Dominique Meeùs
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Le clebs de Spinoza
ou
discussion de l’attribution à Spinoza
du non-aboiement du concept de chien

On cite souvent la phrase « le concept de chien n’aboie pas » et, assez souvent aussi, on l’attribue à Spinoza. Mais je ne trouve cela nulle part dans Spinoza. D’autres l’attribuent à Antisthène. La phrase dit bien ce qu’elle veut dire. Si elle n’existait pas, on devrait l’inventer. D’où la curiosité de savoir qui l’a écrite. Ensuite, d’où vient le bruit que ce serait Spinoza.

Althusser cite Spinoza

Dans ceux qui l’attibuent à Spinoza, certains se réfèrent à Althusser, Soutenance d’Amiens : « C’était évidemment une fois de plus retrouver Spinoza, dont les mots fouettent la mémoire : l’idée du cercle n’est pas un cercle, le concept de chien n’aboie pas, bref, il ne faut pas confondre le réel et son concept. » (C’était cité dans la page « La fascination de l’abstraction », dans la rubrique « Des textes pour la classe » du site de l’académie de Versailles. Titre fascinant, mais la page n’existe plus. Pour la citation faudra aller consulter la « Soutenance d’Amiens » en bibliothèque.)

Ce n’est pas Spinoza

On retrouve l’idée du cercle dans le Traité de la réforme de l’entendement et de la voie qui mène à la vraie connaissance des choses (chez Spinozaetnous.org) : « Autre chose est le cercle, autre chose l’idée du cercle. L’idée du cercle n’est pas quelque chose qui ait une circonférence, un centre, comme le cercle ; et l’idée du corps n’est pas le corps lui-même. » (Paragraphe 27 dans la numérotation d’Appuhn, 33 dans celle de Caillois.) Par contre, je ne trouve nulle part chez Spinoza (dont je n’ai bien sûr pas tout lu) le concept de chien et Patrick Seriot fait remarquer dans une note d’un article sur Tesnière que c’est la Constellation du chien, et non le concept, que Spinoza oppose au chien qui aboie. De fait, on trouve dans l’Éthique (chez Hyper-Spinoza), I, proposition 17, scolie « … in nomine convenire possent ; non aliter scilicet quam inter se conveniunt canis, signum cæleste et canis, animal latrans. » (… ne pourraient se ressembler que de nom ; pas autrement, peut-on dire, que ne se ressemblent entre eux le chien, signe céleste, et le chien, animal aboyant.) Il n’est pas question ici d’opposer le nom et la chose, l’abstrait et le concret, mais deux choses également concrètes, seulement très différentes en ce que l’une est céleste et l’autre triviale, qui n’ont en commun que le nom.

Serait-ce Anthisthène ?

Le même Seriot (loc. cit.) attribue (au conditionnel) la phrase « le concept de chien n’aboie pas » à Antisthène. Il en est de même de Michel Onfray à en juger d’après le squelette d’un séminaire de 2003 (page d’un ancien site personnel d’Onfray, chez Wanadoo, aujourd’hui disparu). D’Antisthène, on cite plus souvent « Je vois bien le cheval, mais je ne vois pas la caballéité » et « Je vois un homme, mais je ne vois pas l’humanité. » (Cité en février 2005 dans un blog maintenant disparu du site du Monde.) S’il n’a pas dit « le concept de chien n’aboie pas », il aurait pu le dire.

Si ce n’est ni Antisthène ni Spinoza, ce sera Althusser lui-même

La version anglaise de l’aphorisme, « the concept of dog does not bark », est moins fréquente. Si on la cherche, on trouve surtout l’article de Jean Bricmont « Science of Chaos or Chaos in Science ? » Physicalia Magazine, 17, 159-208 (1995) et d’autres citent Althusser. S’il n’est pas d’Antisthène, l’aphorisme serait donc plutôt d’un Français, très probablement Althusser. Il est assez vraisemblable que, citant Spinoza de mémoire, Althusser a cité correctement la phrase sur le cercle et forgé, peut-être de bonne foi, « fouetté par les mots », celle sur le chien.

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