L’affaire de la « pétition pour les femmes afghanes »

La pétition suivante a circulé (original en anglais) sur le net depuis 1999. Elle pose divers problèmes qui sont analysés en dessous.

Merci d’avance de bien vouloir prendre le temps de lire ce message. N’hésitez pas à le copier, le transmettre au plus grand nombre de personnes possible, sans oublier de le signer en rajoutant votre nom à la liste.

Le gouvernement afghan mène la guerre aux femmes. La situation s’est détériorée à un tel point que, dans un éditorial du Times, quelqu’un a comparé le traitement des femmes là-bas au traitement des juifs dans la Pologne du pré-holocauste. Depuis la prise du pouvoir par les Talibans en 1996, les femmes doivent porter la burqua, sont battues et lapidées en public si elles n’ont pas l’habit adéquat, ne fut-ce que si le filet ne couvre pas les yeux. Une femme a été battue à mort par une foule de fondamentalistes pour avoir incidemment exposé son bras en conduisant. Une autre a été lapidée à mort pour avoir tenté de quitter le pays avec un homme qui ne faisait pas partie de sa famille. Les femmes ne sont pas autorisées à travailler ni même à sortir sans un parent de sexe masculin. Les femmes, qui travaillent en tant que professeurs, traductrices, médecins, avocates, artistes et écrivains, ont été contraintes de quitter leur travail et ont été renvoyées à la maison, de sorte que les dépressions deviennent tellement répandues que le phénomène a atteint un seuil d’urgence. Il n’est pas possible, dans une société islamique à l’extrême, de connaître le taux de suicides avec certitude, mais les représentants d’organismes humanitaires estiment que, pour les femmes qui ne parviennent pas à trouver les médicaments et traitements adéquats pour dépression et préféreraient mourir que de vivre dans ces conditions, le taux a augmenté de manière significative. Les maisons occupées par des femmes doivent avoir leurs fenêtres peintes, de sorte que les femmes ne puissent jamais être vues de l’extérieur. Elles doivent porter des chaussures qui ne font pas de bruit, de manière à ne jamais être entendues. Les femmes craignent pour leur vie à la moindre « mauvaise conduite ». Le travail leur étant interdit, les femmes célibataires ou sans membres de leur famille de sexe masculin meurent de faim ou mendient dans la rue, fussent-elles titulaires d’un doctorat. Il n’y a pratiquement pas de traitements médicaux pour les femmes, et les représentants d’organismes humanitaires ont pour la plupart quitté le pays. Dans un des rares hôpitaux pour femmes, un journaliste a trouvé des corps immobiles, presque sans vie, couchés sur des lits, enveloppés dans leur burqua, réticents à parler, à manger ou à faire quoi que ce soit, dépérissant à petit feu. D’autres sont devenues folles. On les a vues tapies dans les coins, se balançant ou pleurant, pour la plupart, de peur. Un médecin envisage de laisser ces femmes face à la résidence du Président, en signe de protestation pacifique, quand le peu de médicaments restant sera épuisé. La situation est arrivée à un point où le terme « violation des droits humains » est un euphémisme. Les maris ont droit de vie et de mort sur les femmes de la famille, en particulier sur leurs épouses, mais une foule en colère a tout autant droit de lapider ou de battre une femme, souvent jusqu’à ce que mort s’en suive, pour avoir exposé une once de chair ou avoir offensé l’un d’entre eux de la manière la plus insignifiante. Selon David Cornwell, les Occidentaux ne devraient pas juger le peuple afghan pour ces traitements, parce que cela fait partie de leur « culture » ; ce qui est faux. Jusqu’en 1996, les femmes jouissaient d’une relative liberté pour travailler, généralement pour s’habiller comme elles le souhaitaient, pour conduire et apparaître seules en public. La rapidité de la transition constitue la principale raison des dépressions et des suicides. Les femmes qui, par le passé, étaient éducatrices ou médecins, ou qui, simplement, étaient habituées à des libertés humaines basiques, sont à présent durement réprimées et traitées comme des sous-êtres, au nom de l’islam fondamentaliste et rétrograde. Il ne s’agit pas de tradition ou de culture, au contraire. Les mesures sont extrêmes, même dans les cultures ou le fondamentalisme constitue la règle. Par ailleurs, s’il était possible de tout expliquer par la culture, nous ne devrions pas être horrifiés de ce que les Carthaginois sacrifiaient leurs nouveaux-nés, de ce que des petites filles sont excisées dans certaines régions d’Afrique, de ce que les noirs, dans les années trente au fin fond des États-Unis, étaient lynchés, interdits de vote et forcés à se soumettre á des lois racistes. Tout être humain a le droit à une existence tolérable, y compris les femmes d’un pays musulman situé dans une partie du monde que les Occidentaux ne comprennent pas. Si nous pouvons user de menaces militaires au Kosovo au nom des droits humains des Albanais, l’Otan et l’Occident peuvent certainement dénoncer pacifiquement le scandale de l’oppression, du meurtre et de l’injustice commis à l’encontre des femmes par les Talibans.

Déclaration

Par notre signature, nous nous accordons à reconnaître que le traitement actuel des femmes en Afghanistan est tout à fait inacceptable et mérite le soutien et l’action des peuples des Nations Unies, et que la situation actuelle en Afghanistan ne sera pas tolérée. Les Droits de la femme ne constituent nulle part un sujet mineur. Il est inacceptable qu’en 1999 des femmes soient traitées comme des sous-êtres et des propriétés. L’égalité et la décence sont un droit, non une liberté, que l’on vive en Afghanistan ou ailleurs.

Veuillez indiquer votre nom, ville et pays, en signe de soutien. Ensuite, copiez et envoyez le message par e-mail à autant de personnes que possible. Si plus de 50 noms figurent sur la liste qui vous parvient, veuillez envoyer une copie à :

Mary Robinson, Haut-Commissaire, UNHCHR : webadmin.hchr@un.org, et à Angela King, Conseiller spécial sur les questions de genre et l’avancement des femmes, UN, daw@undp.org courrier à : daw@undp.org

Dans l’éventualité où vous vous décidez de ne pas signer, n’arrêtez pas la pétition (faites suivre) !

Problèmes de cette pétition du point de vue de l’Internet et du courrier électronique

Dans la pétition originale en anglais, il était demandé de renvoyer les e-mails à l’auteur à l’université de Brandeis. Brandeis a dû supprimer définitivement l’adresse. Cela est expliqué en anglais sur http://urbanlegends.about.com/library/blafghan.htm avec un communiqué de l’université de Brandeis. La personne qui a adapté la pétition en français aura cherché à contourner ce problème en mettant des adresses des Nations Unies.

Surtout ne réagissez pas comme il est demandé. D’abord la première adresse est évidemment fausse. Ce n’est pas celle de Mary Robinson mais, au mieux, d’un technicien du site des Nations Unies. Deuxièmement, les pétitions par Internet doivent être organisées sur un site, jamais par des chaînes d’e-mails, pour des raisons connues et qui sont bien expliquées par exemple sur http://www.hoaxbuster.com/hoaxliste/hoax.php?idArticle=2153

Problèmes de cette pétition du point de vue politique

Je cite ici un message de Jean Pestieau en décembre 1999, en réponse à une personne qui lui avait envoyé la pétition ci-dessus.

Cher camarade,

La pétition en solidarité avec les femmes afghanes que tu m’as envoyée a pour origine un groupe de femmes de l’Université de Brandeis (USA) qui l’a lancée au tout début de cette année.

Les responsables des atrocités que les femmes afghanes subissent doivent être poursuivis et condamnés. Qui sont-ils ? D’abord l’impérialisme US qui a soutenu les Talibans pour pouvoir étendre leur pouvoir hégémonique. Ensuite ses hommes de main.

En Irak, Afghanistan, Kosovo, Albanie, Indonésie, Algérie, Colombie, Palestine, Timor oriental, Rwanda, Nigéria, Sierra Leone, etc., les femmes, les enfants, à côté des hommes, ont dû ou/et doivent subir des exactions inouïes qui sont perpétrées soit directement par les impérialistes appartenant à l’Otan, soit par leurs pions régionaux. II serait irresponsable de condamner les exécutants en passant sous silence les commanditaires ou protecteurs impérialistes. La comparaison avec le nazisme vaut ici.

Voici dix mois, à la suite du professeur Daniel Amit de l’Université de Rome, plusieurs progressistes du monde entier, dont moi-même, ont déclaré qu’ils ne signeraient cette pétition que si ses initiatrices condamnaient la politique criminelle menée contre les femmes afghanes non seulement par les Talibans mais aussi par leur protecteur, le gouvernement des États-Unis d’Amérique. La pétition n’a pas été modifiée et c’est pourquoi nous avons persisté dans notre refus de la signer.

Jusqu’en septembre, la pétition rencontrait un succès modéré. Dans les deux derniers mois, plus de 30 personnes m’ont proposé par courrier électronique de la signer. Depuis que le pouvoir US lâche les Talibans en raison du changement de ses intérêts géo-politiques et que Clinton a déclaré qu’il était outré par la violation des droits des femmes par les Talibans, la pétition est portée non seulement par des forces progressistes abusées mais par les pro-impérialistes. Je fais donc appel à ne pas signer une pétition qui couvre en fait la politique criminelle de l’impérialisme. Selon moi, elle fait plus de tort que de bien.

Avec mes salutations cordiales,

Jean Pestieau.

Compléments d’information

Le régime de l’Afghanistan

L’Afghanistan a eu un gouvernement proche de l’Union soviétique de 1978 à 1992. L’Occident et les pays musulmans étaient hostiles au gouvernement et ont soutenu des opposants (souvent appelés « la résistance »). L’Union soviétique intervient militairement à partir de 1980, mais de manière décroissante pour cause de perestroïka. Elle abandonne complètement l’Afghanistan au début de 1989.

De 1992 à 1996, l’Afghanistan est déchiré par la guerre civile (commandant Massoud, Talibans et autres). Les Talibans prennent le pouvoir en 1996. C’est à cette date que la pétition fait référence.

Fin 2001 (après les attentats du 11 septembre), les États-Unis décident de faire la guerre contre l’Afghanistan pour écarter les Talibans du pouvoir. Les Talibans sont assez vite renversés et remplacés par un gouvernement pro-étasuniens, mais la guerre, étrangère et civile, dure toujours.

Droits de l’homme (et de la femme)

Le texte de la pétition parle de « droits humains » qui est l’équivalent dans la plupart des langues de ce qu’on appelle en français « droits de l’homme » où homme est pris dans un genre neutre. La déclaration qui termine la pétition parle des « Droits de la femme ». Il n’y a pas de texte officiel de droits des femmes, il sont en principe inclus dans les droits de l’homme.