux Éditions en langues étrangères, Moscou, le paragraphe 2, « Le matérialisme dialectique et le matérialisme historique » est un exposé officiel, assez lisible. Les essais philosophiques de Mao Ze-dong comme De la pratique et De la contradiction, sans oublier De la juste solution des contradictions au sein du peuple, sont des lectures chaudement recommandées. (Voir Mao dans ma page de liens vers les classiques en ligne.)

Il ne faut pas oublier de lire ce que Marx et Engels eux-mêmes ont à dire de leur propre philosophie. Voir pour s’orienter mes liens vers les classiques du marxisme que l’on peut trouver en ligne et mes notes de lecture.

Marie-Hélène Lavallard, La philosophie marxiste, Éditions sociales, Paris, 1982, a la même qualité que le « Politzer » d’opposer matérialisme et idéalisme et évite le simplisme, mais elle est moins pédagogique. C’est certainement un livre écrit pour le grand public mais il est moins abordable que le Politzer. La Fondation Joseph Jacquemotte et Contradictions ont édité ensemble en 1983 Pour une pratique marxiste de la philosophie d’Hubert Cambier et Philippe Fraschina qui est certainement intéressant (explicitement althussérien), mais que je ne recommanderais pas non plus comme point de départ élémentaire à mettre dans toutes les mains, en tous cas pas celles de ceux qui ont peu l’habitude de lire et qui partent de zéro en philosophie. (Cependant, ces deux livres sont hautement recommandables pour ceux qui aiment lire et/ou qui ne partent pas de zéro.) Une brique de 700 pages, de valeur inégale, c’est Une introduction à la philosophie marxiste, suivie d’un vocabulaire philosophique de Lucien Sève aux Éditions sociales en 1980 dans la collection Terrains.

Benjamin Farrington a beaucoup écrit dans la première moitié du 20e siècle sur la science et la philosophie (de l’antiquité à Darwin) dans une perspective matérialiste (et c’est un exemple de matérialisme historique). Il suffit de regarder sur BookFinder pour en trouver des tonnes en anglais à partir d’un dollar ou d’un euro (mais avec plusieurs euros de frais d’envoi). En français, il y a de lui en traduction La science dans l’antiquité, que je vous recommande chaudement, en Petite bibliothèque Payot no 94, Payot, Paris, 1967, mais c’est moins facile à trouver et toujours plus cher.

Plus encyclopédique, History of Western Philosophy and its connection with political and social circumstances from the earliest times to the present day de Bertrand Russel chez Georges Allen & Unwin Ltd à Londres (1946, nombreuses réimpressions, nouvelle édition en 1961, aussi chez de nombreux autres éditeurs) est probablement ce qu’il y a de meilleur comme histoire de la philosophie. Il y fait des réserves sur le matérialisme historique de Marx mais il admet avoir été influencé et ça se sent, déjà dans le titre. Il y en a eu une traduction française chez Gallimard, mais elle n’est pas facile à trouver. J’ai quand même réussi à en avoir un jour un exemplaire en mains. Le Centre Marx en conserve une copie de travail. Il y en a un exemplaire d’une traduction en néerlandais au Centre Marx aussi.

Sur la dialectique, il faut lire aussi Bertell Ollman, pas pour tout débutants mais pas trop difficile non plus. Dans la dialectique, il insiste surtout sur la démarche d’abstraction et il est pratiquement impossible de comprendre vraiment le Capital de Marx si on ne comprend pas ça. Plus classiques, les Entretiens sur le matérialisme dialectique de Bob Claessens, cahier 46 du Cercle d’éducation populaire, Bruxelles, 1973, 7e édition (les précédentes étant seulement « ronéotées », pour ceux qui sont assez vieux pour avoir connu la marque Roneo et ce genre de machines à miméographier à partir de stencils).

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